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Relativisme ou barbarie ?

mercredi 27 décembre 2017, par siawi3

Source : http://www.liberation.fr/debats/2017/12/26/relativisme-ou-barbarie_1618985

LIBERATION
Tribune

Relativisme ou barbarie ?

Par Patrice Maniglier,

philosophe, maître de conférences à
l’université de Nanterre

26 décembre 2017 à 18:46 (mis à jour à 19:04)

Le défilé du 1er mai 2017 à Paris marqué par le rejet du Front
national et la défense du progrès social. Photo Boris Allin. Hans
Lucas pour Libération

Pour renouer avec l’idée de progrès, l’Europe doit la questionner.
Seule façon de rejeter les théories identitaires et déclinistes de
l’extrême droite, fondées sur un Occident menacé par des civilisations
concurrentes.

« Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie », écrivait
Lévi-Strauss, en 1952, dans son petit livre Race et Histoire. Cette
phrase se voulait d’abord une critique de ceux qui se croient plus
civilisés que les autres, et qui se font ainsi les défenseurs de
l’idée de progrès. L’anthropologue rappelait que cette attitude de
valorisation exclusive de son propre mode de vie est la
caractéristique la mieux partagée de ces peuples mêmes qu’ils
appellent « barbares ». De fait, par le nom qu’ils se donnent dans leur
propre langue, beaucoup de ces peuples se désignent comme « véritables
êtres humains », « authentiques personnes », etc. : Yanomami, nom d’un
peuple de la forêt amazonienne, veut dire « vraies personnes », comme
Franc veut dire « véritablement libre ». Se croire les seuls civilisés
n’est donc pas une preuve de civilisation !

La phrase de Lévi-Strauss a pu être lue comme une invitation à se
débarrasser de l’idée de progrès. Elle est peut-être plus que cela,
car elle formule un véritable paradoxe : le progrès lui-même exigerait
qu’on doute de la valeur même de l’idée de progrès. Mais si c’est un
progrès de renoncer à l’idée de progrès, une fois qu’on y a renoncé,
on peut donc de nouveau l’adopter… On semble donc tourner en rond. Si
on y tient, on doit y renoncer ; si on y renonce, on peut s’y tenir !
Alors, faut-il y renoncer ou y tenir ?

Il semble que l’actualité de notre civilisation témoigne de la
profondeur de ce paradoxe. Beaucoup de voix très écoutées semblent
finalement prêtes à renoncer à l’idée de progrès pour pouvoir
continuer à affirmer l’idée d’une supériorité de leur civilisation, la
civilisation européenne ou « occidentale », qui devrait simplement se
défendre contre les assauts d’autres civilisations concurrentes. On ne
parle plus des progrès que nous aurions à faire, mais du déclin qui
nous menacerait ; on dénonce, comme des traîtres et des
irresponsables, celles et ceux qui en appellent, au contraire, à cette
tradition européenne elle-même pour l’inviter à se relativiser, à se
rendre plus tolérante, plus modeste, plus timide, face à la diversité
des valeurs et à des formes de vie qu’elle a elle-même forcées à se
mêler dans le vaste chamboulement de la colonisation et de la
mondialisation. Est-ce trahir les valeurs des Lumières que de les
appeler à douter d’elles-mêmes ? Est-ce se rendre aux intégrismes
barbares qui semblent faire retour en différents points de notre
monde ? Ou bien est-ce, au contraire, approfondir cette tradition ? La
question n’est pas seulement philosophique… Nombreux sont les apôtres
du clash des civilisations qui se présentent aujourd’hui comme les
ultimes gardiens fidèles de l’idéal des Lumières, ou du moins de
« notre » héritage.

Mais peut-être Lévi-Strauss voulait-il faire autre chose que dénoncer
l’inconsistance interne de cette idée de progrès. Peut-être
voulait-il, au contraire, nous appeler à affirmer cette inconsistance
comme l’essence même du progrès. Nous pourrions alors parler d’un
progressisme paradoxal. Il n’est possible de croire au progrès qu’en
doutant d’autant plus de lui. Plus on doute du progrès, plus on
progresse. Dit comme cela, le paradoxe a la forme d’un franc truisme,
et ce n’est peut-être pas plus mal. Car il n’est pas vrai que la
Raison doive nécessairement être dogmatique, c’est-à-dire sûre
d’elle-même, indifférente à sa finitude, certaine de ses droits. Au
contraire, l’histoire même de ce que nous appelons « rationalité », dans
la philosophie, comme dans les sciences, a montré que plus la raison
doute d’elle-même, plus elle se renforce. Ainsi, la géométrie a gagné
en puissance lorsqu’elle a admis (avec Riemann) que l’espace euclidien
à trois dimensions n’était qu’une toute petite partie des espaces
possibles. La logique a gagné en puissance lorsqu’elle a admis que les
logiques binaires, qui n’utilisent que le vrai et le faux, ne sont
qu’une toute petite partie des logiques possibles. La philosophie même
a gagné en puissance lorsqu’elle a admis que nos évidences apparemment
les plus indéracinables n’étaient qu’une toute petite partie des
rationalités possibles. La question est de savoir si nous allons
arrêter cet extraordinaire mouvement, ou nous montrer capables de le
prolonger.

Depuis de nombreuses années, quelques décennies même, on entend
vilipender le « relativisme » et le « scepticisme » qui mineraient nos
convictions et nos valeurs. En embuscade, la dénonciation des supposés
excès du « cosmopolitisme ». A l’horizon, une lente habituation aux
objectifs de l’extrême droite (la refondation du pacte social sur des
bases identitaires défensives), dont on voit hélas les effets partout
dans ce qu’il est convenu d’appeler « l’Occident ». Il faut rompre sans
ménagement avec ce discours, qui n’est rien d’autre que la forme que
prend l’obscurantisme sous le couvert du rationalisme, tout simplement
parce que c’est un rationalisme qui n’a plus le courage de lui-même,
un rationalisme qui s’arrête, un rationalisme couché.

On parle beaucoup de la « reconstruction de la gauche » et de ses
valeurs. Celle-ci n’est pas juste une affaire de programmes et de
mesures. Elle touche à l’image même que nous nous faisons de la
Raison. C’est une question de civilisation. Nous ne ferons pas
l’économie de ces questions. Nous ne devons pas laisser le
rationalisme aux barbares qui s’en réclament. Et nous devons même
défendre une vision de la civilisation. Mais le vrai courage de la
Raison est la modestie, qui est une valeur affirmative. Et la seule
idée encore civilisée de la civilisation est celle qui vise à
accroître et à intensifier la rationalité de tous, c’est-à-dire la
modestie de tous. Nous devons lutter pour une civilisation qui
généralise l’inquiétude. Nous pouvons être progressistes, oui, à
condition d’assumer franchement un progressisme paradoxal, qui pose
que, plus que jamais, le barbare, c’est toujours celui - celle - qui
croit à la barbarie. Relativisme ou barbarie : l’Europe, l’Occident,
le monde sont à la croisée des chemins. Et il y a lieu d’être inquiet.

Patrice Maniglier philosophe, maître de conférences à l’université de Nanterre