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Maghreb Homosexualité, héritage, peine de mort… la Tunisie sur le fil du progressisme

vendredi 22 juin 2018, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/monde/homosexualite-heritage-peine-de-mort-la-tunisie-sur-le-fil-du-progressisme?_ope=eyJndWlkIjoiZWU1YTU1MWQyNmQzMmYxMmE0MzMyZDY4NmJjYmFiMmUifQ==

Bochra Belhaj Hmida est présidente de la Commission formée en août 2017 afin de préparer un code des libertés individuelles et des droits humains en Tunisie. - AFP Photo

Homosexualité, héritage, peine de mort… la Tunisie sur le fil du progressisme

Par Anna Breteau

Publié le 21/06/2018 à 18:26

La Commission des libertés individuelles et de l’égalité tunisienne a rendu son rapport ce mercredi 20 juin, préconisant des mesures particulièrement progressistes pour le pays. Certaines voix en réclament toutefois encore davantage.

Egalité femmes-hommes devant l’héritage, dépénalisation de l’homosexualité, abolition de la peine de mort … Les nouvelles propositions qualifiées d’ultra-progressistes de la Commission des libertés individuelles et de l’égalité tunisienne bouleversent le pays.

Commandé par le président tunisien Béji Caïd Essebsi, le rapport rendu et publié ce mercredi 20 juin reste maintenant à être débattu devant le Parlement tunisien. Qualifié par certains dont la présidente de la Commission, Bochra Belhaj Hmida, de « révolution », il suscite de vives réactions dans le pays ainsi qu’auprès des observateurs.

Plusieurs propositions de lois

Créée en août 2017, cette Commission surnommée la Colibe réunit depuis un an un panel d’experts chargés de mesurer la faisabilité de ces transformations politiques. Qualifié de progressiste, le rapport de la Commission n’omet aucun sujet, jusqu’aux plus tabous : décriminalisation de l’homosexualité, développement de la laïcité, abolition de la peine de mort … Certaines de ces mesures sont toutefois accompagnées, en prévision d’un refus, de propositions alternatives.

Ainsi, deux lois sont proposées sur l’homosexualité : la première la décriminalise, la seconde abolit les peines de prison et l’usage du test anal (un test utilisé par des juges qui permettrait de prouver une relation homosexuelle), remplacés par une amende. Il en va de même pour l’héritage : la première loi prône l’égalité totale entre hommes et femmes, la seconde demande à ce que la femme revendique explicitement cette égalité pour pouvoir en jouir. Actuellement, en Tunisie comme dans de nombreux pays du Proche et Moyen-Orient, la femme n’hérite que de la moitié de la part qui revient à l’homme (frère ou époux).

« Ce rapport est trop frileux »

Des alternatives qui ne manquent pas d’irriter certains observateurs et militants, telle que Nadia El Fani, réalisatrice franco-tunisienne, notamment auteur du documentaire Laïcité Inch’Allah en 2011. « Une fois de plus, les progressistes tunisiens ratent le coche. Ce rapport est plus que frileux », dénonce-t-elle. Elle cite en exemple l’égalité devant l’héritage : « Cette question n’a rien de nouveau, c’est un sujet de discussion depuis 50 ans. Et là encore, on n’arrive pas à faire sauter le dernier verrou ». Ce qu’elle reproche à ce rapport, pourtant unanimement salué par la communauté internationale, c’est le manque de « courage politique ». Elle cite en exemple : « La question de l’homosexualité ne doit pas faire l’objet de concessions »au cas où«  : on abolit sa criminalisation, point ».

« Dire que ce rapport est une révolution, c’est une insulte aux progressistes tunisiens », Nadia El Fani

Même intransigeance concernant les mesures qui prônent plus d’égalité hommes-femmes. Malgré les propositions de loi sur l’héritage, ce rapport ne règle toujours pas la question, selon Nadia El Fani : « L’égalité, c’est l’égalité. Elle ne doit souffrir ni concession, ni exception. Dire que ce rapport est une révolution, c’est une insulte aux progressistes tunisiens ».

Plusieurs mesures pour garantir et renforcer la laïcité ont également été proposées. Il a par exemple été conseillé de supprimer la mention de la religion dans les lois relatives aux droits civils. De même, la fermeture des cafés et restaurants pendant le mois du ramadan ou l’interdiction de la vente d’alcool devront être abolies afin de garantir la liberté de conscience de chacun. Mohamed Chérif Ferjani, politologue et professeur à l’Université de Lyon 2 salue, pour sa part, ces avancées : « Sur la question de la liberté de conscience, il y a une affirmation claire : on ne parlera plus de musulmans ou de non-musulmans, mais de citoyens. C’est très important ». Un impératif encore trop peu appliqué selon Nadia El Fani, menacée de mort et attaquée en justice après son documentaire sur la laïcité en Tunisie : « Le rapport ne va pas assez loin sur la question de la laïcité ! La laïcité, c’est la base de la démocratie. Je rappelle quand même que la Constitution tunisienne de 2014, aussi largement saluée par la communauté internationale, commence par »au nom de Dieu le tout-puissant« ... ».

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De fortes résistances dans le pays

Alors que les défenseurs des droits de l’Homme ont largement salué l’initiative, une fédération d’associations religieuses a, de son côté, dénoncé un « terrorisme intellectuel ». L’imam et membre de cette fédération, Sabri Abdelghani, a déclaré à l’AFP interpréter ce rapport comme une tentative d’« éradiquer l’identité tunisienne pour laisser notre peuple sans religion, sans identité ». Le prédicateur intégriste Adel Almi a, de son côté, appelé à une lapidation publique de la présidente de la Colibe, Bochra Belhaj Hmida, également ancienne présidente de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD).

Pourtant, Mohamed Chérif Ferjani « s’attendait à plus de réactions négatives ». Venues pour le moment « des milieux les plus intégristes et conservateurs », les autres sont plutôt bienveillantes à l’égard des réformes proposées. Et de poursuivre : « Les islamistes du parti Ennahdha se taisent, officiellement. Mais ils continuent leur travail de critique du rapport dans les mosquées. Ils continuent de politiser leur prêche ».

La question du calendrier des réformes est pour l’instant inconnu, et surtout incertain. Pour l’universitaire tunisien venu enseigner en France, « il faut battre le fer tant qu’il est chaud : il faut que le rapport soit soumis immédiatement au Parlement ». Et d’ajouter : « A présent, c’est à la société civile de se mobiliser pour accélérer au maximum le vote de ces mesures ».