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France : "On ne veut pas penser l’ennemi djihadiste"

Book Presentation

samedi 22 avril 2017, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/debattons/entretiens/pierre-andre-taguieff-ne-veut-pas-penser-l-ennemi-djihadiste

Pierre-André Taguieff : "On ne veut pas penser l’ennemi djihadiste"

Publié le 21/04/2017 à 16:43

Martine Gozlan
Rédactrice en chef

Le dernier livre du philosophe et historien des idées Pierre-André Taguieff porte un titre prémonitoire : "L’islamisme et nous. Penser l’ennemi imprévu"*. Il est sorti hier 20 avril, jour de la fusillade des Champs-Elysées revendiquée par Daech. Entretien avec l’auteur.

Marianne : Après l’attaque d’hier comme après les précédentes, c’est la même stupeur puis les mêmes questions, comme si, de choc en choc, nous ne pouvions produire qu’un ressassement sans réponses. A quoi attribuez-vous ce processus ?

Pierre-André Taguieff : Pour comprendre la situation, il faut poser la question fondamentale de l’ennemi. Cela fait 27 ans qu’il nous a déclaré la guerre avec l’apparition d’Al Qaida et pourtant, après chaque attentat islamiste, on continue à se demander s’il s’agit bien d’un acte terroriste ou d’un acte de délinquance. On n’y croit pas, on psychiatrise, on « pathologise » l’assaillant. C’est une manière de réduire l’ennemi djihadiste à de l’hyperviolence, voire aux effets d’une enfance difficile et aux conséquences de « l’exclusion ». Le tout masqué par un « parler islamiste » trompeur. La néo-sociologie victimaire se charge de légitimer cette vision trompeuse. Un rituel s’est ainsi constitué : stupeur et indignation, réveil, rassemblement, appels à l’unité, déclaration de solidarité avec les victimes, ce qui est évidemment légitime, puis oubli... jusqu’à la prochaine fois. Un oubli accompagné de dénégation, d’une volonté permanente de sous-estimation de l’adversaire sur la toile de fond d’une croyance vague, sur le mode « Tout va s’arranger avec le temps... on est en France... ».

J’y vois un mauvais usage de l’espérance, une sorte de fatalisme heureux. On se gargarise de belles formules du genre « Ne pas céder à la peur », on se soulage, on se rassure, on se calme. On ne veut pas penser l’ennemi djihadiste. On refuse de poser les problèmes de base, notamment celui du rapport entre l’islam et l’islamisme sous toutes ses formes. Force est de constater que la gauche est entrée à reculons dans la reconnaissance de la menace islamiste, de l’affaire du voile à la fin des années 1980 aux attentats des dernières années, des derniers mois, du dernier jour. Je relève la réaction caractéristique hier soir de Christophe Girard, maire PS du 4ème arrondissement de Paris, qui ose tweeter : « Attentat en France à quelques jours de l’élection présidentielle. Comme c’est étrange ! Allez interroger M. Poutine par exemple »... On a donc abandonné la question du djihadisme à Marine le Pen et à François Fillon, pour ensuite s’indigner bruyamment des exploitations politiques qu’ils en font. L’argumentation antiraciste dévoyée et le discours pseudo-antifasciste empêchent d’aborder la menace djihadiste et, plus largement, de penser l’évolution des rapports de force politiques en France comme ailleurs en Europe. Le djihadisme étant un mouvement international, cet aveuglement nous interdit de comprendre la marche de l’Histoire, qui ne ressemble pas à nos rêves de démocrates occidentaux paisibles.

En même temps, nous avons en boucle un flot de questions, d’informations, d’expertises sur les services de renseignements, sur la réponse judiciaire, suffisante ou déficiente. Des attentats sont déjoués, comme ce fut le cas avec les arrestations à Marseille voici quelques jours. Il y a donc une riposte. Trop détachée, à votre avis, d’une réflexion globale ?

Pierre-André Taguieff : La réduction du djhadisme à une approche et une vision strictement policières est une impasse. Nous devons aborder la question du point de vue des assaillants qui sont mus par des mythes idéologiques. Le djihadisme est d’abord un phénomène culturel : il faut mener contre lui, aussi, le combat intellectuel. Le substitut de ce combat qui n’est pas mené, c’est la « déradicalisation », une approche psychologisante du problème. Ce qui constitue une lourde erreur. On doit d’abord connaître et reconnaître l’idéologie djihadiste et remonter à ses sources, qui sont lointaines, même si ses derniers théoriciens, Frères musulmans ou salafistes, sont apparus dans la première moitié du XXe siècle.

Au lendemain des attentats du 13 novembre 2015, c’est ce qu’a fait Marianne en consacrant un numéro spécial (n°971) aux origines de la violence islamiste, du 7ème siècle à Daech...

Pierre-André Taguieff  : C’est la méthode à suivre, celle qu’a suivie un Gilles Kepel en France. Nous devons aborder la question de l’ennemi par la connaissance, par le savoir, autrement dit dans l’horizon des Lumières et non par la petite porte policière, sociologisante ou psychiatrique. Voilà la réflexion nécessaire pour identifier les connections entre les différents phénomènes : le djihadisme doux ou culturel lié à des modes vestimentaires (foulard, burkini) et le djihadisme dur. Il y a un continuum entre les deux. Or, malgré la répétition des attentats, cette prise de conscience ne s’est toujours pas opérée. L’aveuglement et la pusillanimité des élites dirigeantes ont produit un effet pervers que je définirai ainsi : la peur de la guerre civile entre musulmans et non-musulmans nourrit la guerre civile elle-même.

*L’islamisme et nous. Penser l’ennemi imprévu. CNRS éditions, 250 pages, 20 euros.

Martine Gozlan travaille sur les questions et les pays d’Islam et couvre le conflit israélo-palestinien. A publié de nombreux livres sur l’islamisme, entre autres Pour comprendre l’intégrisme islamiste (Albin Michel 2002), Le sexe d’Allah ( Grasset 2004), Le désir d’islam (Grasset 2005), Sunnites-Chiites, pourquoi ils s’entretuent (Le Seuil 2008), L’imposture turque (Grasset 2011), ainsi qu’un récit sur l’Etat hébreu Israël contre Israël (L’Archipel, 2012) et une biographie Hannah Szenes l’étoile foudroyée (l’Archipel 2014).