Subscribe to SIAWI content updates by Email
Accueil > Resources > « Territoires disputés de la laïcité  » de Gwénaë le Calvès

« Territoires disputés de la laïcité  » de Gwénaë le Calvès

Book Review

mardi 10 avril 2018, par siawi3

Source : http://www.mezetulle.fr/territoires-disputes-de-la-laicite-de-gwenaele-calves/

« Territoires disputés de la laïcité  » de Gwénaë le Calvès

Par Catherine Kintzler,

le 4 avril 2018

Constatant que « les juristes sont assez peu présents  » dans l’abondance de publications consacrées ces dernières années àla laïcité, Gwénaë le Calvès mobilise dans ce livre son expérience de professeur de droit public pour proposer une réflexion précise et de haute tenue en parcourant 44 « questions (plus ou moins) épineuses  » relatives àla laïcité 1. Ces questions difficiles et quotidiennes, ce « droit mou  » où s’entrecroisent les avis et les jurisprudences, forment des « territoires disputés  » que le livre expose et éclaire en remontant àleurs enjeux fondamentaux.

Dans un chapitre liminaire très riche intitulé « Mutations de la laïcité  » 2, l’auteur donne la mesure et l’intérêt de ce champ controversé qui témoigne de la polysémie et de l’extension du concept de laïcité.

Comprendre les difficultés supposait d’abord un éclaircissement nécessaire et très ferme de la distinction entre public et privé, invoquée àtout bout de champ d’une manière incantatoire qui la transforme en « dichotomie mortifère  » (p. 15). Non, « public  » ne désigne pas tout ce qui se déroule « en public  » ou sous le regard d’autrui ; non, « privé  » ne se réduit pas àce qui est intime. Les cultes sont « rejetés hors de la sphère publique  », celle où « s’élabore la loi commune, où s’exerce l’autorité publique, où s’organisent les services publics  », assurant l’indépendance du politique et la primauté de la loi commune sur la loi religieuse. Mais la règle de non-ingérence vaut dans les deux sens et préserve – ou plutôt produit – avec la liberté de conscience fondamentale, la liberté des cultes de s’organiser, la liberté de manifester ses convictions dans la société civile y compris en public. On ne peut donc pas invoquer le caractère « public  » du principe de laïcité et le caractère « privé  » des convictions religieuses pour prétendre éliminer les manifestations de ces dernières dans la société civile, ce qui reviendrait àruiner la liberté d’expression. Symétriquement on ne peut pas s’autoriser de la liberté de la société civile pour étendre cette liberté àl’autorité publique elle-même : ce serait ruiner la réciprocité de la non-ingérence et fractionner de manière principielle le corps politique en appartenances 3.

Les distinctions nécessaires entre « sphère publique  », « sphère intime  » et « société civile  » tracent le fond de carte de la laïcité et c’est àleurs confins, dans leurs zones de friction ou même parfois de recouvrement qu’apparaissent les difficultés, les pans de territoires disputés. Ainsi ces mêmes distinctions fournissent la clé d’intelligibilité des « questions épineuses  » et si elles sont la boussole qui permet de les exposer clairement, c’est aussi parce qu’elles en sont le moteur.

C’est sur le terrain de la société civile, et particulièrement dans le domaine de l’action sociale, que les questions les plus délicates, mais aussi les plus fréquentes dans la vie quotidienne, se posent. L’extension de ce secteur incertain ne témoigne pas d’un flou constitutif, mais plutôt d’une mutation, d’une remise en route de l’histoire conceptuelle et juridique de la laïcité, révélée notamment par la « saga judiciaire  » que fut l’affaire Baby Loup entre 2010 et 2014, avec maints retournements, où la laïcité fut tour àtour comprise comme principe constitutionnel, protection des individus dans la sphère sociale, conviction. Sans parler de l’invocation fréquente et quelque peu douteuse d’un « vivre ensemble  » qui, de principe, transforme la laïcité en « valeur  » dont les limites ne sont plus clairement assignables. Il en résulte une « insécurité juridique  » que ne clarifient pas les multiples études et avis rendus par des institutions prestigieuses qui élaborent trop souvent des réponses de normand et ouvrent la voie àun « droit mou  » s’exprimant àtravers des chartes, guides et autres vademecum organisés en questions et en « fiches pratiques  ».

Or, contrairement àce que pourrait faire croire l’énumération de « 44 questions (plus ou moins) épineuses  », ce n’est pas un guide pratique de plus que propose G. Calvès. Certes, on pourra y trouver maintes solutions, mais c’est d’abord l’exposition et la nature des questions qui font l’objet principal de l’auteur. Les difficultés abordées sont issues de véritables questions qui lui ont été posées dans le cadre d’une démarche de réflexion. Ceux qui les ont formulées « n’avaient besoin ni d’être initiés aux règles élémentaires du droit de la laïcité ni de résoudre des problèmes concrets : c’est dans une démarche de questionnement et de réflexion qu’ils étaient engagés. Ils connaissaient parfois la réponse àla question qu’ils posaient, et recherchaient en fait des arguments juridiques pour conforter leur position. Il leur est aussi arrivé de soupçonner que la question posée est une question ouverte, àlaquelle le droit n’a pas (ou pas encore) apporté de réponse ferme  » (p. 11-12).

Trois exemples me permettront de caractériser brièvement cet effort d’élucidation et ses effets.

Que signifie « prosélytisme  » ? (Question n°1) Peut-on distribuer des tracts ou des brochures àcaractère religieux dans un endroit public ? Contrairement àune idée répandue, le prosélytisme, qui consiste àessayer de convaincre autrui, est un droit : c’est « le prolongement de la liberté d’expression et l’auxiliaire de la liberté de conscience  » (p. 66). Comme tout droit il connaît des limites. D’abord une interdiction pure et simple dans la sphère publique, où le fait, pour un agent public, de tenir des propos de propagande, relève d’une faute, d’un manquement aux obligations de neutralité et de réserve auxquelles il est astreint. Mais aussi des limites relatives dans la société civile : un usager du service public, non soumis àl’obligation de neutralité, pourra afficher son appartenance religieuse 4 mais devra respecter une certaine discrétion en s’abstenant de distribuer des documents aux autres usagers, par exemple dans la salle d’attente d’une CAF. En revanche, la même distribution de tracts sur la voie publique ne pourra être interdite que pour des motifs d’ordre public.
Ce qui définit l’abus du prosélytisme n’est donc pas la nature même d’un acte (sauf s’il s’agit d’une contrainte auquel cas on est dans un cadre pénal), encore moins son contenu (sauf s’il appelle àcommettre des crimes ou des délits ou s’il en fait l’apologie), mais les conditions de son exercice 5. La question n’est pas seulement résolue : elle est àproprement parler élucidée et on est amené àréfléchir non en termes d’opposition et d’identité simples, mais en termes de relations, de mise en structure.

Un bon exemple de la polysémie du terme « public  » est présenté par la question n° 5 : Les lieux de culte peuvent-ils être considérés comme des espaces publics ? Ils ne font certainement pas partie de « l’espace public  » au sens de la loi du 10 octobre 2010 interdisant la dissimulation du visage « dans l’espace public  » dont ils sont expressément exclus. Sont-ils pour autant des espaces privés ? Pas davantage : la loi de 1905 précise bien que les réunions célébrant les cultes sont publiques – chacun pouvant y assister sans avoir pour cela une invitation expresse, ce qui permet l’exercice de la liberté religieuse.

Qu’est-ce qu’une manifestation ostensible d’appartenance religieuse ? La question (n°27) est posée àpropos de la loi du 15 mars 2004 qui interdit aux élèves de l’école publique le port de « signes ou tenues par lesquels [ils] manifestent ostensiblement une appartenance religieuse  ». Elle l’est d’une manière si particulière et volontairement « tordue  » qu’on la croit fictive – et le serait-elle qu’on aurait làun bel exercice dans la tradition du scénario juridique, ces « fictions de droit  » auxquelles Pierre Corneille, juriste et homme de théâtre, fait référence dans ses Discours sur le poème dramatique.
Jugeons-en : « Que doit-on faire si un lycéen, lors d’un cours de natation, arbore un tatouage représentant une grande croix catholique ?  ». La réponse fait écho àla subtilité de la question. C’est d’abord l’occasion de rappeler que les élèves ne sont pas soumis au principe proprement dit de laïcité (de réserve) qui vise les personnels : ils sont tenus àla discrétion. Or, par définition, un tatouage qui ne se révèle que lorsqu’on se déshabille est discret !
Et l’auteur d’entraîner son lecteur dans une réflexion qui le convie àraisonner au-delàdes apparences et toujours en termes de relations, de structure – et qui montre, en passant, que la loi est bien écrite. Ainsi une grande croix pourra être discrète si on ne l’exhibe pas ordinairement. Mais ce n’est pas le signe en tant que tel qui compte car, symétriquement, n’importe quoi d’autre que ce qu’il est convenu de classer dans la catégorie « signe religieux  » pourra ostensiblement faire signe, porté et exhibé dans des circonstances – par exemple d’insistance, de continuité – qui permettent de l’analyser ainsi :

« Ironiser, depuis une salle de rédaction parisienne, sur l’interdiction d’une ‘jupe longue’ par un proviseur, c’est refuser de comprendre que la prétendue ‘jupe longue’, dans le contexte particulier de son port par une élève précisément identifiée, est en réalité une abaya, par laquelle l’élève entend ‘se faire immédiatement reconnaître par son appartenance religieuse’  ». (p. 141)

C’est méconnaître aussi qu’aucun mot, aucun signe, ne tient son sens directement de lui-même, et qu’il ne peut s’entendre que dans son articulation en un discours et en une mise en relation.

À l’issue de la traversée des questions, le choix du terme « dispute  » dans le titre général prend toute son ampleur. Il ne renvoie pas seulement àdes domaines controversés, il ne renvoie pas seulement àla disputatio d’école exposant et opposant des thèses adverses, il invite le lecteur àdisputer avec soi-même, séparant ce qui est ordinairement réuni, joignant ce qui est ordinairement dissocié et àconstituer, dans ce parcours interrogatif, un « territoire  » de pensée.

Notes

1 – Gwénaë le Calvès Territoires disputés de la laïcité. 44 questions (plus ou moins) épineuses, Paris, PUF, 2018. L’auteur est professeur de droit public àl’université de Cergy-Pontoise où elle a notamment codirigé le Diplôme universitaire « Laïcité et principes de la République  ». On lui doit également un Que sais-je ? La Discrimination positive (PUF, 2016). S’agissant des publications de juristes, on citera notamment Frédérique de La Morena Les Frontières de la laïcité (Issy les Moulineaux : LGDJ – Lextenso, 2016) et Mathilde Philip-Gay Droit de la laïcité (Paris, Ellipses, 2016).

2 – L’ouvrage de 215 p. comprend : Introduction ; Mutations de la laïcité ; Questions sur la laïcité de la sphère publique (30 questions regroupées en 5 catégories) ; Interrogations sur l’association « laïque  » (14 questions regroupées en 2 catégories) ; Index ; Bibliographie.

3 – J’ai de mon côté travaillé, d’un point de vue philosophique, sur ces points notamment àpartir de l’affaire dite « du gîte d’Epinal  » en 2007, qui àmes yeux a révélé l’insuffisance de l’appel incantatoire àl’opposition public/privé, et en construisant la symétrie structurale des « deux dérives  » de la laïcité : voir Penser la laïcité, chap. 1, en particulier p. 40.

4 – Le cas des élèves de l’école publique (non soumis au principe de laïcité proprement dit, mais àune obligation de discrétion) est abordé, on s’en doute, àplusieurs reprises, notamment p. 42-43 et dans le sous-chapitre « L’école publique, un lieu àpart ?  », p. 139 et suivantes.

5 – On raisonnera de manière analogue (question suivante n°2) sur les campagnes par affiches d’une organisation religieuse appelant àrécolter des dons.

Gwénaë le Calvès Territoires disputés de la laïcité. 44 questions (plus ou moins) épineuses, Paris, PUF, 2018.