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France : Sexisme et violence à l’école : un terrifiant dossier

Comment tenir la « splendide promesse » de la méritocratie républicaine ?

samedi 12 mai 2018, par siawi3

Source : https://www.lexpress.fr/education/sexisme-a-l-ecole-le-grand-tabou_2005156.html#DHvxmJMgYSPRaGGd.01

Sexisme à l’école, silence dans les rangs

Par Amandine Hirou,

07/05/2018 à 17:30

Le sexisme prend souvent racine dès la maternelle et le primaire, avant d’être poussé à l’extrême au collège et au lycée.

Partout, dans les établissements scolaires, les filles sont victimes de violences sexistes. Dans un mutisme assourdissant.

Une ado de 15 ans plaquée contre le mur des toilettes du lycée professionnel Gallieni de Toulouse et victime d’attouchements de la part de trois agresseurs. Des élèves de terminale du lycée Camille Pissarro de Pontoise (Val d’Oise) qui, parce qu’elles seraient trop court-vêtues, doivent affronter des camarades masculins hilares, mimant des actes pornos et les injuriant sans retenue - « sale pute », « gros cul », « t’es bonne »...

La vidéo d’une toute jeune fille ayant des rapports sexuels avec deux garçons qui circule de téléphone en téléphone, sans le consentement bien sûr de l’intéressée, auprès de ses pairs du lycée d’Alembert, dans le XIXe arrondissement parisien. Ce « tu suces ? » jeté au visage d’une élève du lycée Jacques-Prévert, à Savenay, près de Nantes, pour avoir eu l’« audace », encore une fois, de porter une jupe avec des chaussettes hautes et des souliers à talons. Mais aussi, parce que désormais le sexisme prend de nouvelles formes, des garçons qui refusent de s’asseoir à côté de leurs homologues féminines au collège Versailles de Marseille...

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Ces anecdotes, glanées à travers toute la France, sont très loin d’être des cas isolés. Et les établissements cités ci-dessus ne sont pas forcément les plus « difficiles » ou les plus laxistes en matière de lutte contre les violences faites aux femmes.

« Si les parents savaient... »

Parmi eux, beaucoup, comme le lycée d’Alembert par exemple, ont même le mérite de dénoncer haut et fort ce qui se cache ailleurs. Mais voilà, entre l’accès à la pornographie - facilité par Internet, les smartphones et les tablettes -, la violence et le harcèlement pratiqués à grande échelle sur les réseaux sociaux, les stéréotypes de genre intégrés dès le plus jeune âge et, enfin, le développement de la radicalité religieuse dans certains établissements, c’est bien toute l’Education nationale qui doit faire face à une très inquiétante situation.

« Si les parents savaient véritablement ce qu’il se passe entre les murs des établissements qui accueillent leurs enfants, ils prendraient peur », assure la gynécologue Violaine Guérin, présidente de l’association Stop aux violences sexuelles, au diapason avec bien d’autres acteurs engagés sur le terrain. « Il y a trente ans, quand j’ai commencé à exercer, jamais je n’aurais entendu une jeune fille me confier qu’elle avait eu son premier rapport avec deux garçons rencontrés sur Facebook. Aujourd’hui, je peux vous donner les tarifs exacts des fellations pratiquées dans les toilettes de certains établissements », poursuit-elle

Sexisme à l’école, silence dans les rangs

Le sexisme à l’école prend souvent racine dès la maternelle et le primaire, à travers des pratiques jugées parfois « innocentes » comme le « chat fesse » ou le « jeu de la main », qui permet aux garçons d’engranger des points lorsqu’ils touchent la poitrine, les fesses ou le sexe de leurs petites camarades. Ou encore cette « blague » qui consiste à soulever les jupes des filles avec sa règle.

« Lorsque le respect n’est pas enseigné dans les petites classes, le curseur ne cesse de se déplacer jusqu’à être poussé à l’extrême au collège et au lycée », alerte encore Violaine Guérin. Souvent, les jeunes filles finissent par intérioriser les violences dont elles sont victimes, ne réalisent pas forcément la portée de certains actes, méconnaissent les sanctions juridiques dont sont passibles leurs agresseurs, ou bien se disent tout simplement fatalistes.

« Pourquoi je porterais plainte ? Les garçons qui m’ont agressée ne m’ont pas violée ! », s’exclamait Anaïs*, élève du lycée Gallieni interrogée par L’Express en janvier dernier. A 15 ans, l’adolescente s’était fait surprendre par trois garçons dans les toilettes des filles... normalement protégées par un digicode ! « Ça ne sert à rien, tous les mecs se le refilent », expliquait celle qui mettait un point d’honneur à rester féminine, à se maquiller, malgré les pressions et les insultes quotidiennes.

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Aucune fille n’est épargnée

Dans ces lycées où les lois et les principes de la République semblent parfois s’être arrêtés au portail, les filles sont les premières à subir brimades et violences. Et aucune n’est épargnée. « Les plus jolies sont victimes d’attouchements, les moins jolies subissent des insultes. Le mieux est d’être la plus transparente possible et de se fondre dans le décor », expliquait Virginie Sénoville, professeur de lettres et d’histoire-géo. Les autres enseignantes rencontrées exprimaient leur sentiment d’impuissance, elles qui étaient également victimes d’humiliations, d’agressions verbales et physiques, sans oublier les cas d’exhibitionnisme qu’elles faisaient semblant de ne pas voir...

« A l’aube des jeunes filles en pleurs », voilà comment Nora Bussigny, étudiante en lettres et grande amatrice de Proust, résume son expérience de « pionne » dans un collège de la banlieue parisienne classé en réseau d’éducation prioritaire (REP). Alors âgée de 19 ans, elle est à peine plus vieille que ces adolescentes quand elle se heurte, stupéfaite, au mal de vivre criant des jeunes filles sur lesquelles elle doit veiller. À cette obsession de la rumeur et de la réputation, surtout, dont bruissent les couloirs.

« Tu sais que dans le mot réputation, il y a ’pute’ ? », lui fera d’ailleurs remarquer un ado. Dans son livre Survaillante. Journal d’une pionne de banlieue (éd. Favre), elle dresse par exemple le portrait de Lucie*, cette élève de troisième dont les photos dénudées, qu’elle avait envoyées à « un grand du lycée », ont été jetées en pâture sur Facebook, Snapchat, Instagram et Twitter. Suscitant de violents commentaires d’inconnus : « Quelqu’un a son nom ? Je l’attendrais bien à la sortie » ou « Ça ne mérite que le viol ce genre de chienne ».

Il y a aussi celui de Louna*, à peine plus de 12 ans, menacée par un garçon : « Si tu couches pas avec moi, je dis à tout le monde que tu l’as fait. » Elle vide alors l’armoire à médicaments de la salle de bain avant de se coucher dans le lit de sa mère... et de se réveiller, le lendemain matin, toujours en vie, mais le foie en vrac.

Sans oublier la studieuse et pourtant si mature Sonia*, 14 ans, qui sort avec Youssef, surnommé « le matraqueur » à cause de son tempérament bagarreur. Les hématomes sur les bras de la fluette ado alertent la surveillante, à qui Sonia finira par confier : « Mon père faisait ça aussi à ma mère, mais tu sais, c’est parce qu’il l’aimait trop. Et parfois, c’est incontrôlable. J’pense qu’il était pas assez rassuré par ma mère. Comme Youssef, c’est aussi moi qui le rassure pas, c’est aussi un peu d’ma faute, tu crois pas ? »

Les « grands frères »

A la lecture de ce récit d’une très grande force, il est possible de discerner trois « types de filles » : les « ultraféminines » au maquillage et aux tenues très sexuées ; celles qui, au contraire, reprennent les codes vestimentaires et verbaux des garçons, qui parlent dru et cru et s’habillent en jeans ou en joggings ; et celles qui portent le voile... Bon nombre de ces dernières mettent en avant leur libre choix.

Mais Bernard Ravet, cet ancien proviseur de Marseille, qui a dénoncé dans un récent livre l’influence de l’extrémisme (Principal de collège ou imam de la République ?, éd. Kero), n’est pas si certain de cette liberté revendiquée et évoque même une forme de pression exercée par les grands frères qui se battent pour que les jeunes filles n’enlèvent leur voile qu’une fois à l’intérieur de l’école et pas devant la grille. Il y a aussi ces certificats médicaux qui fleurissent quand, en sport, vient le temps de la natation. Pour lui, il ne fait aucun doute qu’il s’agit là de certificats de complaisance pour échapper à la piscine et aux maillots de bain. « Il m’est arrivé de contacter plusieurs fois les médecins en question pour obtenir des explications, mais je me suis heurté à chaque fois au secret médical », explique Bernard Ravet.

En 2005, alors qu’il était à la tête du collège Versailles de la cité phocéenne, il demande aux enseignants de remplir un questionnaire destiné à préparer la venue d’inspecteurs généraux, envoyés par le ministère de l’Intérieur. Thème de leur visite : « l’incidence de la montée des communautarismes sur les relations garçons-filles et les problèmes de mixité ». Les réponses que L’Express a pu se procurer sont édifiantes : « insultes particulièrement crues », « jugements péremptoires de la part des garçons sur les habitudes vestimentaires des filles », « propos injurieux dès qu’une fille se met en jupe », « très rares relations amoureuses voire même amicales », « certains estiment que le traitement cruel des femmes dans certains pays est normal si c’est leur religion », « certains élèves peuvent avoir du mal à accepter les remarques d’un professeur femme »...

C’était il y a treize ans, mais Bernard Ravet doute que la situation ait évolué favorablement. « Récemment, une maman d’élève évoquait le cas de ce gamin de maternelle qui refusait de prendre la main d’une maîtresse parce que c’était une femme... », soupire l’ancien proviseur. Des faits difficiles à évoquer par les enseignants qui craignent d’être taxés de « racistes » par les uns ou de faire, malgré eux, le jeu des extrêmes. Faut-il pour autant s’interdire de parler et abandonner certaines de ces élèves à leur sort ?

Silence dans les rangs

Alors que l’incroyable vague d’indignation générale placée sous le signe des hashtags « Me too » aux Etats-Unis, puis « Balance ton porc » en France, a déferlé dans les entreprises, les cercles politiques, les milieux sportifs, ou le monde médical, l’école, elle, reste comme engluée dans cette culture du silence aux conséquences parfois tragiques.

Les raisons de ce mutisme ? La peur omniprésente de stigmatiser les élèves et, avec eux, l’établissement qui les accueille ; le devoir de réserve invoqué par les équipes pédagogiques ; une gêne palpable face à un phénomène qui parfois les submerge ; une banalisation de ces actes, voire un certain fatalisme. Chez les victimes, c’est la peur des représailles ou d’une aggravation de la situation qui pousse à se taire.

Que ce soit en ville ou en zone rurale, dans les cités ou dans les beaux quartiers, dans le public ou le privé sous contrat, le constat est en tout cas le même. Silence dans les rangs ! « Beaucoup de rumeurs circulent dans le lycée de ma fille. Mais peu de parents se confient à nous sur les questions de harcèlement ou d’abus sexuels », relate ainsi cette déléguée de parents d’élèves, élue dans le très chic VIe arrondissement parisien.

Sexisme à l’école, silence dans les rangs

Cependant, le 21 décembre dernier, au lycée Camille-Pissaro de Pontoise, l’omerta a pris fin. Shanley et Hajar, 19 ans toutes les deux, ont décidé de frapper un grand coup en organisant un blocus de leur établissement. « On a voulu crier notre ras-le-bol face aux agissements de certains garçons qui multipliaient les injures, les provocations, les mains aux fesses », raconte Shanley. Le résultat est allé au-delà de leurs attentes : près de 300 personnes les ont rejointes devant les grilles de l’entrée bloquées par des poubelles. Et leur combat a été relayé dans les médias.

Shanley a beau avoir une forte personnalité, elle confie avoir elle-même longtemps subi ce genre de situation. « En CM2, un gamin m’a agrippé les seins, je ne savais pas que c’était une agression sexuelle. Dans les transports, il m’est souvent arrivé d’être victime d’attouchements. J’ai aussi été l’objet de violences de la part de mon ex il y a deux ans », énumère-t-elle. « Si à mon âge, j’ai déjà vécu tout ça, cela veut dire que je suis loin d’être la seule concernée », lâche-t-elle, persuadée que la lutte contre le sexisme doit se jouer dès l’école. D’où cette volonté d’interpeller le grand public et l’Education nationale. « Le proviseur m’a dit qu’on aurait pu procéder autrement mais, au final, il a été très compréhensif et coopératif », explique la jeune fille aux longs cheveux blonds.

« T’as oublié de t’habiller ce matin ? »

Cette lycéenne de Pontoise, qui avait lancé un appel sur les réseaux sociaux a reçu, depuis, énormément de témoignages qu’elle consigne dans un petit carnet à spirales. Des histoires comme celle d’Emilie*, une habitante de Meurthe-et-Moselle : « En quatrième, j’avais une poitrine imposante, on m’appelait régulièrement ’gros seins’. J’ai cherché à maigrir, je m’en suis rendue malade. Maintenant, je regrette ».

Celle de Morgane*, 22 ans, ancienne du lycée Joliot-Curie à Nanterre : « Quand on faisait de la course de vitesse et que c’était au tour des filles de se mettre en ligne et de courir, des mecs s’amusaient à nous mettre des mains aux fesses avant qu’on parte. »

Ou encore celle d’Emma*, 17 ans, qui ne comprend pas pourquoi elle se fait insulter quand elle porte une jupe pour aller suivre les cours du lycée Jacques-Prévert de Savenay. « Personne ne nous a dit comment on devait réagir, s’il faut feindre l’indifférence ou au contraire répondre. On est nombreuses à se sentir désemparées dans ce genre de situation », déplore-t-elle.

Certaines s’inspirent de leurs aînées pour se faire entendre. L’année dernière, sur le modèle du site « Paye ta shnek », créé en 2012 pour dénoncer le harcèlement sexiste dans l’espace public, une élève de terminale d’Angers a lancé la page Facebook « Paye ton bahut ». « On a attiré plus de 10 000 visiteurs les deux premiers jours et 20 000 au bout d’une semaine. Je ne m’attendais pas à autant de retours ! Depuis, j’ai été rejointe par six autres bénévoles », raconte la jeune femme de 18 ans.

Elle aussi a eu droit, en primaire, aux remarques du style « t’as oublié de t’habiller ce matin ? » Dans son école, les filles avaient l’interdiction de porter des tee-shirts sans manches ou des débardeurs. « Trop provocant apparemment. En revanche, les garçons pouvaient jouer au foot torse nu ! » raille-t-elle. Sur le compte Facebook, les anecdotes se succèdent, mais rares sont celles (et ceux) qui citent leur établissement.

Des statistiques aveugles

Bien que la parole se libère - lentement, très lentement -, les statistiques officielles, elles, ne semblent pas si alarmistes que cela. Selon l’enquête nationale de climat scolaire et de victimisation, dévoilée en décembre dernier par la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (Depp) : en 2017, un peu moins de 5% des collégiens interrogés déclarent avoir subi des baisers forcés (5,3% de filles, 4,2% des garçons). Ils sont 6% à témoigner de caresses forcées (7,6% de filles, 4,5% de garçons). Et environ 7,5% d’entre eux, filles comme garçons, évoquent des actes de voyeurisme. Enfin, 8,3% évoquent des injures à caractère sexuel (11,1% de filles, 5,9% de garçons).

« Mais tous ces chiffres ne reflètent absolument pas la réalité ! » s’insurge le docteur Violaine Guérin. Longtemps, les études sur les violences scolaires n’ont pas tenu compte des distinctions de genre et, une fois de plus, peu de jeunes filles concernées osent porter plainte, dénoncer leur agresseur ou simplement évoquer ces faits... Que ce soit dans les cités ou dans les beaux quartiers, un profond sentiment d’isolement ressort des témoignages recueillis.

Le refuge de l’infirmerie

Au sein de son établissement, il est compliqué pour une collégienne ou une lycéenne de se confier aux profs ou aux surveillants. L’infirmière scolaire, tenue par le secret médical, inspire davantage confiance. Dans l’académie de Créteil, certaines de ces professionnelles de la santé ont accepté d’évoquer les cas de sexisme dont elles ont été témoins. « En général, les jeunes filles viennent nous voir en prétextant des maux de tête ou de ventre. A nous de les aider à parler », explique Yasmina Belouchat, qui exerce au collège Jean-Pierre-Timbaud de Bobigny (Seine-Saint-Denis). Et l’infirmière d’évoquer cette élève de sixième qui, à force d’être harcelée par le même garçon, a fait une crise de nerfs en pleine classe, avant de ramasser ses affaires et de prendre la porte.

Bénédicte Antic, au collège La Pléiade de Sevran (Seine-Saint-Denis) depuis neuf ans, évoque cette autre jeune fille de quatrième, violée par un garçon qu’elle avait rencontré par Internet. « La seule chose qui l’obsédait était de savoir si elle avait conservé ou non sa virginité. Car, en plus du traumatisme, s’ajoutent les pressions culturelles, sociétales et familiales. »

Sa collègue, Méghanne Maachou, se souvient, quant à elle, de cette élève qui s’était amusée à se filmer en faisant des mouvements de danse orientale. « La vidéo a circulé et les mouvements de bassin de la jeune fille ont déclenché un torrent de commentaires déplacés. Elle était effondrée », raconte-t-elle. L’infirmière a fini par la convaincre de prévenir ses parents. Les parents, justement. « Impossible d’endiguer ce phénomène sans eux. Malheureusement, nous avons souvent du mal à les impliquer ! » soupire Yasmina Belouchat. A la dernière réunion, consacrée au harcèlement, une seule mère d’élève est venue...

Détruire stéréotypes et préjugés

Pour évoquer la sexualité, les rapports garçons-filles, la question du consentement, et « détricoter les clichés », les infirmières scolaires consultées disent travailler en lien avec des associations bénévoles, des conseillères conjugales, le planning familial... Mais l’accès à l’information n’est pas le même dans tous les établissements et reste très souvent insuffisant, surtout dans les plus petites classes.

C’est ce que Jacques Toubon, le défenseur des droits, a dénoncé en novembre dernier dans son rapport annuel. L’éducation à la sexualité en milieu scolaire est prévue par la loi depuis 2001. « Celle-ci doit contribuer, dès le plus jeune âge, à détruire stéréotypes et préjugés. Mais nous sommes loin du compte », a-t-il asséné en se basant sur une enquête menée par le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE). 25 % des écoles consultées (contre 4 % des collèges et 11,3 % des lycées) déclaraient n’avoir mis en place aucune action ou séance en 2014-2015. Et, parmi les écoles l’ayant fait, « 64 % n’ont pas articulé cette éducation à la sexualité avec les actions de promotion de l’égalité entre les filles et les garçons ».

Grâce à la mobilisation de ses enseignants, qui ont eu le courage de dénoncer la situation d’extrême violence dans laquelle leur établissement était plongé, le lycée Gallieni, lui, a bénéficié de mesures concrètes : changement de proviseur, nomination d’une adjointe à la sécurité, application de la tolérance zéro. Jean-Michel Blanquer s’est rendu lui-même à leur chevet en mars dernier pour réaffirmer que « la force doit être du côté du droit ». Depuis, les filles ne sont plus obligées de raser les murs dans les couloirs.

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Au lycée d’Alembert, dans le XIXe arrondissement parisien, la proviseure Françoise Sturbaut se veut « particulièrement vigilante » et une association est intervenue pour « briefer » les profs sur le sujet lors de la journée de pré-rentrée. Enfin, au lycée Camille-Pissaro de Pontoise, des élèves garçons ont organisé un grand match de foot mixte. « Un symbole important, se félicite Shanley. Depuis notre action, il y a eu une prise de conscience de leur part et de vrais changements. »

Et ailleurs ? La dernière campagne de prévention, lancée par le ministère de l’Education nationale, scandait « le harcèlement, pour l’arrêter, il faut en parler ». Certes. Encore faut-il que les victimes soient entendues.

* Le prénom a été modifié

A SAVOIR. Internet : extension du domaine du sexisme

« Je ne savais pas qu’il avait fait une capture d’écran. Le jour où j’ai voulu couper le contact avec lui, j’ai réalisé qu’il avait diffusé la photo à tout mon entourage. Résultat, pendant un an et demi, je n’ai plus osé sortir dans les rues d’Aubervilliers. » A 15 ans, Shaima*, alors en seconde dans un lycée de Seine-Saint-Denis, avait accepté d’envoyer une image d’elle en sous-vêtements à un « copain de copain » avec qui elle dialoguait sur le réseau social Snapchat. Hélas, des histoires comme celle de Shaima sont devenues tristement banales. Et parfois se finissent bien plus mal.

Selon le centre Hubertine Auclert, près de une fille sur six (17%) a été confrontée, depuis le début de l’année, à des cyberviolences à caractère sexuel en lien avec des photos, vidéos ou textos, contre un garçon sur dix (11%). Cet organisme basé en Ile-de-France et spécialisé dans l’égalité hommes-femmes a mené une enquête sur le cybersexisme 2015-2016 dans 12 établissements (huit collèges et quatre lycées). Et les autres résultats de l’étude sont à l’avenant. Les rumeurs qui circulent sur Internet concernent deux fois plus les filles (13,3%) que les garçons (6,3%). Enfin, une fille sur cinq (20%) aurait eu à subir des insultes en ligne sur son apparence (poids, taille ou toute autre particularité physique) quand ce phénomène concernerait moins d’un garçon sur huit (13%).

« Leur manque de maturité fait qu’elles ne mesurent pas forcément les conséquences sur le moment et se retrouvent ensuite prises au piège », avance Valérie Piau, avocate en droit de l’éducation, régulièrement saisie par des familles de victimes ou d’auteurs de cyberharcèlement. Cette spécialiste évoque ainsi le cas d’une élève de sixième, inscrite dans un lycée parisien huppé, qui, pour avoir perdu un pari, a fait une fellation a un copain. Les images, là encore, se sont propagées à toute vitesse. « Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce genre de faits est encore plus étouffé dans les établissements cotés. Les proviseurs, par peur de baisser dans les classements et de nuire à leur réputation, ont tendance à fermer les yeux », poursuit l’avocate. Qui rappelle que, si les responsables d’établissement refusent d’agir, les parents doivent s’en remettre au rectorat.

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Source : https://www.lexpress.fr/actualite/societe/n-abandonnons-pas-les-filles_2005710.html

N’abandonnons pas les filles

Par Anne Rosencher,

publié le 06/05/2018 à 08:00 , mis à jour le 08/05/2018 à 12:08

En France, en 2018, de trop nombreuses filles se font chaque jour maltraiter au lycée, au collège, en primaire, ou même en maternelle.

En France, en 2018, de trop nombreuses filles se font chaque jour maltraiter au lycée, au collège, en primaire, ou même en maternelle.

(Emmanuel Polanco/Colagene)
L’Express consacre un dossier aux menaces, insultes et agressions sexuelles qui sévissent de plus en plus à l’école.

« Laisse tomber les filles, laisse tomber les filles... Un jour c’est toi qui pleureras. » Cinquante-cinq ans ont passé depuis la bluette yéyé chantée par France Gall devant le tableau noir d’une salle de classe. Aujourd’hui, on ne peut s’empêcher de lui trouver un autre air, un drôle d’air, à la chanson.

A-t-on laissé tomber les filles ? Au détour d’une enquête sur le lycée Gallieni de Toulouse, nous apprenions récemment que, malgré l’installation d’un digicode à l’entrée des toilettes des filles - dont la seule existence signait déjà un fort déconnage des temps -, les demoiselles continuaient de s’y faire agresser sexuellement.

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Au reste, il ne leur venait plus à l’esprit de se déplacer dans l’établissement autrement qu’à quatre ou cinq, pour se protéger des petits pontes du bitume, qui dictaient leur loi dans les murs mêmes de l’école, certains de leur impunité. « La mise en danger des filles est le premier symptôme de la faiblesse de l’institution, martelait, impuissant, le professeur de mathématiques Mathieu Pieron. C’est le signe que, dans notre établissement comme dans d’autres, la République a mis un genou à terre. »
Agressions et porno sur smartphone

A-t-on laissé tomber les filles ? Hajar et Shanley, deux élèves du lycée Camille-Pissarro à Pontoise (Val d’Oise), en sont persuadées. Lassées des menaces, des insultes, et même des agressions physiques dont elles sont quotidiennement témoins ou victimes de la part d’élèves masculins, elles ont entrepris en décembre de mobiliser leurs camarades. Un succès : 300 lycéens et lycéennes se sont amassés devant les grilles de l’établissement pour dire leur ras-le-bol ou leur solidarité, les caméras assurant la couverture médiatique éphémère. Aujourd’hui, les deux jeunes femmes posent vaillamment en Une de L’Express, afin que les regards ne se détournent pas de nouveau et que leurs aînés les entendent enfin.

A-t-on laissé tomber les filles ? Il y a trois ans, dans un collège du très chic VIe arrondissement de Paris, cinq garçons de 10 et 11 ans, biberonnés au X trash de YouPorn et Pornhub, ont été sanctionnés - dont deux exclus - pour attouchements répétés sur des « camarades » de sixième. « Les garçons, ils regardent du borno (sic) à la récré », avait rapporté une toute jeune élève à ses parents pour les alerter. Aux derniers pointages de la justice, 9 600 mineurs avaient été impliqués dans une affaire de viol ou d’agression sexuelle en 2016 (+ 7% par rapport à 2014).
Valeur cardinale de notre société

A-t-on laissé tomber les filles ? Depuis 2004 et le rapport Obin sur « les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires », les témoignages se sont multipliés sur le développement, ici ou là, d’un islamisme juvénile qui prétend imposer sa norme dans certaines cours de récréation. Dans un livre récent, Bernard Ravet, ancien proviseur de collège dans les quartiers Nord de Marseille, rapportait que, dans beaucoup de classes, les garçons ne s’asseyaient plus à côté des filles. « Par ailleurs, ils trouvent normal de prendre part à l’éducation de leurs ’soeurs’, de vouloir se marier avec une jeune fille chaste, tandis qu’eux-mêmes ne consentent pas à pareil sacrifice. »

Accès précoce à la pornographie, harcèlement sur les réseaux sociaux, intimidations de petits rouleurs de mécaniques ou de mini-bigots... les causes sont multiples ; elles conspirent au même résultat : en France, en 2018, de trop nombreuses filles se font chaque jour maltraiter au lycée, au collège, en primaire, ou même en maternelle. Les témoignages édifiants que notre journaliste a collectés proviennent de tous les milieux et dressent un constat alarmant. Qui s’en préoccupe ?

A l’heure où la fièvre #metoo tourne en boucle sur les smartphones, on oublie la mère des batailles : celle pour la génération qui se forme. Un combat qui déborde largement les frontières du féminisme. A laisser une partie de notre jeunesse détraquer une valeur cardinale de notre société - celle de l’égalité entre les hommes et les femmes -, nous préparons le pire. On connaît la chanson. Laissons tomber les filles... nous le paierons un de ces jours.

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Source : https://www.lexpress.fr/education/enquete-sur-un-lycee-en-etat-de-guerre_1980495.html

Enquête sur un lycée en état de guerre
Le lycée Gallieni, à Toulouse.

Par Amandine Hirou,

publié le 30/01/2018 à 13:00 , mis à jour à 14:45

Construit sur les ruines de deux lycées soufflés par l’explosion de l’usine AZF, ce mastodonte aura coûté 95 millions d’euros à la région.

Des départs de feu chroniques, des agressions de professeurs, d’élèves, des menaces de mort, des armes en circulation et des filles priées de raser les murs... Voilà l’invraisemblable quotidien du lycée Gallieni, à Toulouse.

C’était juste avant les vacances de Noël 2017. Au lycée polyvalent Joseph-Gallieni, à Toulouse, où les violences font partie du quotidien, la tension était encore montée d’un cran. Une baston généralisée avait éclaté en cours d’espagnol. « Un gamin, à bout, a flanqué son poing dans la figure d’un des perturbateurs qui l’empêchaient de travailler depuis le début de l’année, raconte Fanny Guichard, professeur de physique-chimie. Ils lui sont tous tombés dessus. »

Une semaine plus tôt, c’était le proviseur qui était jeté de la cafétéria à coups de canettes pour avoir voulu éteindre un début d’incendie. « Là, on s’est dit ce n’est plus possible. S’ils s’en prennent même à la plus haute autorité de l’école, on est foutus ! »

Ce mercredi 24 janvier, attablés dans un café qui jouxte les grilles de l’immense bâtiment du sud de la Ville rose, les dix professeurs venus se confier à L’Express racontent en vrac les insultes, les menaces de mort, les agressions, la circulation de stupéfiants, les départs de feu...

LIRE AUSSI >> Violence au lycée : « La République nous abandonne ! »

« A Gallieni, la République a mis un genou à terre, martèle Mathieu Perion, professeur de génie mécanique et correspondant local du SNUEP-FSU. Nous lançons un cri d’alarme. Il faut sauver notre lycée. Il y a urgence ! Si on ne fait rien, on va compter les morts ! » Les mots sont forts, les phrases chocs, le débit rapide, les yeux rougis par la fatigue. Les exactions que tous décrivent tour à tour sont essentiellement commises par une centaine d’élèves totalement ingérables, expliquent-ils.

Les faits qu’ils relatent avec force précisions et détails sont impensables, inimaginables, inacceptables dans une école de la République. Mais face à cela, l’administration temporise. « Nous prenons très au sérieux le ressenti des professeurs (sic !) », nous a-t-on rétorqué à l’académie de Toulouse. Des armes ? « Pas à notre connaissance. »

Un rapport interne alarmant

Et pourtant... Un rapport interne du Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail académique (CHSCTA), que L’Express a pu se procurer en exclusivité, contredit totalement la version officielle. Il évoque « des élèves en possession d’armes », « une agression d’un fils sur sa mère en fin de réunion parents-profs », « une somme de 50000 euros budgétée pour les dégradations depuis septembre 2017 », « 95% des personnes interrogées disant avoir subi des violences », « un curseur de l’inacceptable sans cesse à la hausse »...

Rapport de visite Lycée Gallieni
Enquête sur un lycée en état de guerre

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CHSCTA, académie de Toulouse

Ce comité avait été saisi avant les vacances de Noël, après le passage à tabac de l’élève en cours d’espagnol. « Dans un mouvement spontané, nous avons fait jouer notre droit de retrait, alerté les autorités et lancé une pétition qui a recueilli près de 9000 signatures à ce jour », lance Nicolas Tournier, professeur de génie mécanique et secrétaire départemental du Snetaa-FO.

La décision de médiatiser leur action n’a pourtant pas été facile à prendre. Leur crainte, en dénonçant les exactions de ces 15% d’élèves très difficiles, était de pénaliser les autres 85% formés aux métiers de l’automobile, du transport et de la logistique. « Toutes les conditions pourraient être réunies puisqu’on a de bons profs, des filières innovantes et très spécialisées, un bâtiment exceptionnel. D’où ce sentiment de gâchis. Moi, j’y vais la boule au ventre tous les matins et je ne suis pas sûre de terminer l’année là-bas », soupire une des élèves.

De l’extérieur, le lycée s’apparente à une immense muraille, construite sur un terrain de 11 hectares au bord de la Garonne, derrière laquelle se cachent de grands ateliers professionnels, des pistes routières pour tester les véhicules, 60 salles de classe, des laboratoires, un gymnase, un internat...

Un lycée bâti après l’explosion de l’usine AZF

En 2008, ce mastodonte de verre et de métal, dessiné par l’architecte Claude Vasconi (« père » de l’ancien Forum des Halles, à Paris), a été construit sur les ruines de deux anciens lycées soufflés par l’explosion de l’usine AZF, située à quelques centaines de mètres. Un investissement colossal pour la région, qui aura déboursé 95 millions d’euros. Pour l’anecdote, le projet sera suivi de près par une certaine... Nicole Belloubet, l’actuelle ministre de la Justice, qui fut rectrice de l’académie de Toulouse de 2000 à 2005.

Enquête sur un lycée en état de guerre

« Nous, notre lycée, on l’a dans les tripes ! », s’exclame Didier Marmorat, prof de maths, à Gallieni depuis vingt ans, à jamais marqué par ce fameux 21 septembre 2001. Il raconte le gros nuage rougeoyant et menaçant, les visages ensanglantés, les chairs meurtries par les impacts de tôle et de boulons. Et rappelle le bilan, dramatique : un mort, parmi les élèves, et plusieurs centaines de blessés.

RENCONTRE >> Les profs aspirent au respect... Des parents d’élèves

« Le lendemain, on s’est retrouvés les bras ballants devant la grille de l’établissement en ruine. Je me souviendrai toujours du proviseur, avec son bandage autour de la tête, brandissant un stylo. C’est tout ce qui lui restait. Son logement de fonction ayant été soufflé lui aussi », poursuit le quinquagénaire. « C’est le genre d’événement qui vous soude. Une partie des profs présents s’est juré de rester ici. On est une quinzaine à exercer encore à Gallieni », poursuit-il.

Dans la salle des profs trône la grande table en chêne massif sous laquelle une partie d’entre eux s’étaient réfugiés. « Elle nous a suivis partout, même dans les baraques de chantiers où on a fait cours pendant sept ans », poursuit son collègue, Bruno Richard, prof d’arts plastiques.

Aucune mixité sociale

Lorsque le lycée flambant neuf ouvre ses portes, le 9 septembre 2008, l’espoir est immense. « Mais le bâtiment, qui ressemblait plus à un musée d’art contemporain qu’à un lycée professionnel, a vite montré ses failles », soupire Mathieu Perion, dix-huit ans d’ancienneté. Bâti sur trois étages, avec sa multitude d’escaliers, de recoins, de salles, il se révèle très compliqué à surveiller pour les seuls cinq assistants d’éducation (AED).

Autre facteur aggravant : l’absence de mixité sociale. La politique d’admission, basée autrefois essentiellement sur dossier, a peu à peu donné la priorité aux élèves issus des quartiers sud alentour abritant une population très défavorisée, où le taux de chômage explose, au même titre que les actes de violence et de délinquance. Beaucoup de jeunes sont issus de collèges classés REP ou REP+.

Et les professeurs doivent faire face à des problèmes sociétaux qui les submergent. Contrairement aux collèges des environs classés en zone prioritaire, les lycées comme Gallieni ne bénéficient pas de classification spéciale donnant droit à davantage de moyens. Encore moins à un dispositif spécifique d’accueil pour la centaine de jeunes dits « très difficiles ».

« Les codes de la cité se sont reproduits dans les couloirs »

« Ne jouons pas sur les mots ! s’écrie Mathieu Perion. Le rectorat nous parle d’élèves ’difficiles’, mais, pour nous, il s’agit bien de délinquants, en garde à vue ou pourchassés par la BAC le week-end mais envoyés chez nous la semaine. Comme si, dans l’enceinte du lycée, nous n’avions par miracle plus affaire aux mêmes jeunes ! » Toujours d’après le rapport du CHSCTA, de 60 à 80 élèves seraient « en suivi judiciaire », l’un d’entre eux « en attente de comparution devant la cour d’assises », et certains « interdits de séjour sur Paris », donc placés ici dans le cadre de mesure d’éloignement.
Griffures, côte félée : il y a deux ans, une professeure de vente et un collègue ont été agressés par une élève de 15 ans au casier judiciaire bien rempli.

Griffures, côte félée : il y a deux ans, une professeure de vente et un collègue ont été agressés par une élève de 15 ans au casier judiciaire bien rempli.

La scolarité de certains serait parfois interrompue par des séjours en prison. « On les voit partir puis revenir... Quand ils réintègrent le lycée, ils sont parfois perçus comme des héros ou des exemples à suivre », poursuit un prof. Peu à peu, les codes de la cité se sont reproduits dans les couloirs. Les trafics de drogue, les liasses de billets qui circulent, les rackets et les menaces diverses. « La semaine dernière, l’un d’eux m’a dit : ’Combien tu veux que je te donne pour que tu nous foutes la paix ?’ », affirme encore un enseignant.

On soupçonne également la présence de quelques cas de radicalisation ou de candidats au djihad. « Ce type d’information ne nous a pas été remonté », répond Xavier Le Gall, secrétaire général de l’académie de Toulouse.

L’année dernière, pourtant, la section des conducteurs routiers a modifié sa politique d’admission -juste après l’attentat de Nice- pour revenir à un recrutement sur dossier. « On s’est battus pour ça, insiste Mathieu Perion. Quand vous avez un jeune qui roule à 80 kilomètres à l’heure sur la rocade en balançant, en riant : ’Et là, si je tournais le volant d’un coup, qu’est-ce que ça ferait ?’, franchement, vous avez froid dans le dos ! » Selon certains profs, pas de doute : le changement du dispositif est dû à des mesures évidentes de sécurité, quand l’Académie, elle, met en avant « un seul souci de mixité sociale ».

« J’enferme mes élèves dans ma classe pendant la récréation »

Récemment, une nouvelle filière « STI2D » (spécialité : développement durable) a ouvert ses portes afin d’attirer un public de bons élèves. L’intention était bonne. « Mais certains de ces petits nouveaux se demandent où ils sont tombés. Ils veillent à se déplacer à plusieurs et viennent se réfugier dans les couloirs des classes de terminales bac pro, où leurs camarades, plus âgés et plus aguerris, ne s’en laissent pas compter. Entre nous, on le surnomme le ’carré VIP’ », explique encore Mathieu Perion.

Tandis qu’une de ses collègues avoue : « Moi, j’enferme mes élèves de seconde dans ma classe pendant la récréation pour leur éviter des problèmes. Si un inspecteur l’apprenait, je me ferais taper sur les doigts, mais on est obligés d’enfreindre le règlement pour les protéger. »

Tandis qu’une autre explique avoir trouvé des armes blanches -couteaux et poings américains- dans les sacs de ses élèves. « Ils m’ont dit de ne pas m’inquiéter, que ce n’était pas contre moi mais juste pour se défendre, eux, au cas où. »

Une mère, dont le fils de 15 ans est en CAP, avoue avoir perdu le sommeil. « Je dis à mon gamin de raser les murs et de ne surtout pas répondre aux provocations, dit-elle. Le lycée Gallieni est le seul à dispenser la formation qu’il souhaite faire dans notre académie et je n’ai pas les moyens de le mettre en internat », soupire-t-elle. Avant de s’emporter, excédée : « Je ne comprends pas qu’on laisse nos enfants en proie à cette violence quotidienne. C’est une honte ! Nous autres parents devrions nous regrouper pour réagir ! » Mais lors des dernières élections de parents d’élèves, le taux de participation a été de 44 votants... pour 1900 parents.

Harcèlement et violences sexuels

Les 97 filles de l’établissement, une petite minorité, font partie des « cibles » les plus à risques. « Les plus jolies sont victimes d’attouchements, les moins jolies subissent des insultes. Le mieux est d’être la plus transparente possible et de se fondre dans le décor », explique Virginie Sénoville, professeur de lettres et d’histoire-géo.

Anaïs*, 16 ans, crie sa révolte : « Même si c’est compliqué, je mets un point d’honneur à me maquiller, à rester féminine. Mais on me traite de ’salope’ et de ’pute’ en permanence, même devant les profs. » L’année dernière, lorsqu’elle était en seconde, elle a subi une tentative d’agression sexuelle. Trois garçons, qui s’étaient procuré le code des toilettes des filles, lui ont sauté dessus et l’ont plaquée contre le mur. « J’ai réussi à me dégager et à m’enfuir. Depuis, comme les autres filles, je ne m’y rends plus toute seule. »

Certaines enseignantes préfèrent se faire raccompagner sur le parking par des élèves le soir. Elles aussi racontent les humiliations quotidiennes, les agressions verbales, les cas d’exhibitionnisme qu’elles préfèrent faire semblant de ne pas voir...

Malgré son expérience passée d’éducatrice dans les maisons de quartier et ses sept ans d’ancienneté à Gallieni, Fanny Guichard avoue flancher parfois. « Il m’est arrivé de fondre en larmes dans ma voiture pour évacuer la pression avant de rentrer chez moi. Certaines choses sont difficiles à dire, même à nos proches », murmure la jeune femme de 36 ans.

Le seuil de tolérance s’est hissé au niveau des violences

« On se bat comme des lions tous les jours pour essayer d’obtenir un semblant de normalité », soupire l’un. « C’est un métier dans le métier. Une spécialisation dans la spécialisation », renchérit un autre. « Moi, je quitte mes codes républicains pour aller chercher les gamins et les amener vers moi », raconte Mathieu Perion. En se tapant le coeur du plat de la main droite, par exemple, signe de respect pour eux. Ou en employant des mots d’argot des cités. « Pas très académique, mais, ce qui compte, c’est le résultat, non ? »

Entendre Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Education nationale, parler de l’importance des neurosciences ou de la chorale à l’école les fait sourire... Eux ont d’autres urgences à gérer. « Comme essayer de faire cours à des gamins qui tombent de sommeil pour avoir fait le guet toute la nuit au pied des cités », raconte Fanny Guichard.

« Finalement, moi, je suis contente quand ils dorment ou pianotent sur leurs portables. Au moins, je peux faire cours aux autres tranquillement », avoue une autre. Le seuil de tolérance est tellement élevé que, désormais, seuls passent en conseil de discipline les auteurs d’agressions physiques. « Sinon, il y en aurait dix par jour ! Nous n’avons plus les moyens de faire respecter le règlement », déplore Nicolas Tournier.

Les plus anciens avaient presque fini par se résigner. Mais l’arrivée de 27 enseignants, recrutés pour les nouvelles filières, leur a ouvert les yeux. « Lorsqu’on a vu leur effarement face à toutes ces scènes quotidiennes, on a eu honte. Un peu comme des parents d’enfants très turbulents qui prendraient soudainement conscience de la situation », explique l’un d’eux.

Le conseil régional décide de sécuriser le lycée

Fabien Bergès, professeur agrégé de mathématiques, arrivé en septembre dernier, confirme s’être senti comme « une grenouille plongée dans de l’eau bouillante ». Sans jamais se départir de son flegme, le secrétaire adjoint du Sgen-CFDT 31 met un point d’honneur à rédiger un rapport au moindre dérapage. C’est lui la « plume » du fameux collectif en lutte, lui qui écrit inlassablement au rectorat, au ministre de l’Education, au président de la République...
Le conseil régional a promis de mieux sécuriser les entrées. Des caméras sont également prévues.

Le conseil régional a promis de mieux sécuriser les entrées. Des caméras sont également prévues.

Le conseil régional d’Occitanie a été le premier à réagir, dès le début du mouvement, en plaçant une équipe de vigiles aux abords de l’établissement, en promettant de sécuriser les entrées et en installant 36 caméras de vidéosurveillance. Tout en demandant à l’Etat de « prendre ses responsabilités à son tour ». « La situation au lycée Gallieni est inadmissible et intenable. Les intimidations et violences à l’encontre des personnels enseignants et administratifs et des élèves sont inacceptables », écrivait la présidente (PS) Carole Delga, le 18 janvier.

Le collectif d’enseignants de Gallieni se dit, en revanche, totalement incompris par les instances locales de l’Education nationale. « Quand on évoque nos besoins de sécurité et nos missions de formation pour tous, eux parlent de ’méthodes pédagogiques à revoir’ ! » insiste Fabien Bergès. Mercredi dernier, Jacques Caillaut, directeur académique des services de l’Education nationale (Dasen), venu assister à une réunion, a été accueilli sous les huées d’une partie du corps enseignant.

L’Education nationale se saisit du dossier Gallieni

« Nous avons réagi dans un délai très court en mettant en place une cellule d’écoute, en attribuant un poste d’AED supplémentaire, en plus de celui déjà accordé, en envoyant sur place des équipes mobiles de sécurité habituées à gérer des situations de crise, et nous réfléchissons à un partenariat avec la police et la justice », se défend Xavier Le Gall, secrétaire général de l’académie.

« Totalement insuffisant ! », assène le collectif, qui dit s’en remettre désormais à l’Etat, galvanisé par l’intervention de la sénatrice (LR) Brigitte Micouleau devant le Sénat, le 16 janvier dernier. « M. le ministre de l’Education nationale, en réalité il s’agit plus d’un appel au secours que d’une question », lance l’élue, avant de dénoncer « une situation inouïe qui dure depuis des années et ne cesse d’empirer » : « 150 élèves font régner la terreur dans ce lycée, ils y ont pris le pouvoir. [...] Ne croyez-vous pas qu’il est temps [...] de poser la question de la création d’établissements d’accueil adaptés à ces situations ? Ne croyez-vous pas qu’il convient de repenser en profondeur l’organisation des parcours scolaires les plus difficiles et de faire en sorte que les élèves et professeurs ne vivent plus l’enfer ? » demande-t-elle.

Et Christophe Castaner, secrétaire d’Etat chargé des Relations avec le Parlement, de reconnaître « des faits totalement anormaux dans un établissement scolaire qui doit être un lieu de paix, un lieu de calme, un lieu de partage, un lieu d’éducation, et ces conditions- là ne sont pas réunies ». Quatre jours plus tard, le quotidien régional La Dépêche titrait « Gallieni devient une affaire d’Etat ». Le ministère de l’Education nationale est alors saisi du dossier et mandate deux inspecteurs généraux. Ils devraient rendre leur rapport cette semaine.

« Il faut qu’il y ait un avant- et un après- Gallieni »

Le collectif d’enseignants tient à leur disposition une longue liste de propositions : instauration de classes relais avec un personnel spécifiquement formé, une modification du système de recrutement des élèves pour endiguer l’« orientation subie », une augmentation importante du nombre d’assistants d’éducation, la présence d’assistants chargés de prévention et de sécurité, l’entrée dans un dispositif d’éducation prioritaire... Ils sont bien conscients que le chantier est titanesque et que tout ne se résoudra pas en un jour. « Mais il faut qu’il y ait un avant- et un après- Gallieni. Il pourrait servir de lycée pilote », disent-ils, évoquant les nombreux messages d’encouragement de collègues venus de toute la France.

A la fachosphère qui tente de récupérer le mouvement à coups de posts sur le Web « à vomir », et aux bien-pensants qui les accuseraient de faire le jeu des extrêmes en stigmatisant les élèves, leur réponse est claire :

« Nous aimons notre métier et nous sommes attachés aux valeurs de la République et à l’égalité. Au fait que les enfants de CSP- - doivent avoir les mêmes chances que ceux de CSP++. Arrêtons de mettre les problèmes sous le tapis. » Sur leur blog intitulé « Reconstruisons le lycée Gallieni », les professeurs en lutte ont tenu à insérer un onglet « Gallieni a du talent » pour mettre en avant les réussites de leurs élèves.

« Quand je vois un gamin passionné mettre une photo de camion sur la page d’accueil de son ordinateur ou quand un ancien élève dans les rues de Toulouse me parle de son métier, je suis le plus heureux des hommes. Ce sont mes palmes académiques à moi », explique Didier Marmorat. Pour eux, ils ne lâcheront pas. Malgré les départs de feu qui ont repris à un rythme soutenu ces derniers jours.

Les plus fragiles pris pour cible

Selon les enseignants de Gallieni, le lycée accueillerait un grand nombre d’élèves en situation de handicap. « Parfois non reconnus comme tels et que l’on place là par défaut sans suivi véritable », dénonce Fanny Guichard, professeure de physique-chimie et de mathématiques.

Et la jeune femme d’évoquer le cas de cet élève à qui il arrive de « se lever brutalement pour se taper la tête contre le mur avant de s’asseoir comme si de rien n’était ». Ou de cet autre garçon qui dit « ne pas pouvoir s’empêcher de chanter ». Ces éléments les plus fragiles seraient souvent pris pour cible par la centaine d’élèves dits « très difficiles ».

* Le prénom a été changé.

°°°

Source : https://www.lexpress.fr/education/violence-au-lycee-la-republique-nous-abandonne_1980473.html

Violence au lycée : « La République nous abandonne ! »

Par Anne Rosencher,

publié le 30/01/2018 à 10:30 , mis à jour à 14:46

En ce samedi 27 janvier, ils sont plus de 60 à être venus tirer la sonnette d’alarme : « Il faut que l’Education nationale se préoccupe de nous. »

Au lycée Gallieni de Toulouse, les professeurs dénoncent une violence endémique inouïe qui met en danger élèves et personnels. Sans parler des effets sur l’enseignement...

A vrai dire, nous espérions convaincre cinq ou six professeurs de poser pour l’objectif du photographe. Cinq ou six valeureux, pour témoigner de la situation du lycée Gallieni, à Toulouse, malgré le devoir de réserve et -surtout- malgré les menaces dont ils font chaque jour l’objet. Et puis, bravant le froid d’un samedi bruineux, ils sont arrivés, emmitouflés dans leurs parkas et l’on aurait dit que ça ne finirait jamais... 60 !

60 professeurs. La moitié du corps enseignant de l’établissement s’était déplacée en ce début d’après-midi. Ils n’en revenaient pas eux-mêmes d’être aussi nombreux, là où la colère et le désarroi les avaient soufflés. « La République nous abandonne », étaient-ils venus témoigner.

Face à l’escalade de la violence, l’administration temporise

La République, au lycée Gallieni, est en effet en situation de faute lourde. Voilà des semaines que ce lycée pro fait face à des violences quotidiennes d’une intensité inouïe, sans que l’Education nationale ne s’en émeuve particulièrement. Un jour, un élève se fait tabasser en cours d’espagnol ; un autre, c’est le proviseur qui se fait chasser de la cafétéria à coups de jets de canettes -quand ce n’est pas un adolescent qui agresse sa propre mère en fin de réunion parents-élèves... Le tout dans le fracas intermittent des alarmes à incendie, dont les départs sont désormais chroniques.

ENQUÊTE >> Un lycée en état de guerre

Et ce n’est là qu’un échantillon : les faits que notre enquêtrice a répertoriés sont à peine croyables tant ils sont nombreux et violents. Le lycée est quasi en état de guerre, donc, mais l’administration temporise, minimise. Et ce malgré le rapport du comité d’hygiène et de sécurité de l’Académie, que L’Express s’est procuré, et qui enchaîne sobrement les statistiques de la déroute : de 60 à 80 élèves en suivi judiciaire ; certains en possession d’armes ; 95% des interrogés (élèves et personnel) victimes de violences...

On le dira avec la colère qui convient : c’est la honte de la République que de traiter avec autant de désinvolture ses propres hussards. Plusieurs d’entre eux se sont déjà fait agresser, et certains, désormais, demandent à être raccompagnés à leur véhicule en sortant de l’établissement. C’est la honte de la République, aussi, que de laisser les « 85% d’élèves tranquilles » -pourcentage estimé par les professeurs- se faire ainsi pourrir la vie et gâcher les chances de réussite.

Comment tenir la « splendide promesse » de la méritocratie républicaine ?

Les filles, notamment, ces ultraminoritaires du lycée pro, priées de se faire le plus transparentes possible et de raser les murs. Nous espérons que l’édifiante enquête de notre journaliste, à laquelle nous avons décidé de consacrer la couverture pour qu’elle obtienne le maximum d’écho, contribuera à faire évoluer la situation, et vite.

Enfin. Si le cas du lycée Gallieni constitue une exception par sa gravité, il rappelle cependant que dans de trop nombreux endroits l’école ne peut plus tenir la « splendide promesse » faite au peuple de la méritocratie républicaine. Ceux qui ont tout à attendre de l’école sont aujourd’hui ceux qui en bénéficient le moins. Certains établissements sont laissés à leur homogénéité sociale digne de ghettos. Certains, encore, sont gangrenés par la violence, par l’islamisme, ou parfois par les deux... Continuer ainsi est une capitulation politique. Et un abandon de classe.