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Birmanie : larticle qui a conduit deux journalistes de Reuters en prison

vendredi 14 septembre 2018, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/international/article/2018/09/13/birmanie-l-article-qui-a-conduit-deux-journalistes-de-reuters-en-prison_5354666_3210.html

Birmanie : larticle qui a conduit deux journalistes de Reuters en prison

Deux journalistes de lagence de presse ont t condamns le 3 septembre sept ans de prison pour avoir enqut sur un massacre de Rohyingha. Par solidarit, Le Monde publie leur travail.

LE MONDE | 13.09.2018 17h44 Mis jour le 14.09.2018 07h33

Photo prise le jour de lexcution des 10 hommes rohingya, obtenue auprs dun ancien du village, et authentifie par des tmoins.

Document.

Les dix captifs rohingyas, attachs les mains dans le dos et relis les uns aux autres par une cordelette, regardent leurs voisins bouddhistes creuser une spulture. Nous sommes le 2 septembre au matin. Quelques instants plus tard, les dix seront morts, deux tombs sous les coups de machette de villageois bouddhistes, les autres sous les balles de soldats.

Un vieil homme dInn Din nous a remis trois photographies prises entre larrestation des dix hommes par des soldats, dans la soire du 1er septembre, et leur excution, le 2 septembre, peu aprs 10 heures du matin.

Une tombe pour dix hommes, rsume Soe Chay, un ancien soldat retir dans le village qui dit avoir t lun de ceux qui ont creus la fosse. Quand ils ont t enterrs, certains poussaient encore des cris.
Lagence Reuters a reconstitu le droulement des journes ayant prcd la mort de ces dix hommes dans la localit dInn Din, un village de pcheurs de 7 000 habitants environ

Cette tuerie est lun des pisodes de la violente crise qui secoue depuis des mois lEtat dArakan, dans le nord de la Birmanie. Depuis la fin du mois daot, prs de 690 000 Rohingya ont fui leurs villages et franchi la frontire du Bangladesh.

Un possible gnocide pour les Nations unies

Les Rohingya, communaut musulmane, accusent larme birmane dincendies volontaires, viols et meurtres. Les Nations unies ont voqu un possible gnocide. Le pouvoir birman parle pour sa part doprations lgitimes de scurisation conscutives des attaques menes contre des postes de police par les insurgs de lArme du salut des Rohingya de lArakan (ARSA).

Lagence Reuters a reconstitu le droulement des journes ayant prcd la mort de ces dix hommes dans la localit dInn Din, un village de pcheurs de 7 000 habitants environ, une cinquantaine de kilomtres au nord de la capitale rgionale, Sittwe, recueillant notamment le rcit de villageois bouddhistes qui ont admis avoir particip la tuerie. Le tmoignage de membres des forces de scurit implique aussi pour la premire fois des soldats et des policiers paramilitaires.

Les vnements ont dbut le 25 aot, quand des rebelles rohingyas ont attaqu une trentaine de postes de police et une base militaire de lEtat dArakan. Lattaque la plus proche sest produite quatre kilomtres peine au nord dInn Din.

Craignant pour leur scurit, plusieurs centaines de bouddhistes dInn Din ont cherch refuge dans un monastre. Un habitant, San Thein, a expliqu que les villageois bouddhistes craignaient dtre attaqus par leurs voisins musulmans. Le 27 aot, quelque 80 soldats de la 33e Division dinfanterie lgre de larme birmane prennent position dans le village et sengagent les protger. Cinq villageois de confession bouddhiste racontent que lofficier commandant le dtachement a annonc aux habitants quils pourraient se porter volontaires pour participer des oprations de scurit.
Des soldats et des policiers portaient des vtements civils afin de ne pas tre reconnus

Dans les jours qui ont suivi, selon les rcits dune dizaine dhabitants bouddhistes, des soldats, des policiers et des villageois organiss en groupes de scurit, arms de machettes, de btons et, pour certains, darmes feu, ont incendi la plupart des maisons des Rohingya musulmans.

Lordre daller nettoyer

Un des policiers dit avoir reu lordre oral de la part de son commandant pour aller nettoyer les zones dhabitation des Rohingya. Il dit avoir compris quil fallait dtruire ces maisons. Un autre policier raconte que des raids ont galement t mens dans les environs pour empcher les Rohingya de revenir. Des soldats et des policiers portaient des vtements civils afin de ne pas tre reconnus. Un assistant mdical de linfirmerie dInn Din, Aung Myat Tun, 20 ans, a racont quil a pris part plusieurs de ces raids. Les maisons des musulmans taient faciles brler, avec leurs toits de chaume, raconte-t-il. Les anciens du village enroulaient des robes de moine au bout de btons, les arrosaient dessence et faisaient ainsi des torches. Nous navions pas le droit demmener de tlphone. La police nous a dit quelle tuerait ceux qui prendraient des photos. Un tmoin affirme avoir entendu la voix dun enfant dans une des maisons qui a brl.

Soe Chay, le soldat retrait qui a creus les fosses des dix Rohingya, dit quil a particip une autre tuerie. Les militaires ont dcouvert trois hommes et une femme rohingya derrire une meule de foin. Lun deux avait un tlphone qui pouvait tre utilis pour prendre des photos incriminantes. Les soldats ont dit Soe Chay de faire ce quil voulait de lui. Jai commenc le frapper avec une machette et un soldat a tir sur lui quand il est tomb terre.

Le 1er septembre, plusieurs centaines de Rohingya dInn Din tentent de se mettre labri sous des bches sur une plage voisine de leur village

Lorsque les Rohingya ont fui Inn Din, leurs anciens voisins se sont empars de leurs poulets et de leurs chvres. Les biens de plus grande valeur, comme les bovins ou les motos, ont t collects par le commandant du 8e Bataillon de police de scurit et revendus, selon un policier et ladministrateur du village.

Joint par tlphone, ce commandant, Thant Zin Oo, sest refus tout commentaire. Un porte-parole de la police, le colonel Myo Thu Soe, a annonc pour sa part quune enqute serait mene sur ces allgations de pillage.

Les familles ont identifi les victimes

Le 1er septembre, plusieurs centaines de Rohingya dInn Din tentent de se mettre labri sous des bches sur une plage voisine de leur village. Parmi eux, disent des tmoins, se trouvent les dix qui seront capturs dans la soire et tus le lendemain. Aujourdhui rfugies au Bangladesh, les familles ont identifi les dix victimes daprs des photos qui leur ont t montres. Cinq dentre eux, Dil Mohammed, 35 ans, Nur Mohammed, 29 ans, Shoket Ullah, 35 ans, Habizu, 40 ans, et Shaker Ahmed, 45 ans, sont des pcheurs ou des vendeurs de poissons. Deux autres, Abul Ashim, 25 ans, et Abdul Majid, 45 ans, tiennent des magasins ; deux, Abulu, 17 ans, et Rashid Ahmed, 18 ans, sont tudiants, et le dernier, Abdul Malik, 30 ans, est un prdicateur musulman.

Ce 1er septembre, limam, Abdul Malik, retourne au village pour rcuprer des vivres et des bambous afin de consolider son abri. Lorsquil regagne la plage, sept soldats au moins et des villageois arms le suivent. Arrivs sur la plage, les militaires runissent les Rohingya ils sont environ 300 et choisissent les dix hommes. Je ne pouvais pas trs bien entendre mais ils ont point mon mari et lui ont demand de venir, raconte Rehana Khatun, 22 ans, la femme de Nur Mohammed. Les militaires ont dit quils voulaient des hommes pour une runion. Ils ont dit au reste dentre nous de rester sur la plage.

Une premire photographie prise ce soir-l montre les dix hommes agenouills sur un des chemins du village. Le lendemain, ils sont conduits prs dun cimetire bouddhiste o ils sont de nouveau photographis. Des membres des forces de scurit les interrogent sur la disparition dun fermier bouddhiste du village du nom de Maung Ni.

Abdul Malik, limam, est dcapit par le premier fils ; le second lve sa machette et labat sur le cou dun autre captif. Les huit autres sont tus.

Des tmoins disent que Maung Ni a disparu le 25 aot laube, alors quil tait avec son troupeau. Plusieurs tmoins disent quil aurait t tu mais navoir jamais eu confirmation dun lien entre cette disparition et les dix captifs.

Trois tmoins racontent la suite : les dix hommes sont conduits par des soldats jusqu lendroit o ils vont mourir. Daprs Soe Chay, le militaire la retraite qui a aid creuser la fosse, le commandant de lescouade propose aux fils de Maung Ni, le fermier disparu, de leur porter les premiers coups.

Abdul Malik, limam, est dcapit par le premier fils ; le second lve sa machette et labat sur le cou dun autre captif. Les huit autres sont tus. Puis deux ou trois balles sont tires dans le corps de chacun. Les cadavres des dix hommes sont alors jets au fond de la fosse. Cest la troisime photo.

Je ne demande rien que la justice pour sa mort

En octobre, des habitants dInn Din ont montr aux deux reporters de Reuters le lieu suppos de lexcution. Les reporters ont vu un chemin frachement trac, de la terre retourne seme dossements, de bouts de tissus et de cordes. Des photos ont t montres par Reuters trois mdecins lgistes internationaux qui affirment quil sagit dossements humains. Mon mari est mort, dit Rehana Khatun. Il est parti pour toujours. Je ne demande rien que la justice pour sa mort.

Lhomme qui a remis les photos aux journalistes de Reuters explique son geste : Je veux tre transparent dans cette affaire. Je ne veux pas quelle se reproduise lavenir.

[Cette enqute de Reuters a donc conduit larrestation et la condamnation des deux journalistes de lagence, Wa Lone et Kyaw Soe Oo. Le 10 janvier, larme birmane a pourtant confirm une partie des informations de lenqute, reconnaissant que des soldats avaient assassin dix terroristes musulmans capturs au dbut du mois de septembre Inn Din. Des villageois et des membres de forces de scurit ont avou avoir commis des meurtres , prcise ce communiqu militaire, rare aveu dexactions commises dans lEtat de Rakhine. Nous ne nions pas ces allgations de violations des droits de lhomme. Et nous ne les rejetons pas en bloc , a galement dclar le porte-parole du gouvernement birman, Zaw Htay. Quant au cadre gnral des oprations militaires en Arakan, Zaw Htay appelle la communaut internationale comprendre qui a commis les premires attaques terroristes . Si une attaque de ce genre se produisait dans des pays europens, aux Etats-Unis, Londres, New York, Washington, que diraient les mdias ? ]

Le Monde tmoigne sa solidarit

Le texte que nous publions ci-dessus est un article diffus par lagence britannique de presse Reuters en fvrier. Son contenu est exceptionnel : il est le fruit dune enqute rvlant comment dix villageois rohingya ont t sommairement excuts en septembre 2017 par des soldats birmans aids de paysans bouddhistes locaux. Au moment o se dchanait la violence de larme contre la minorit musulmane de Birmanie, forant 700 000 dentre eux se rfugier au Bangladesh. Mais cette dpche, qui regroupe lenqute signe Wa Lone et Kyaw Soe Oo et les suites relates par Reuters aprs leur arrestation, a aussi valeur de tmoignage et dacte de solidarit : les deux journalistes ont t arrts en dcembre 2017 (donc avant la publication de leur travail par lagence) pour, prcisment, avoir enqut sur ce crime.

Le 3 septembre, les deux reporters birmans attachs au bureau de Reuters de Rangoun ont t condamns chacun une peine de sept annes de rclusion pour violations de secrets dEtat . Dix jours plus tard, Aung San Suu Kyi, la dirigeante birmane, a justifi leur condamnation, estimant quils avaient enfreint la loi en enqutant sur ce massacre. Leur faute est prcisment davoir tent de reconstituer lexcution sommaire des villageois, dont un imam, en se faisant remettre les photos ensuite largement diffuses de ces dix hommes agenouills, en train de regarder leurs excuteurs creuser leurs tombes Dautres clichs montraient les cadavres des supplicis, leurs corps portant des traces de balles et de machettes.

La condamnation des deux journalistes a provoqu une indignation internationale, notamment de Paris et de Londres, ainsi que celle de lONU. Tout dmontre en effet que le procs des deux jeunes journalistes, gs de 32 ans et de 28 ans, est un montage , fruit dune vritable vengeance dEtat contre deux reporters sapprochant trop prs de la vrit.

Le cauchemar de Wa Lone et de Kyaw Soe Oo commence le 12 dcembre 2017 : ce jour-l, alors quils enqutent dj depuis des semaines sur le massacre des villageois dInn Din, dans le nord de lEtat de lArakan, o vivent les Rohingya, ils reoivent un surprenant coup de fil : un sous-officier du 8e bataillon de la police les convie le rencontrer dans un bar bires de Rangoun. Il leur promet des informations exclusives. Les trois hommes discutent de la situation en Arakan puis le policier leur remet de mystrieux documents rouls dans un journal. Mais peine les deux reporters ont-ils quitt le bar quils sont entours de policiers en civil. Vous possdez des documents secrets ! , hurle lun deux. Les deux reporters sont menotts et emmens dans la tristement clbre prison dInsein.

Les audiences du procs vont rapidement montrer quel point sont fragiles les charges qui psent contre eux. A la barre des tmoins, des policiers donnent des versions fantaisistes ou vagues des conditions de larrestation des deux journalistes. Surtout, un capitaine de la police rvle quun de ses subordonns a t charg par un haut grad de piger les deux reporters. Le sous-officier charg de tendre le pige sappelait Naing Lin, le mme qui avait donn rendez-vous aux deux journalistes dans le bar bires

La dcision du juge, qui a prfr ignorer ces informations accablantes, dmontre quel point le verdict nest pas celui dune simple dcision de justice. En publiant cette dpche, Le Monde tmoigne sa solidarit lgard de confrres victimes de la drive autoritaire dune Birmanie o la libert de la presse est en danger.