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Algérie - France : Rachid Taha : qui se souvient ?

vendredi 14 septembre 2018, par siawi3

Source : http://www.liberation.fr/debats/2018/09/13/rachid-taha-qui-se-souvient_1678485

Tribune
Rachid Taha : qui se souvient ?

Par Madjid Si Hocine, Animateur de l’Egalité d’abord, ancien administrateur du MRAP

13 septembre 2018 à 16:47

Photo : Rachid Taha, en 2001 à La Rochelle AFP

Se souvenir de Rachid Taha, qui nous a quittés mercredi, c’est se souvenir de celui qui a fait émerger sur la scène publique ceux qui n’étaient pas encore français, ni même encore beurs, juste des immigrés dans leur propre pays.

Rachid Taha : qui se souvient ?

Rachid Taha nous a quittés, France Info annonce tour à tour le décès du rockeur français puis… de l’artiste algérien au journal suivant. Néanmoins, au fil des flashes d’informations, la nouvelle finit par gagner en importance.

Prise de conscience de ce qu’il a représenté.

Qui se souvient de Carte de séjour ? Les plus de 40 ans n’ont pas oublié leur passage pour la première fois à la télé dans la fameuse émission de Michel Polac, Droit de réponse, sous les lazzi d’une star de l’accordéon, sorte de Dupont Lajoie, qui déclara que « si ceux-là se mettent à chanter… », lui pourrait continuer longtemps de le faire, ne cherchant même pas à cacher un mépris qui devait remonter à l’époque de la France de « Dunkerque à Tamanrasset » ou de celle « des événements d’Algérie ». Moi je me souviens de mon grand-père amusé par ces gens déchaînés qui chantaient en arabe à la télévision sur un style musical qu’il réprouvait, le rock diabolique.

Qui se souvient de 1986 et de leur reprise de la chanson de Charles Trenet, Douce France en mode oriental dans cette France qui avait porté au Parlement 35 députés FN ? Accompagnés du député d’opposition Jack Lang, ils distribuaient leurs 45 tours à l’Assemblée. Charles Pasqua était ministre de l’Intérieur, et le rapport Marceau Long proposait que l’on supprime la possibilité automatique d’être français car nés en France, ou l’acquisition de celle-ci simplement par le mariage. Le projet de Jacques Chirac fut rejeté par le Conseil d’Etat. Nous découvrions que nous étions des Français de naissance.

Qui se souvient de Ya Rayah chantée par ce même Rachid Taha qui résonna dans toutes les soirées des années 90, alors que c’était un pur morceau de chaâbi algérois ? Le plat préféré des Français était le couscous et personne ne parlait de théorie du grand remplacement ou de soumission. Il n’était plus question de parler de prime au retour comme sous Giscard, même si un futur chef de l’Etat [Jacques Chirac, ndlr] évoquera le « bruit et l’odeur » qui incommodaient le Français qui vivait sur le palier de ces familles immigrées trop généreusement allaitées par les allocations familiales et autres aides sociales.

Difficile d’exister

C’est une partie de la bande-son de nos combats, de notre changement d’identité qui nous vit naître fils d’immigrés, devenus aujourd’hui des Français presque comme les autres, qui s’en va. Il a su faire parler de nous à une époque où il nous était difficile d’exister.

Rachid Taha, c’était ça, un éclaireur qui a fait partie de ceux qui ont fait émerger sur la scène publique ceux qui n’étaient pas encore français, ni même encore beurs, juste des immigrés dans leur propre pays. Ces Rachid Arhab présentateur vedette du journal télévisé. Ces Mouloud Aounit, issu de la Marche de l’égalité des droits, qui fit condamner pour une injure raciste un ministre de l’Intérieur [Brice Hortefeux, ndlr] qui voulait nous faire prendre les Arabes pour des Auvergnats. Ces Kofi Yamgnane, ministre d’un gouvernement socialiste, qui déclara après des propos tendancieux de Jean-Marie Le Pen, qu’il était lui aussi breton, mais « d’après la marée noire », opposant la finesse à l’humour gras.

Touche pas à mon pote

Ils sont aujourd’hui bien oubliés alors qu’ils ont fait autant qu’un Zidane pour faire passer l’idée que l’on pouvait être français même avec le cheveu crépu, même avec la peau sombre. On devrait enseigner cette histoire aux enfants d’aujourd’hui qui ne se rendent pas compte du chemin parcouru en trente ans. Eux qui ne connaissent plus l’orientation vers les voies de garage en fin de cinquième ou de troisième, eux qui n’ont plus à arborer une petite main au revers du blouson avec le slogan « Touche pas à mon pote » car ils ne risquent plus grand chose. Eux qui n’ont pas connu l’époque où il était impossible de rentrer en boîte de nuit pour un jeune arabe.

Les délinquants d’aujourd’hui ne sont plus exposés à la double peine qui voulait que l’on expulse certains délinquants étrangers vers un pays qui n’était pas le leur à l’issue de leur peine, même s’ils risquent encore le contrôle au faciès ou, qui sait un jour, la déchéance de la nationalité que l’on nous repropose régulièrement. La dernière fois c’était sous François Hollande, l’héritier de Mitterrand qui lui, avait tant changé avec la simple carte de séjour de dix ans !

Que de chemin parcouru même si le risque du retour en arrière est présent, même si à chaque élection, on scrute le score de l’extrême droite. Le travail de mémoire sur cette époque est à peine entamé et il reste encore beaucoup à faire pour lutter contre les plafonds de verre, les discriminations, la réclusion dans les zones « d’apartheid territorial »… Le racisme et la haine de l’autre changent toujours aussi facilement de visage mais la musique de Rachid Taha, elle, continue de nous faire danser en pariant, peut-être un peu légèrement, sur la persistance des beaux jours.

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Source : http://www.liberation.fr/debats/2018/09/12/rencontrer-rachid-taha-son-groupe-et-sa-musique-c-est-comprendre-ce-qu-est-etre-beur-en-france-dans-_1678287

Témoignage
« Rencontrer Rachid Taha, son groupe et sa musique, c’est comprendre ce qu’est être beur en France dans les années 80 et au-delà »

Par Brigitte GIRAUD, Ecrivaine

12 septembre 2018 à 19:11

Rachid Taha. Photo JC Polien. Dalle. APRF

Le musicien algérien résidant en France est mort à l’âge de 59 ans. Retraçant leur parcours commun, d’Oran à Paris, l’écrivaine Brigitte Giraud raconte comment, à partir des années 80, le chanteur a incarné un nouveau monde, entre sens de la fête et identité.

Rachid Taha, le doux subversif

Je suis adolescente quand le nom de Rachid Taha apparaît dans mon univers. Je viens juste de m’extirper de la gangue musicale qui envahit l’appartement les soirs d’émissions de variétés, dans la banlieue près de Lyon où j’habite.

La première silhouette qui passe par là, qui vient à la fois consoler, dynamiter l’ennui et la solitude de la cage d’escaliers, c’est celle de David Bowie.

Puis dans la foulée, déboule la cohorte de la punkitude qui permet de rattraper le temps perdu, les Ramones en tête, dont on ne dira jamais assez la façon dont ils ont sauvé des hordes de banlieusards déboussolés.

Le terrain est prêt pour que je ne rate pas celui qui va mettre le feu aux poudres, combinant une étrange alchimie, alliage entre un rock’n’roll incisif et un grain de sable inattendu en provenance d’Algérie, celui qui titille la France depuis des lustres. Rachid Taha et son groupe Carte de séjour entrent en scène, frappent fort et mettent un peu de sel sur la plaie restée à vif de la guerre d’Algérie, qu’on nommait « événements » et à laquelle mon père prit part quand il avait 20 ans.

L’apparition de Carte de séjour dans le paysage musical français se fait pile deux décennies après la signature des Accords d’Evian, ce qui n’est même pas le temps d’une génération. En 1982, à la parution de leur premier maxi 45-tours, personne n’a vraiment eu le temps de comprendre, de s’amender, de digérer ce qui est à ce moment-là l’objet d’un lourd silence, cette « opération de maintien de l’ordre » par-delà la Méditerranée, qui laissera aux Français que nous sommes un sentiment de honte compliqué.

Mais au sortir de l’adolescence, je suis ignorante, je ne pense pas à la façon dont l’histoire a meurtri les populations – cela viendra bientôt –, je ne ressens que le désir d’échapper à mon étau, je ne ressens que l’énergie, la vitesse, la sensualité que portent les atmosphères rock, et Carte de séjour en est le vecteur idéal, qui traîne avec lui un parfum de subversion bon enfant, et tend à la France ce miroir qu’elle ne veut pas voir.

Mais c’est avant tout de la musique, et le sens de la fête. Ce n’est plus à Londres ou à New York que ça existe. C’est là tout près, ça se passe dans ma ville et même dans la banlieue où je vis. Quelque chose arrive soudain, un monde nouveau qui vibre et auquel j’appartiens.

Etre beur en France dans les années 80

Zoubida, ce premier tube de Carte de séjour vient chercher ce que je ne sais pas encore définir ni même reconnaître, cette langue arabe chantée mêlée aux guitares électriques, vient réveiller d’autres sonorités oubliées, celles de ma naissance en Algérie, celles qu’a connues mon père en tant qu’appelé qui refuse de porter une arme, un engagement qui me fera écrire un roman qui tentera de démêler tous ces nœuds (1). Et dans lequel j’ai tenu à ce qu’un des personnages se nomme Taha, comme un écho intime à ce fil qui relie ces différentes facettes de mon parcours : banlieue-rock-guerre d’Algérie.

Bref, rencontrer Rachid Taha, son groupe et sa musique, c’est aussi comprendre ce qu’est être beur en France dans les années 80 et au-delà. C’est entendre autrement ce mot qui a percuté l’enfance, par lequel tout est arrivé. Le mot « ratonnade » me propulse vers la conscience qu’un bas-monde existe, qui opère dans les caves ou au terrain militaire derrière le collège, où l’on retrouve une fois un garçon très amoché, directement connecté à l’idéologie OAS (l’Organisation de l’armée secrète) encore vivace.

C’est l’époque de la « Marche des Beurs », celle où les Arabes n’ont pas accès aux boîtes de nuit, et où il m’arrive de voir un jeune basané balancé dans le Rhône par des videurs musclés lors d’un concert sur une péniche. L’époque où Rachid Taha crée sur les pentes de la Croix-Rousse, ce lieu hybride, le bien-nommé Au refoulé, qui accueille des groupes et du public de toutes obédiences, le temple de l’œcuménisme dont on rêvait.

Mais si le destin de Rachid Taha est désormais synonyme d’enjeux politiques, après que sa reprise Douce France a fait le tour du monde, il reste avant tout un groupe de rock. J’aime écouter sans comprendre, me laisser porter par le souffle, le battement, ce truc qui vous prend et vous invite à danser. C’est basique (comme dirait l’autre), c’est viscéral, vous vous levez aux premières notes, comme ces serpents qui se dressent au son de la flûte, ça me fait cet effet, un genre de vibration hypnotique, qui vous change en cobra.

C’est beau de ne pas savoir ce qu’on chante, Ya Rayah, qui sait ce que cela signifie, comment trouver le groove chaloupé sur un flot d’images fantasmé. Ya Rayah, quand on repense aux cours d’arabe, c’est Celui qui s’en va, adapté d’une musique traditionnelle chaâbi. Bien sûr, la figure de l’immigré est là, et le bon petit peuple de gauche auquel j’appartiens trouve tellement légitime de bouger les hanches sur les mots qu’il épouse politiquement.

De Rilleux à Paris

Ecouter Carte de séjour se mérite, c’est une affaire d’appartenance. Aller les voir en concert, à l’époque où les voitures brûlaient à Vaulx-en-Velin, c’était mettre un peu la main au feu. C’était le degré fort de l’encanaillement, un peu comme aller écouter Johnny Thunder (qui mit lui aussi un autre genre de feu au West Side de Villeurbanne, un soir d’hiver du début des 80’s). C’était descendre de la Zup de Rillieux pour aller écouter jouer des potes qui venaient de la même Zup, et on n’aimait pas les partager, avec ce qu’on nommait les bourges. Sûr que c’était basique.

Rachid et Carte de séjour, c’était une énigme, parce que c’est allé vite, parce que c’était puissant, parce que ça a brassé tant de choses. Parce qu’il y a eu une fin, une séparation. Des bruits couraient. On lisait la presse, on cherchait des infos. On entendait les nouveaux titres de Rachid, on savait qu’il était parti à Paris, on se demandait ce qui s’était passé. Les autres, les frères Amini, Djamel Dif, Eric Vaquer, Jérôme Savy, ils sont où ? On les aime, on les veut. C’est lui qui a mis fin à Carte de séjour ? A qui la faute ? Mais là il s’agissait de « monter à Paris », on sait ce que cela signifie quand on vit en province.

On a vu les images, on a compris l’ampleur internationale, le nom du garçon de Rillieux associé à ceux de Steeve Hilage ou Brian Eno. On était fiers, mais tristes aussi. Ce n’était plus « nous », c’était autre chose désormais. Sans le groupe, sans Carte de séjour, Rachid nous échappait. Ce qui était le plus difficile, c’était surtout que la jeunesse était passée, la sienne, et aussi la nôtre.

J’ai voulu comprendre comment on en arrive là.

J’ai lu sa naissance à Oran en 1958, sa relation à la guerre d’Algérie, la violence subie par un de ces oncles, qu’on nomme torture et même au-delà (2). J’ai lu le désir de son père de le faire aller à l’école quoi qu’il arrive, son arrivée en France à 12 ans en Alsace, alors qu’il ne parle presque pas le français, j’ai lu le foot qui l’aide à s’intégrer, le certificat d’étude, le père qui fait les trois huit et subit plusieurs licenciements, le petit appartement avec le miracle de l’eau qui coule au robinet, les deux enfants morts en bas-âge, la mère qui travaille chez les collants Ergee, la Simca 1000 de rallye qu’achète le père (c’est un original). J’ai lu l’espoir que le passage en France soit provisoire, le déménagement malgré tout à Lépanges-sur-Volognes où il côtoie les Villemin, puis l’arrivée à Lyon en 1978, plus précisément à Rillieux-La-Pape, dans une maison de la fondation Abbé-Pierre. J’ai lu le travail chez Lesieur puis Thermix, en qualité d’OS, où il rencontre les frères Amini.

J’ai appris il n’y a pas si longtemps que Rachid avait toujours refusé la nationalité française, bien qu’il ait été élevé dans le respect de la France. J’ai lu son regard critique à l’égard de l’Algérie d’après l’indépendance, son honnêteté et sa liberté de penser.

Respect, et chagrin.

(1) Un loup pour l’homme, 2017, Flammarion.

(2) Rock la Casbah, Rachid Taha avec Dominique Lacout, Flammarion 2008.
Brigitte GIRAUD Ecrivaine

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Source : http://next.liberation.fr/musique/2018/09/12/le-chanteur-rachid-taha-est-mort_1678188

Le chanteur Rachid Taha est mort

Par SERVICE CULTURE

12 septembre 2018 à 12:49

Le pionnier du rock alternatif et des fusions entre les musiques populaires d’Occident, du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord a succombé à une crise cardiaque à l’âge de 59 ans.

2 Videos ici : Rachid Taha chante Douce France et Ya Rayah

Rachid Taha en octobre 2000. Photo Richard Dumas.VU

On a appris mercredi la mort du musicien algérien résidant en France Rachid Taha mardi, des suites d’une crise cardiaque, en région parisienne, une information révélée par le Parisien. Pionnier du rock alternatif et des fusions entre les musiques populaires d’Occident, du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, cet éternel outsider de la scène française était réputé pour son refus des étiquettes (world, raï, variété…) et son tempérament brûlant.

A lire aussi Son portrait réalisé en 2007 : Rachid Taha, douce transe

Né en 1958 à Sig, près d’Oran, immigré en France à l’orée de l’adolescence et élevé en Alsace puis dans les Vosges, c’est à Lyon, alors qu’il était jeune ouvrier, qu’il forma avec Mohammed et Moktar Amini le groupe Carte de séjour. Groupe emblématique de son temps – notamment avec sa reprise remuante du Douce France de Charles Trenet –, le groupe participa notoirement à la Marche des Beurs de 1983.

Embarqué dans une carrière solo à partir de 1989, Taha n’eut de cesse de frotter son art et ses langues (le français et l’arabe, appris en profondeur à l’adolescence à l’écoute des chansons d’Oum Kalthoum) aux genres en vogue, du funk (sur l’album Barbès, enregistré aux Etats-Unis par Don Was) à la techno, par le biais de sa collaboration au long court avec le producteur anglais Steve Hillage, qui aboutit notamment au très politique tube dance Voilà voilà, en 1993. Son plus grand succès, pourtant, fut une reprise : celle de Ya Rayah de la légende algérienne Dahmane El Harrachi, l’une des chansons plus populaires du chaabi algérien, qu’il enregistra en 1997 pour l’album Carte blanche, et qui lui valut de devenir célèbre internationalement. Le chanteur participa également à la popularisation du raï en France avec le concert 1, 2, 3 Soleils, en compagnie de Khaled et Faudel, en 1998. Rachid Taha avait 59 ans.

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Source : http://next.liberation.fr/culture/2007/03/20/rachid-taha-douce-transe_87940

Rachid Taha, douce transe

Par Gilles Renault

20 mars 2007 à 06:43

Rachid Taha en mars 2007. Photo Jérôme Bonnet. Modds

Né en Algérie, grandi dans l’est de la France, puis à Lyon, cet électron libre musical, rencontré en 2007 pour un portrait, se doublait d’un observateur engagé.

En 2007, Libération publiait le portrait de Rachid Taha, dont on a appris la mort ce mercredi.

Veste noire, pantalon de cuir, chemise satinée, lunettes fumées et pilosité luxuriante ­ tignasse, barbe, torse ­, les quelques minutes de retard sont balayées par une arrivée pleine de panache, que valide le taulier d’un sonore « Monsieur Rachid Taha ! ». Avec son présentoir garni de Charlie Hebdo, Libé et le Parisien, le Melting Potes, « café littéraire », est un écrin de lecture, préservé du tumulte environnant, aux Lilas. Plus vraiment Paris, pas tout à fait la banlieue. Le chanteur habite à côté. Dehors, le soleil trépigne en attendant le printemps. Dedans aussi, ça s’ébroue : « Couché tard, j’étais chez Frédéric Taddeï hier soir, sur France 3. » Sujet : « Peut-on détester l’Amérique ? » Réponse : « Non. Nous sommes tous responsables de ce qui se passe en Irak. Et puis, l’Amérique, ça n’est pas que George Bush, mais aussi les Noirs, les chicanos, la soul, David Lynch, Orson Welles, Elvis Presley… » Sandwich merguez, cigarettes (légères) à la chaîne, Coca puis champagne, il émane du personnage une virilité sensuelle, dénuée d’ostentation.

Aussi unanimement respecté par ses pairs que réfractaire aux classifications­ rock, world, chanson, electro­, Rachid Taha est partout chez lui. Musicien algérien qui n’a entrepris que récemment des démarches pour obtenir la nationalité française, il se définit comme un « exilé heureux ». Dix ans d’enfance au bled, entre un frère aîné mort prématurément, sans qu’il l’ait connu, et une soeur cadette : « Le fils préféré, celui qu’il ne faut pas perdre, qu’on promène et qu’on montre aux copains. » Fierté réciproque, quand il raconte l’abnégation paternelle au moment de prendre son baluchon pour aller chercher du travail, de l’autre côté de la Méditerranée. Mais déracinement et cicatrices condamnées à rester. « Sans tomber dans le cliché de l’exil, il faut savoir que l’immigration reste une douleur, source d’instabilité fondée sur le mythe familial du retour », disait-il en 2000. Il confirme… et optimise : « Comparé à ceux qui sont arrivés à l’âge adulte ou qui sont nés en France, je crois avoir une énergie différente, peut-être due à l’impression d’avoir grandi et mûri plus vite… Comme si, chez moi, la douleur était devenue une forme de privilège, car source de créativité. Si j’étais resté là-bas, rien ne dit même que j’aurais fait de la musique. »

De 1989 à 2006, Rachid Taha ne mettra pas les pieds en Algérie ; longue brouille mâtinée de rancoeur vis-à-vis de ce « pays des fantasmes et des mirages » qui, « avec toutes ses potentialités, ses richesses, n’a pas su garder son peuple ». A dix-sept ans d’intervalle, il retrouve Sig, la ville de ses premiers pas, presque comme il l’a laissée, « le même portail, avec la même couleur, seul le cinéma avait disparu ». Sorti cet automne, Diwan 2, le nouvel album de Rachid Taha, remporte un succès mérité. C’est une collection appropriée d’airs du pays, parfois profondément enfouis, que le chanteur a fait remonter à la surface : Ecoute-moi camarade, Kifache Rah, Gana El Hawa… On y entend clairement une certaine souffrance, tapie sous la frivolité. Et vice versa.

Quand il part, malgré lui, à la conquête de l’Est, Rachid Taha possède encore cette faculté d’adaptation propre aux enfants. Sainte-Marie-aux-Mines, en Alsace, n’est pas réputée pour abriter une colonie de petits basanés, mais bien jouer au foot peut se révéler, à cet âge, un facteur déterminant d’intégration. L’histoire se répète à Lépanges-sur-Vologne (futur cadre d’un des faits divers les plus médiatisés du XXe siècle), où la famille continue d’esquiver les affres du chômage. On envoie l’élève « turbulent » se calmer chez les bonnes soeurs. Quitte à devoir apprendre un métier, va pour la comptabilité. Mais c’est surtout cette inextinguible « curiosité d’aller vers les autres » qui n’en finit plus de faire son chemin.

Vendeur de livres au porte-à-porte, il croise en deux ans toutes les mentalités, tous les profils, les préjugés, les accents. En retient quelques préceptes empiriques, comme « le racisme est avant tout basé sur la connerie, mais il faut savoir qu’on vivra perpétuellement avec et apprendre à se situer au-dessus ». Ou : « Les parents vous nourrissent, mais ce sont les rencontres qui vous construisent. »

A l’hallali du giscardisme, la société française a des démangeaisons qui, fatalement, ne demandent qu’à connaître leur juste traduction artistique. C’est à l’usine Thermix de Lyon que Rachid Taha rencontre les deux frères Amini. A peine formé, le trio brandit un nom qui claque : Carte de séjour. Quand il chante en français, sa reprise du Douce France de Charles Trenet relève du manifeste. En arabe, Zoubida, sur la condition des musulmanes et les mariages arrangés, ne cherche pas plus l’esquive. Dans les deux cas, certaines dents grincent, des dentiers aussi, mais pas toujours ceux qu’on croit : « Jacques Martin est le seul qui nous aura fait passer à la télé. »

Carte de séjour secouera les années 80 jusqu’au jour de la chute du mur de Berlin, où le groupe donne précisément son ultime concert. Entre-temps, il y a eu l’essor des radios libres (Radio Bellevue, à Lyon, il en est, pardi !), l’engagement politique (Rock Against Peyrefitte, idem) et citoyen. En 1982, il ouvre une boîte de nuit à la Croix-Rousse, Au Refoulé, ainsi nommée car destinée à ceux qu’on ne laisse pas entrer dans les autres clubs de la ville. L’année d’après, c’est la Marche des beurs, entre Paris et Marseille. Qu’en reste-t-il ? Rachid Taha arbore ce sourire qu’il a si beau, puisque à la fois pudique et insolent, candide et orgueilleux : « Rien ! Julien Dray, conseiller de Ségolène Royal, Harlem Désir, élu je ne sais plus où, d’autres qui se sont casés à la télé… Merci, on a compris ! »

Une (très) intime de la fin des années 80 se souvient d’un « homme rock’n’roll, au sens assez destroy du terme. Un personnage gentil et très impliqué socialement, vraiment passionné de musique et qui essayait de faire son trou tout en gardant un jardin secret ». Riche de mille espoirs, l’aventure lyonnaise s’achève aux prémices d’une carrière solo dont le nom du premier album dévoile le nouveau port d’attache : Barbès. C’est-à-dire Paris, au sens le plus insubordonné du terme. Donc raccord avec le parcours.

Affranchi du négoce ­ hormis le show 1, 2, 3 Soleils, en 1998, avec Khaled et Faudel ­, Rachid Taha assume une image « intello branchée », mouvance Pulp/Mondino/Agnès b. Voguant au large, il croise les pontes anglo-saxons, Brian Eno, Damon Albarn, Steve Hillage (comparse de longue date), entre l’Angleterre, l’Espagne, l’Irlande et le Mexique, où il a su se faire un nom. Passé la période « communautaire, avec pas mal de copines et plein de belles rencontres », ce père d’un fils de 21 ans vit depuis deux ans aux Lilas en compagnie d’une chimiste rencontrée à Singapour. Il est aussi intarissable sur Jean Genet, Mohamed Choukri, John Ford et Derrida que sur le prix de la baguette ­ « 1 euro, tu te rends compte, alors qu’à côté, à Romainville, elle est encore à 70 centimes ! » Quand il parle, il pose souvent une main sur le bras ou l’épaule de son interlocuteur. Le geste est naturel, machinal. Comme pour mieux faire passer le message, circuler la parole. Ouvrir les esprits.

18 septembre 1958
Naissance à Oran.
1977
Arrivée à Lyon.
1981
Formation du groupe Carte de séjour (dissous en 1989).
1985
Naissance de son fils, Lyes.
1991
Sortie de Barbès, premier album solo.
Octobre 2006
Sortie de Diwan 2, septième album solo.
22 mars 2007
Concert à Paris (Bataclan, complet), puis tournée.