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France : « la laïcité ne peut avoir aucune efficience si elle n’est pas accompagnée par une politique sociale  »

samedi 27 janvier 2018, par siawi3

Source : http://www.revuedesdeuxmondes.fr/catherine-kintzler-laicite-ne-aucune-efficience-nest-accompagnee-politique-sociale/

Entretien
Catherine Kintzler : « la laïcité ne peut avoir aucune efficience si elle n’est pas accompagnée par une politique sociale  »

Dans cette seconde partie de notre entretien avec Catherine Kintzler, la philosophe évoque les conditions d’une laïcité efficiente et les enjeux philosophiques posés par ce concept ces dernières années.

par Laurent Ottavi

17 janvier 2018

Catherine Kintzler, professeur honoraire àl’université de Lille III et vice-présidente de la société de philosophie, a enseigné une vingtaine d’années en lycée. Ses domaines de recherche touchent àla philosophie de l’art et àla philosophie politique. Son livre est considéré comme un ouvrage de référence. Elle y propose une réflexion exigeante et passionnante sur le concept de laïcité, illustrée par de nombreux exemples. Dans une première partie d’entretien, Catherine Kintlzer abordait la construction philosophique du concept de laïcité. Dans cette seconde partie, la philosophe revient sur l’actualité des dernières années du concept de laïcité.

Revue des deux mondes – « Le déracinement est le paradigme du citoyen« , « l’association politique laïque commence avec elle-même  » : autant de formules que l’on peut trouver dans votre livre. N’est-ce pas inadapté àune époque, la nôtre, où le déracinement semble faire tant de mal, au point de motiver une volonté de surenracinement dangereuse avec l’islamisme ? Le concept d’assimilation ne répond-il pas davantage àcette préoccupation ?

Catherine Kintzler – Le paradigme du déracinement renvoie àla notion de sujet juridico-politique. C’est le moment où chacun va s’interroger, pour entrer dans la cité et y agir comme sujet politique, non pas sur ce qui est favorable àtel ou tel groupe, favorable àlui-même et aux siens de manière exclusive, mais sur ses droits en général, sur ce qui est bon pour tous.

C’est la démarche que nous effectuons chaque fois que nous sommes appelés aux urnes, chaque fois que nous acquittons nos impôts : en tant que particulier, je n’ai pas envie de payer d’impôts, et en tant que citoyen, je le veux ! Les citoyens ne sont pas réductibles àdes collections de lobbies poussant chacun dans un sens particulier. Prenons l’exemple des droits des femmes. Ce ne sont pas des droits particuliers, ce sont des droits de l’homme en général, chacun sait bien qu’il aurait pu avoir le bonheur (et le malheur !) de naître avec l’autre sexe.

« Le droit d’adhérer àune communauté n’est effectif que subordonné àla liberté de non-appartenance.  »

Mon identité comme personne juridique et agent politique est disjointe de mes appartenances, de ma couleur de peau, de mes croyances : elle est identique par principe àcelle de tout autre – « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits  ». Autrui n’est pas forcément celui qui me ressemble : c’est un autre moi, absolument identique principiellement, comme être libre, pensant et sensible, et absolument différent du fait même de cette identité de principe.

L’identité qui unit les sujets du droit est aussi le principe dont dérivent leur pluralité et leur diversité. C’est donc aux antipodes d’une uniformisation. En établissant chacun dans ce droit égal et universel, l’individualité juridico-politique ne confine pas les individus àleur état réel. Loin de les méconnaître, elle leur ouvre l’éventail des possibilités, leur permet de déployer leur singularité pourvu que les droits d’autrui (qui sont les miens) soient préservés. Ce déploiement peut s’enraciner dans une communauté préexistante au corps politique ou disjointe de lui. Mais le droit d’adhérer àune communauté n’est effectif que subordonné àla liberté de non-appartenance.

« Les humanités supposent une forme d’étrangeté, elles reposent sur l’idée qu’on ne pense jamais mieux que lorsqu’on s’éloigne de ce qui nous est familier.  »

L’idée de « déracinement  » peut aussi s’appliquer àla culture et c’est ici qu’on peut s’interroger sur la notion d’assimilation. Le principe fondamental des humanités, qui les rend libératrices, est celui de l’éloignement, du dépaysement : elles donnent de l’air. Les humanités installent chaque esprit dans la distance avec lui-même et avec ses adhésions immédiates. Elles supposent une forme d’étrangeté, elles reposent sur l’idée qu’on ne pense jamais mieux que lorsqu’on s’éloigne de ce qui nous est familier.

En faisant du passage par une langue que personne ne parle (la langue littéraire, celle des poètes) un passage obligé, elles font de l’exotisme un principe d’enseignement, elles rendent le familier àson étrangeté et l’élèvent. La disposition au lointain, au fictif et àl’abstrait leur est consubstantielle, non pas sous forme d’évasion mais sous forme opératoire, ici et maintenant, mettant chaque esprit en état de faire un pas de côté.

Cela ne signifie pas qu’on doive rompre avec sa culture au sens anthropologique, sa culture « de proximité  », mais qu’on doit au contraire la travailler, la rendre appropriable par l’humanité entière en y faisant apparaître les Å“uvres àdimension universelle. C’est en ce sens que je comprends le terme « assimiler  » : tout le monde est concerné par l’intégration àl’humanité.

« Celui qui peut lire Corneille, Victor Hugo ou Marguerite Yourcenar est prêt pour s’embarquer sur l’océan de la littérature universelle.  »

Voilàpourquoi, dans l’école de la République française, on apprendra le français non comme une langue d’enracinement ou « maternelle  », mais comme une langue étrangère àtous. On lira très tôt les poètes et les grands écrivains, qui rendent la langue étrange ; on fera de la grammaire, qui relie la langue àtoute langue possible. Celui qui peut lire Corneille, Victor Hugo ou Marguerite Yourcenar est prêt pour s’embarquer sur l’océan de la littérature universelle.

De même, en apprenant àcompter, en apprenant le fonctionnement des colonnes quand on pose une opération en système décimal, on commence àcomprendre ce qu’est un nombre. En faisant de l’éducation physique, on apprend àbouger savamment en s’appropriant son corps, on prend plaisir àl’endurance et on découvre de quoi on est capable. En travaillant la musique, on ne se plonge pas dans une écoute narcotique, mais on fait de l’oreille un organe analytique et pensif. En apprenant un geste technique en réfléchissant sur un outil, on comprend qu’ils contiennent des années et parfois des millénaires de savoir. Alors là, oui, je veux bien parler d’assimilation.

Si l’école ne procède pas àce mouvement d’élévation, si elle livre les élèves àl’étouffement des « proximités  » et des « compétences  », alors elle dégoà»te les esprits et les laisse se tourner vers des sirènes dont la voix est plus forte que l’appel aux bons sentiments.

Revue des Deux Mondes – Vous avez défini la laïcité lors de la première partie de cet entretien. L’affaire de la crêche Baby Loup a été l’un des cas intéressants ces dernières années concernant la laïcité extra-puissance publique. Est-il aujourd’hui nécessaire de transformer le droit du travail ?

Catherine Kintzler – La réponse àcette question a beaucoup avancé depuis que j’ai écrit mon livre en 2014 alors que l’affaire de la crèche Baby Loup n’était pas encore définitivement jugée. Une entreprise peut prendre des dispositions qui s’apparentent au principe de laïcité en inscrivant dans son règlement intérieur une exigence de discrétion, et cela sous des conditions précises et « si le but est proportionné  » (contact du personnel concerné avec le public, entrave aux droits des autres employés, nature de l’activité – par exemple une entreprise qui a pour finalité la promotion d’une « conviction  »).

Ce sont des dispositions apparentées : je veux dire par làque ce n’est pas àproprement parler une extension du principe de laïcité, lequel ne vaut que dans le domaine de l’autorité publique (et touche tous les personnels publics sans condition). Je retrouve ici un point que j’avais soulevé dans mon livre Penser la laicité : le terme « laïcité  » n’a pas le même sens selon qu’il est employé au nom et dans le domaine de l’autorité publique (« la République est laïque  ») ou au sein de la société civile (« je suis favorable àla laïcité  », « je suis militant laïque  », « mon entreprise a besoin de dispositions qui s’inspirent de la laïcité  »).

J’ai également soulevé un problème d’inégalité entre des entreprises ou associations qui se destinent àune promotion religieuse, et qui peuvent àjuste titre recruter sur cette base, et celles qui promeuvent une position laïque et qui ne peuvent pourtant pas se réclamer de cette « conviction  » pour demander la discrétion religieuse en leur sein. Même si, àma connaissance, ce cas n’est pas tranché, il me semble que la législation française et la jurisprudence européenne récentes commencent àne plus être aveugles au problème.

Revue des Deux Mondes – Vous alertez vos lecteurs d’un autre danger actuel pour la laïcité. La « marchandisation des services publics est une politique qui encourage la communautarisation  ». Pourquoi ?

Catherine Kintzler – J’ai toujours souligné que la laïcité ne peut avoir aucune efficience si elle n’est pas parallèlement accompagnée par une politique sociale et de répartition homogène des services publics. D’ailleurs le constituant l’a bien vu, qui définit la France comme une République « indivisible, laïque, démocratique et sociale  ». Cela n’a pas besoin d’une argumentation bien longue ni compliquée.

« Les territoires perdus de la République ne sont pas perdus pour tout le monde. On sait cela depuis longtemps, on le voit dans de nombreux pays où s’est installé l’islam politique.  »

Si des portions du territoire national sont appauvries, laissées de côté, abandonnées par les services publics (transports, poste, hôpitaux, installations sportives et culturelles…), si elles sont, àla suite d’une politique de désurbanisation croissante, transformées en déserts commerciaux et médicaux, si l’école publique, au prétexte de « respecter  » des particularités, renonce àtirer vers le haut tous les élèves, alors de multiples « associations  » d’aide, de soutien scolaire, d’animation sportive et culturelle (quand ce n’est pas « cultuelle  »), etc., s’installent dans ces vides et peuvent, en gagnant l’adhésion de la population, procéder àdes opérations d’infiltration et de prosélytisme. Les territoires perdus de la République ne sont pas perdus pour tout le monde. On sait cela depuis longtemps, on le voit dans de nombreux pays où s’est installé l’islam politique.

Revue des Deux Mondes – Qu’avez-vous pensé du livre ’Situation de la France’ de Pierre Manent ? Vous semble-t-il défaitiste ?

Catherine Kintzler – En décembre 2015, j’ai publié sur mon site un long article extrêmement critique sur le livre de Pierre Manent. Je tiens àdire que l’auteur a réagi de manière plus que courtoise et m’a fait l’honneur d’une réponse : cet échange – également publié sur mon site avec une contribution d’André Perrin àlaquelle Pierre Manent s’est aussi donné la peine de répondre – mérite d’être signalé comme un exemple de débat intellectuel. Avant de rappeler quelques éléments de ma critique, j’invite donc les lecteurs àconsulter ce dossier en ligne afin d’avoir une vue plus ample.

Le livre est parcouru par une « bête noire  », àsavoir la laïcité, que l’auteur présente de manière oscillante, tantôt pour ce qu’elle est (abstention de la puissance publique et liberté laissée àla société dans le silence de la loi), tantôt en termes d’effacement de la présence religieuse dans la société : confusion entretenue àla faveur de l’ambivalence du terme « public  ».

« La proposition de reconnaissance officielle des “musulmans†n’est que la partie émergée d’un iceberg politique dont on mesure la profondeur dans la dernière partie du livre.  »

En feignant de croire qu’un régime laïque aurait pour finalité une neutralisation du religieux, il opère un glissement théorique qui confond les conditions historiques (la sécularisation croissante de l’âge moderne) avec les conditions intellectuelles d’un dispositif juridico-politique, l’étude des propriétés d’un concept avec celle d’un processus dans l’histoire. Selon l’auteur, « les musulmans  » (qui sont réunis sans autre forme de procès de manière homogène autour des versions les plus réactionnaires de certains courants de l’islam) auraient installé un état des mÅ“urs susceptible de transformer substantiellement notre existence politique, tellement qu’il faudrait « céder  » en acceptant lesdites « mÅ“urs  » et en leur proposant une sorte de « contrat  ».

Or quand on examine de près les détails de cette cession, des « mÅ“urs  » qu’il faudrait accepter et de ce « contrat  », ils ne tiennent pas àl’examen. Je ne prends ici qu’un exemple : il faudrait un contrat explicite avec « les musulmans  », car « nous n’avons pas posé de conditions àleur installation  » (p. 69) – comme si l’installation dans un pays ne valait pas ipso facto pour acceptation de ses lois ; comme si nos concitoyens de religion et de culture musulmane étaient marqués par une tache d’étrangeté foncière appelant un traitement particulier.

Cette insignifiance n’en révèle que mieux l’objet principal du livre, qui lui est loin d’être insignifiant. La proposition de reconnaissance officielle des « musulmans  » n’est en effet que la partie émergée d’un iceberg politique dont on mesure la profondeur dans la dernière partie du livre : un édifice théologico-politique national invité àfédérer « cinq grandes masses spirituelles  » – judaïsme, islam, protestantisme, Église catholique, idéologies des droits de l’homme – au sein desquelles l’Église catholique, réinvestie d’une mission publique, jouera le rôle de médiateur au motif que la France serait une nation « de marque chrétienne  ».

« Pierre Manent plaide en faveur d’un modèle politique contractuel en opposition au modèle républicain laïque.  »

L’un des points les plus intéressants de ce livre est que, avec cette notion de reconnaissance négociée (et l’auteur avoue explicitement qu’une certaine « communautarisation  » est inévitable) il plaide en faveur d’un modèle politique contractuel en opposition au modèle républicain laïque qui, effectivement, n’est pas un contrat au sens classique du terme. Voilàpourquoi, entre autres, je pense que cet ouvrage mérite la plus grande attention car il soulève un enjeu de philosophie politique trop peu explicité dans les débats actuels.