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« Sommes-nous de plus en plus conservateurs ? », Rencontres de Pétrarque à Montpellier, 19 juillet 2007

La censure au nom des droits de l’homme

mardi 24 juillet 2007, par Jeanne Favret-Saada

L’histoire n’a jamais manqué de dévots, prêts à dénoncer la liberté que se donnent les artistes d’accommoder à leur manière les idées religieuses. L’attaque contre la liberté d’expression se fait simultanément sur deux fronts : les médias et la justice. Mais la grande nouveauté, depuis les années 80, c’est que les revendications spécifiques de ces dévots sont formulées dans le langage des valeurs communes, des valeurs universelles promues par les Lumières et la Révolution : la liberté d’opinion, le droit de tous à l’égalité de traitement, les droits de la personne.

Dans le débat public, les défenseurs du respect des religions mettent en avant la morale commune (les nécessités du « vivre ensemble » et du « respect » mutuel), tout en prétendant qu’elle coïncide pleinement avec le droit. Et au tribunal, ils étirent la signification des notions juridiques jusqu’au point où elles justifient la condamnation des effrontés.

C’est à cela, me semble-t-il, que nous devons être particulièrement attentifs en ce moment. Car la manière dont l’opinion d’abord, l’institution judiciaire ensuite reçoivent ces innovations argumentatives constitue un bon indicateur du rapport de force politique en matière de liberté d’expression.

J’en prendrai deux exemples récents, datant de 2005-2006. Le premier développe le modèle simplifié de ce dispositif. Dans le second, les mêmes éléments sont en jeu, mais selon des modalités autrement plus complexes.

1. L’affaire Marithé et François Girbaud

Depuis plusieurs années, l’épiscopat catholique français protestait sans succès contre des affiches publicitaires exploitant, plus ou moins finement, des thèmes religieux. En janvier 2005, l’association Croyances et Libertés (dont le siège est à la Conférence des Evêques de France), est enfin en mesure d’intenter des procès(1). Et dès février, boum. La firme de prêt-à-porter Marithé et François Girbaud a affiché une publicité qui détourne avec subtilité le tableau de Léonard de Vinci, La Cène. En quelques semaines : polémique de presse, plainte en justice de Croyances et Libertés ; deux procès perdus par les Girbaud (en référé puis en appel) ; et le retrait des affiches. Mais 18 mois plus tard, retour de bâton : les Girbaud et la Ligue des droits de l’Homme, venue défendre la liberté d’expression, gagnent en cassation.

Dans la polémique de presse, les dignitaires de l’Eglise catholique n’ont pas cessé d’invoquer un « droit au respect de leurs croyances » qui serait une composante essentielle de leur « droit à la liberté religieuse ». Or d’une part, rien dans la loi française n’ordonne le « respect des croyances » : les croyances religieuses sont des idées et, comme toutes les idées, elles s’exposent à la critique. D’autre part, la liberté de religion consiste, en tout et pour tout, à librement exercer et exprimer sa foi. Pas à la voir « respectée » par autrui.

Les premiers juges ont justifié les deux condamnations des Girbaud de façon identique : ils ont construit « les catholiques » en une catégorie sociale victime de discriminations. Mais ils se sont contentés de l’affirmer avec indignation sans en donner la moindre preuve. C’est pourquoi les juges de la Cassation n’ont eu aucun mal, ensuite, à rétablir l’orthodoxie juridique : ils se sont bornés à inventorier les traits caractéristiques de la discrimination, et à démontrer que l’affiche des Girbaud ne les contenait pas. Dès lors, elle était protégée par le droit à la liberté d’expression.

II. L’affaire des « caricatures » de Mahomet

Comme on sait, le scandale est venu de la décision du grand quotidien danois, le Jyllands-Posten, de tester l’hypothèse selon laquelle les artistes danois craindraient de représenter Mahomet par crainte des réactions des islamistes. Le 30 septembre 2005, le journal a publié un dossier intitulé « Les Visages de Mahomet », plusieurs articles visant les imams fondamentalistes et douze petits dessins du Prophète, dont quatre étaient des caricatures. Ces imams crièrent au blasphème et demandèrent des excuses au nom de tous les musulmans de la planète. Une crise quasi mondiale s’ensuivit au terme de manipulations que j’ai montrées dans mon livre(2).

L’argumentaire des fondamentalistes danois

Au Danemark, les fondamentalistes musulmans ont mobilisé simultanément trois catégories d’arguments, destinés aux différents secteurs de l’opinion.

-  « Notre foi interdit à quiconque, musulman ou non, de faire une image du Prophète » : c’est le langage expansionniste des fondamentalismes en tous genres. Tenu en Europe aujourd’hui, il présuppose qu’on y serait encore au temps des guerres de religions ; et que, si un pays d’Europe veut la paix de religion, c’est au prix de faire droit à cette exigence supposée de l’ « islam ».
-  « Ces images sont racistes, elles font de tout musulman un terroriste ou un pervers sexuel » : c’est le langage commun de l’égalité, qui demande la non-discrimination religieuse des musulmans au nom de la Déclaration des droits de l’Homme.
-  « Ces images sont une provocation, elles vont contre le dialogue, contre le vivre ensemble » : c’est aussi un langage commun, celui de la tolérance, de la concorde civile.

Certains islamistes ont invoqué la justification proprement fondamentaliste en toutes lettres, mais ils l’ont fait rarement et, si possible, de manière non publique : par téléphone, lors de rencontres sans la presse, entre soi dans les mosquées… En public, ils s’en sont tenu aux deux langages de l’idéal commun, ceux de l’égalité et de la tolérance. Mais la justification fondamentaliste refaisait surface pour peu qu’on demande des précisions sur les critères du « racisme », de la « discrimination » ou de la « provocation ».

Il est très important pour notre propos d’enregistrer que l’argumentation des islamistes a été soutenue, au Danemark, par une partie de l’opinion non musulmane — surtout localisée dans l’élite politique et médiatique. Bien sûr, cette fraction de l’élite a négligé l’argument fondamentaliste (insoutenable), et elle s’est cantonnée dans l’invocation d’un idéal commun. Puisque nous voulons le « dialogue » et le « vivre-ensemble », nous dénonçons les « provocations racistes » du Jyllands-Posten, la politique « raciste » du gouvernement et « l’arrogance » d’un Premier ministre qui refuse de rencontrer des ambassadeurs de pays musulmans (lesquels, soit dit en passant, viennent lui demander… un désaveu public du droit à la critique et à la liberté d’expression).

Cette fraction de l’élite comportait des gens aussi bien de gauche (plutôt enclins à parler en termes d’égalité) que de droite (privilégiant le discours de la concorde civile). Ce qui m’a le plus frappée dans leur attitude : pour maintenir leur critique malgré la très grande difficulté de l’entreprise, ils devaient constamment zapper, changer de niveau. Par exemple, quand ils dénonçaient le « racisme », ce pouvait être celui de tel dessin, celui de tous les dessins, celui du Jyllands-Posten depuis toujours, celui de la politique d’immigration du gouvernement depuis 2002, celui de telle déclaration du Premier ministre…

La justice danoise a été saisie à plusieurs reprises par des associations fondamentalistes dont l’action était soutenue par des hommes politiques (non musulmans) importants. Or elle a démontré sa légendaire indépendance en s’en tenant à une application stricte des règles du droit. Non, les dessins du Jyllands-Posten ne tombent pas sous le coup de l’article du Code pénal dit « anti-blasphème » (lequel n’a servi qu’une fois, pour protéger le judaïsme pendant la IIe Guerre mondiale) ; non, ils ne constituent pas un acte raciste, ni une diffamation des musulmans.

L’argumentaire fondamentaliste sur la scène internationale

Les Etats musulmans ont endossé les trois classes d’arguments des islamistes danois, mais en les ventilant selon les publics visés. Ils ont fait manifester les foules au nom de l’interdit sur l’image du Prophète, et au nom du blasphème supposément constitué par des « caricatures » qu’aucun manifestant n’avait pu voir. Les diplomates des pays musulmans et leurs organisations internationales s’en sont tenus aux langages universels (l’égalité, la tolérance, le dialogue), en essayant de les faire déboucher sur de nouveaux délits reconnus par l’ONU — un délit de « diffamation des prophètes et des religions » —, sur de nouvelles constitutions dans les pays européens, sur de nouveaux codes déontologiques de la presse, etc…

Les Etats occidentaux et leurs organisations internationales ont louvoyé entre plusieurs positions. Dans un premier temps, ce furent soit un silence complet soit une condamnation de la « provocation » perpétrée par le Jyllands-Posten – avec parfois une insistance sur son caractère « raciste ». Après l’incendie des premières ambassades européennes au Moyen-Orient (autour du 6 février 2006), il y eut une condamnation ferme des violences, assortie d’un rappel fait aux gouvernements des pays musulmans d’avoir à protéger les bâtiments diplomatiques et les ressortissants étrangers ; ainsi qu’une solidarité enfin affirmée avec le gouvernement danois. Ceci, depuis les capitales du monde occidental : Washington, Paris, Londres, Berlin…

Mais au même moment, des délégations de l’ONU et de l’Union Européenne se rendaient dans les capitales orientales : Djeddah, Doha ou Le Caire. Elles s’excusaient pour l’atteinte portée aux « sentiments religieux » des musulmans, juraient que cela ne se reproduirait plus jamais, et qu’elles ne désiraient rien tant que le « dialogue des civilisations ». En même temps, aux sièges des grandes organisations internationales, on opposait une immense force d’inertie aux demandes de limitations judiciaires de la liberté d’expression par l’Organisation de la Conférence Islamique.

Toutefois, après le règlement de la crise, on a vu apparaître dans des résolutions de l’ONU, l’étrange expression de « diffamation des religions ». Au fil des mois, elle a acquis une dignité égale à celle de « racisme » ou de « xénophobie », tandis qu’on ne parlait plus de « liberté d’expression », mais de « liberté d’expression responsable ». Depuis mars 2007, le « combat contre la diffamation des religions » est devenu une cause prioritaire de l’ONU. La première bataille devrait avoir lieu en 2009. Mais le Secrétaire général demande d’ores et déjà aux Etats-membres de modifier leur législation, voire leurs Constitutions, de revoir les codes déontologiques de la presse, d’examiner les livres scolaires, de prévoir la formation des fonctionnaires, etc.

Nous sommes bien sûr incapables d’imaginer la réalisation effective d’un tel programme, mais nous avons à savoir qu’il est bien là.

(1)La loi française sur les associations n’autorise celles-ci à se porter partie civile qu’après 5 ans d’existence légale.

(2)Jeanne Favret-Saada, ethnologue, a récemment publié Comment produire une crise mondiale avec douze petits dessins, Paris, 2007, Les Prairies ordinaires.