Subscribe to SIAWI content updates by Email
Accueil > Resources > France : La correspondance de Mme de Staë l

France : La correspondance de Mme de Staë l

dimanche 18 février 2018, par siawi3

Source : http://next.liberation.fr/livres/2017/07/12/la-toute-derniere-stael_1583397

Interview

La toute dernière Staë l

Par Frédérique Roussel

12 juillet 2017 à17:16

Les deux derniers tomes de la correspondance de l’écrivain retracent son incroyable traversée de Genève àLondres jusqu’àsa disparition àParis. La spécialiste Stéphanie Genand évoque une femme sans compromissions et lucide face àson propre vieillissement.

Portrait de Madame de Staë l (1812) par Vladimir Borovikovsky. Photo Leemage

Il y a deux cents ans, le 14 juillet 1817, Germaine de Staë l, fille des Lumières et de la Révolution, femme àjamais insoumise, s’éteignait à51 ans. De son vivant, la femme la plus célèbre d’Europe, opposante invétérée de Napoléon, a révolutionné la pensée de son temps avec ses écrits. Les deux derniers tomes de l’édition intégrale de sa correspondance qui viennent de paraître réunissent l’ensemble de ses lettres écrites entre 1812 et 1817. Stéphanie Genand, présidente de la Société des études staë liennes, évoque l’intérêt de cette période mouvementée, pour Staë l comme pour l’Europe.

Quand a débuté l’édition de la correspondance ?

C’est seulement en 1962 que l’idée est venue d’une correspondance générale avec l’intégralité des lettres, depuis sa naissance jusqu’àsa mort. L’initiative est due àla chercheuse franco-américaine Béatrice W. Jasinski. Le premier tome, les Lettres de l’enfant (1777-1791), est paru chez Jean-Jacques Pauvert. Puis un volume tous les cinq ans, et chez Slatkine àGenève àpartir du troisième. Béatrice W. Jasinski a porté cette aventure àbout de bras avec passion et érudition. A une époque où il n’y avait pas Internet, elle a suivi le chemin des lettres, ouvrant les cartons d’archives àSaint-Pétersbourg, Stockholm, Berlin, Rome… Elle est morte en 2000 sans avoir pu achever le tome 7, qui s’arrêtait en 1812. Othenin d’Haussonville, propriétaire du château de Coppet près de Genève et descendant de la famille de Staë l, l’a repris et publié en 2008. Il est lui aussi disparu en 2013.

Et vous avez repris le flambeau…

L’histoire restait inachevée àla veille de ce que Staë l appelle « le grand voyage ». C’est comme une série, qui s’arrête sur une lettre du 23 mai 1812, où elle dit au revoir àses amis et ses domestiques. Elle part de Coppet uniquement avec sa fille de 14 ans, Albertine, et un petit sac. Comme si elle allait faire une excursion au bord du lac. L’espion de Napoléon la suit avec des jumelles, la voyant partir sans bagages, il ne s’inquiète pas. Par contre, il ne comprend pas les pleurs des domestiques. Elle leur a dit qu’elle partait pour Londres sans passer par la France. L’Empire et les armées de Napoléon occupent la Prusse, l’Autriche et avancent vers la Russie. Pour se rendre àLondres, elle est obligée de faire le tour par la Pologne et l’Ukraine. Elle arrive àMoscou deux semaines seulement avant Napoléon… C’est une espèce de course-poursuite. La correspondance en était restée làet il demeurait cinq ans de la vie staë lienne àretracer. Un travail colossal. J’ai demandé àJean-Daniel Candaux, grand expert de l’édition de correspondances, de m’aider. Des correspondants ont fouillé pour nous les archives, aux Etats-Unis, en Italie et en Russie. Il nous a fallu cinq ans de travail pour que le public puisse avoir enfin une vue d’ensemble de la vie staë lienne.

Etait-elle mal connue ?

On connaît mal cette dernière saison. On s’arrête toujours aux mêmes épisodes de sa vie. Sur sa jeunesse : elle est toujours une femme de 25 ans, parce qu’elle a beaucoup écrit sur cet âge fatidique. Sa jeunesse est également associée àla carrière de son père, Necker, ministre de Louis XVI, et au fait qu’elle ait pensé la Révolution. Le dernier épisode souvent cité est son opposition àBonaparte, qui lui vaut douze années d’exil entre 1802 et 1814. On a beaucoup commenté le début de cet exil et les raisons qui lui interdisent de séjourner en France àpartir de 1802, mais moins son déroulé. Elle a pourtant énormément écrit pendant ce temps-là. Et elle revient àParis en 1814, après la chute de Bonaparte. Il y avait clairement un manque de documentation sur ces dernières années.

Même dans les biographies ?

C’est comme si sa vie s’arrêtait au moment de la publication de De l’Allemagne, en 1813. On ne s’est pas demandé ce qui se passe après, lorsque Staë l revient àParis, lorsque Napoléon chute, lorsque les Cent Jours surviennent, lorsque la Restauration est officiellement proclamée. Qu’est-ce que Staë l a àdire du retour des Bourbons ? On connaît aussi très mal l’œuvre staë lienne des dernières années. Après De l’Allemagne, elle publie toute une série de textes politiques sous la Restauration, donc entre 1814 et 1816. Et puis on avait tous une espèce de résistance ou d’incapacité àimaginer Staë l comme une femme mà»re, de 50 ans, qui devient grand-mère après le mariage de sa fille Albertine en 1816. C’est une autre Staë l, qui parle du temps qui passe, de ce qu’est la vieillesse d’une femme. Elle n’a pas vécu seulement la Révolution, mais aussi l’Empire et la fin de l’Empire, la Restauration et le retour des royalistes extrêmes. C’est passionnant de voir la succession des régimes politiques qu’elle a connus.

Que nous apprennent ces deux derniers volumes ?

Ils nous montrent une Staë l vieille et veillie. Elle n’est plus l’opposante éclatante qu’elle a été. Elle le dit d’ailleurs au moment des Cent Jours. Napoléon revient en mars 1815 et elle est donc obligée de quitter de nouveau Paris, comme une dizaine d’années plus tôt. Elle dit : dix ans ont passé et je n’ai plus autant de force. J’aime bien cette Staë l qui n’est pas du tout dans le cliché de la résistante fière. C’est une femme passionnée, c’est vrai, mais la passion n’éteint jamais chez elle l’exercice lucide de la raison, y compris sur elle. Du coup, cette femme un peu plus mà»re porte un regard sur l’être humain particulièrement intéressant. Par exemple, elle est totalement revenue du leurre qu’est la gloire qui a toujours été pour elle une illusion. Staë l n’a jamais cherché la célébrité. Elle a eu la lumière du fait de la renommée de son père, d’ailleurs très éphémère, et du fait de sa proscription, mais elle a toujours été encombrée de cette visibilité. Dans ses dernières années, lorsque tout le monde l’attend àParis, elle n’y va pas. Mais le regard porté sur elle a toujours été globalement malveillant.

Pourquoi donc ?

J’ai entendu récemment un intervenant àun colloque dire : « Elle avait un caractère incontrôlable. » Pourquoi, lorsqu’une femme a une personnalité marquée, qu’elle joue un rôle public àson époque, elle devient tout de suite transgressive, incontrôlable, hystérique ? Elle a eu quatre amants, son dernier mari avait presque vingt-cinq ans de moins qu’elle… C’est sà»r que c’est totalement anticonformiste, mais on est toujours très intolérant avec l’existence des femmes. Dès qu’une femme existe, elle est trop, trop égocentrique, trop… C’est un stéréotype, une espèce de vulgate qui se répète. On a toujours vu la femme en lumière dans un salon. Quand, en 1813, elle arrive àLondres, la dernière terre libre d’Europe, c’est une star. On l’attend comme celle qui a résisté. On fait la queue des heures devant son hôtel pour la voir. Elle dit dans ses lettres que tout cela l’ennuie, l’empêche d’être elle-même. J’aime bien ce côté-làchez elle : sortie de la lumière, c’est une femme devant son miroir qui s’ennuie et qui voit la vanité de tout ça.

Pourquoi s’ennuie-t-elle ?

C’est un ennui métaphysique. Elle est insomniaque, souffre d’angoisses nocturnes et prend de l’opium tous les soirs pour dormir. Vivre intensément lui permet de se griser pour oublier le tragique de ses angoisses qui la rattrapent quand elle se retrouve seule dans son lit, l’angoisse de la solitude, de la peur de la mort sur laquelle elle a beaucoup écrit. Et pour oublier ça, il faut vivre fort. On le voit bien dans ses dernières lettres. Elle est malade, mais elle écrit jusqu’au bout àses amis. Elle envoie des lettres au duc de Wellington où elle parle de l’Europe, alors qu’elle est àl’agonie, paralysée de tout le bas du corps. La vie, pour elle, ne vaut qu’àune échelle universelle.

Quel intérêt ont aujourd’hui ses lettres ?

L’œuvre de Staë l et sa pensée aident àvivre mieux, àse débarrasser de ce qui peut parfois nous encombrer. Elle a fait des choix courageux. Une de ses obsessions est de récupérer la dette de Necker, qui ne lui sera rendue qu’en 1815, quinze ans après le prêt àLouis XVI. Ce n’est pas pour elle, mais pour doter sa fille. Une manière accélérée de recouvrer cet argent aurait été de répondre aux sollicitations de Napoléon sous les Cent Jours, qui lui promet que si elle revient àParis, il accélère la procédure. Marier sa fille, c’est pour elle l’aboutissement d’une destinée de mère. Elle meurt d’ailleurs un an après. Mais elle préfère retarder le mariage et presque le compromettre plutôt que de céder àcelui àqui elle a toujours résisté. Jusqu’au bout, il y a chez elle une absence totale de compromission. Elle préfère le prix àpayer de la liberté. Jusqu’au bout, elle dit « jamais ».

Et sur sa vie privée ?

Ces dernières années sont frustrantes pour qui cherche des détails sur sa vie intime. Elle s’est mariée clandestinement avec Albert Jean Michel Rocca dit John Rocca, qui a alors 28 ans. Personne ne sait exactement quelle est la nature de leur relation dans ces années-là. Ses enfants ne découvrent qu’àsa mort, dans son testament, que leur mère est mariée. Personne ne sait non plus qu’elle a eu un enfant de lui à42 ans, qu’elle a laissé dans une ferme du Jura suisse. John Rocca mourant lui-même de tuberculose en 1818, les Staë l, Albertine et Auguste, vont recueillir cet enfant comme leur fils.

Et ses analyses politiques ?

Dans ces dernières années, en particulier sous la Restauration en 1815-1816, elle pointe un nÅ“ud de notre histoire politique : la France divisée en deux, entre une partie républicaine, progressiste, soucieuse de justice sociale et de modération des pouvoirs, et une France très importante et très active en 1816, ce qu’elle appelle la « France ultra », royaliste, catholique, conservatrice. Staë l se dit : comment se fait-il que la France qui a fait la Révolution soit partagée en deux ? Pourquoi une partie des élites françaises veut-elle revenir en arrière ? On la connaît, l’histoire, dit-elle : d’abord on fait confiance au jeune conquérant qui vient apaiser toutes les tensions et qui a l’air de prendre sur lui la réconciliation nationale dont on a besoin. Et puis, saison 2 : Jupiter, le retour. Là, Staë l dit « attention ». Elle a toujours constaté que les Français aiment les jupitériens. Les Français sont-ils faits pour être libres, se demande-t-elle dans les Considérations sur la Révolution française, eux qui ont toujours aimé les hommes forts ?

Frédérique Roussel

Germaine de Staë l Correspondance générale Tome 8 : le Grand Voyage (23 mai 1812-12 mai 1814), 576 pp. 60 €. Tome 9 : Derniers Combats (12 mai 1814-14 juillet 1817), 680 pp., 70 €. Préparés par Stéphanie Genand et Jean-Daniel Candaux, Editions Slatkine.