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UK : Pourquoi il est si difficile de parler de racisme avec les personnes blanches

jeudi 27 septembre 2018, par siawi3

Source : https://www.slate.fr/story/167600/bonnes-feuilles-racisme-probleme-de-blancs-reni-eddo-lodge?utm_source=Ownpage&_ope=eyJndWlkIjoiZWU1YTU1MWQyNmQzMmYxMmE0MzMyZDY4NmJjYmFiMmUifQ==

Pourquoi il est si difficile de parler de racisme avec les personnes blanches

Reni Eddo-Lodge

25 septembre 2018 8h25 mis jour le 25 septembre 2018 9h29

Slate publie les bonnes feuilles de l’essai de Reni Eddo-Lodge.

En 2014, Reni Eddo-Lodge publie sur son blog un billet dans lequel elle exprime sa frustration face au profond manque de comprhension de la part des personnes blanches envers le racisme et ce que signifie tre une personne noire dans nos socits occidentales, en particulier en Grande-Bretagne o elle vit.

Elle prolonge sa rflexion dans le livre Le racisme est un problme de Blancs, publi aux ditions Autrement, qui sort le 26 septembre 2018.

Nous en publions ci-dessous des extraits. Le titre et les intertitres sont de la rdaction de Slate.

Choisir de ne pas voir la race naide pas dconstruire les structures racistes

Le racisme n’est pas qu’une question de valeurs morales

Pendant trs longtemps, on na rang sous ltiquette racisme que les pratiques facilement condamnables des extrmistes blancs et du nationalisme blanc. Les extrmistes blancs ont toujours t vivement rprouvs par nos trois grands partis politiques. Pourtant, ce sentiment de fiert blanche ractionnaire, trs souvent oppos au progrs social, na jamais rellement disparu. Il revient rgulirement dans laction du Front national, du Parti national britannique et de lEnglish Defence League. Quils dboulent en cagoules et capuches dans les rues des grandes villes, ou quen costards ils se donnent un air respectable dans leurs meetings, leur politique a une relle influence sur la vie de ceux qui ne sont ni blancs ni britanniques.

Si toutes les formes de racisme taient aussi faciles dtecter, identifier et dnoncer que lextrmisme blanc, le travail des antiracistes serait un jeu denfants. Les gens croient que, sil ny a pas eu dagression ou si le mot ngre na pas t prononc, un acte ne peut pas tre raciste. Tant quun Noir ne sest pas fait cracher dessus dans la rue, ou quun extrmiste en costard na pas dplor le manque demplois, en Grande-Bretagne, pour les travailleurs britanniques, ce nest pas du racisme (et encore, mme si le politique en costard a effectivement prononc ces mots, il faudra alors dbattre du caractre raciste ou non de sa dclaration, car quy a-t-il de raciste vouloir protger son pays ?!). Dernier point, enfin, dune vidence manifeste : si le racisme se ramenait finalement lextrmisme blanc, pourquoi et comment parviendrait-il infiltrer des milieux dont les responsables ont des opinions fort diffrentes de celles des extrmistes blancs ? Cest bien la preuve que le problme est plus profond.

On se conforte dans lide que le vritable racisme nexiste que dans le cur des gens mauvais.

Reni Eddo-Lodge

On aime se dire que les gens biens ne peuvent pas tre racistes. On se conforte dans lide que le vritable racisme nexiste que dans le cur des gens mauvais. On se raconte que le racisme est une question de valeurs morales, alors quil sagit de la stratgie de survie du pouvoir systmique. Quand des franges entires de la population votent pour des politiciens et des projets politiques usant explicitement du racisme comme argument lectoral, on se dit quil est impossible que tous ces lecteurs soient racistes, car cela ferait deux des monstres insensibles. Mais en fait, il ne sagit pas l dtre bon ou mchant.

Le racisme structurel avance masqu. Il nous glisse entre les mains, comme un serpent deau dans celles dun enfant. Il se repre moins quune croix de saint Georges ou quun torse nu dans une manifestation de lEnglish Defence League. Il prend un visage bien plus respectable.

Je reconnais que le mot structurel peut paratre abstrait. Structurel. Quest-ce que cela peut bien vouloir dire ? Mais je le prfre au terme dinstitutionnel, car il recouvre mon sens un champ plus large que celui de nos institutions les plus courantes. Adopter un point de vue global sur le phnomne permet den percevoir les structures. Le racisme structurel, ce sont des dizaines, des centaines, voire des milliers dindividus anims des mmes prjugs qui se runissent et agissent en consquence. Le racisme structurel, cest une culture organisationnelle blanche, impntrable, cre par ces mmes individus ; quiconque ne sinscrit pas dans cette culture doit, au choix, sadapter ou sattendre chouer. Le terme structurel est souvent le seul moyen de dsigner ce qui est imperceptible : les froncements de sourcils silencieux, les prjugs implicites, les jugements lemporte-pice, sans fondement rel, sur la comptence dune personne.

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La colour-blindness, une vision nave et rductrice du racisme

Ds lors que nous vivons lre de la colour-blindness, bercs par lillusion de la mritocratie, certains doivent se taire pour que dautres puissent prosprer. En 2014, jai interview la fministe noire et universitaire Kimberl Crenshaw, qui stait intresse de prs la politique de la colour-blindness : Cest lide selon laquelle, pour liminer la race, il faut liminer tous les propos qui sy rapportent, y compris ceux qui visent identifier les structures et hirarchies raciales et y remdier, mexpliqua-t-elle. Cest cette bien-pensance cosmopolite propre au XXe sicle qui sefforce de sacquitter des fardeaux du pass et qui vous suggre den faire de mme. Elle compte dans ses rangs des gens qui sestiment de gauche, progressistes et trs importants et qui, dune certaine faon, se joignent aux libraux post-raciaux et autres conservateurs qui ne voient pas la couleur pour dire que si nous voulons surmonter le racisme, nous devons arrter de parler de race.

La colour-blindness offre une vision nave et rductrice du racisme. Elle se contente daffirmer que le fait de discriminer certaines personnes en raison de leur couleur de peau, cest mal, en oubliant totalement que dans ce type dchanges sexerce un pouvoir structurel. Reposant sur une analyse aussi immature, cette dfinition du racisme sert souvent faire taire les personnes de couleur qui tentent dexposer le racisme quelles subissent. Quand, en effet, des personnes de couleur tmoignent de la sorte, elles sont accuses de racisme anti-Blancs, ce qui ne fait que perptuer le dni de responsabilit. Ainsi, la colour-blindness rfute lexistence du racisme structurel et lhistoire de la domination raciale blanche.

On enseigne aux enfants blancs ne pas voir la race, tout en inculquant aux enfants de couleur, souvent sans plus dexplication, quils devront fournir deux fois plus defforts que leurs camarades blancs sils veulent russir. Il y a l une contradiction

Reni Eddo-Lodge

Le fait de nous rabcher, et pire encore dinculquer nos enfants, que nous sommes tous gaux est un mensonge maladroit, bien que bienveillant. Pourquoi ne pas tout simplement reconnatre la sgrgation raciale ouvertement pratique jadis. En entretenant la lgende de lgalit universelle, nous ne faisons que nier lhritage conomique, politique et social de la socit britannique, qui a t historiquement organise par la race. La ralit, cest que dun point de vue matriel, nous sommes tout sauf gaux. Cette situation est terriblement injuste. Cest une construction sociale, cre pour perptuer la domination raciale et linjustice. Et cette diffrence, dont les personnes de couleur ont une conscience diffuse depuis leur enfance, nest pas anodine. Elle est teinte de racisme, de strotypes racistes et, pour les femmes, de misogynie racialise.

On enseigne aux enfants blancs ne pas voir la race, tout en inculquant aux enfants de couleur, souvent sans plus dexplication, quils devront fournir deux fois plus defforts que leurs camarades blancs sils veulent russir. Il y a l une contradiction. Le concept de colour-blindness ne prend pas le problme du racisme la racine. Et pendant ce temps, il est quasiment impossible pour les enfants de couleur, quand bien mme ils ont fait des tudes, dchapper aux strotypes racistes. Mme si, en devenant suffisamment riche, on peut feindre de ne plus en tre affect.

Choisir de ne pas voir la race naide pas dconstruire les structures racistes ni amliorer concrtement le sort quotidien des personnes de couleur. Pour dmanteler les structures racistes et injustes, nous devons voir la race. Nous devons voir qui tire parti de sa couleur de peau, qui est injustement affect par les strotypes ngatifs pesant sur sa race, et qui reviennent le pouvoir et les privilges mrits ou non, en raison de sa race, de sa classe ou de son sexe. Pour changer le systme, il est essentiel de voir la race.

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La stratgie de la victimisation blanche

En janvier 2012, peine deux jours aprs la condamnation perptuit de deux des meurtriers de Stephen Lawrence, Diane Abbott, lune des rares dputes noires du Parlement, fut emporte par une vritable tornade sur Twitter. Elle changeait des tweets avec la journaliste Bim Adewunmi au sujet de la couverture mdiatique du verdict. Il lui suffit dun message malencontreux pour dclencher lun des plus grands scandales de racisme anti-blanc de lhistoire rcente du Royaume-Uni. Dans le Guardian, Bim expliqua ainsi la situation [1] : Alors que nous tweetions sur les vnements qui entouraient le procs, le jugement et la condamnation de Gary Dobson et David Norris pour le meurtre de Stephen Lawrence, jai crit : Jaimerais bien que les gens arrtent une bonne fois pour toutes de parler de communaut noire. Et jai dvelopp ensuite : Pour clarifier mon tweet sur la communaut noire : jai horreur de la gnralisation abusive que renferme ce terme. De mme pour lexpression leaders de la communaut noire. Ce quoi ma dpute locale Diane Abbott a rpondu : Je perois la porte culturelle de votre propos. Mais vous jouez l diviser pour mieux rgner. Nous avons chang encore quelques tweets, avant quAbbott ne poste le message qui a mis le feu aux poudres : Les Blancs adorent ce jeu, diviser pour mieux rgner. Nous ne devons pas entrer dans leur jeu. #tacticasoldascolonialism [2].

Photo : Diane Abbott le 1er juillet 2017 Londres | Daniel Leal-Olivas / AFP

partir de ce moment-l, les foudres se dchanrent et le traitement de lactualit changea subitement. Dans la presse papier, la radio, la tl, on cessa de parler de Stephen Lawrence, des diffrentes formes de racisme institutionnel, du climat de peur dans lequel grandissent les jeunes Noirs au Royaume-Uni. Dsormais, les reportages ne traitaient plus que de racisme anti-blanc. Le racisme existe dans les deux sens, avanaient les dtracteurs de Diane Abbott, linstar du journaliste Toby Young, qui crivit dans le Daily Telegraph : Je vous laisse imaginer le toll si un dput conservateur aussi important quelle avait parl ainsi des Noirs sur Twitter [3]. Les soutiens de Diane au sein du parti travailliste, mme sils prenaient sa dfense, qualifiaient tout de mme son ton de dur et agressif [4], comme si le problme tait le ton de son tweet, et non linjustice quil soulignait. Et tandis que les conservateurs blancs martelaient cette notion de racisme invers, manifestement aussi impardonnable que le meurtre dun adolescent noir sans dfense, les libraux britanniques blancs craignaient surtout que la formule radicale dAbbott compromette tout le travail quelle avait accompli jusquici : elle aurait pu attnuer leffet de son tweet, affirmaient-ils, en parlant de certains Blancs plutt que des Blancs en gnral.

Certains Blancs, tous les Blancs ou aucun : en fin de compte, quest-ce que cela aurait chang ? Car le but de ces commentateurs quils en aient eu conscience ou non ntait pas davoir une honnte discussion sur le racisme en Grande-Bretagne. Ctait de masquer, de dtourner et dviter tout prix le vritable problme. Si on regarde les chiffres dans les bastions dinfluence du Royaume-Uni, l o les politiques nationales et les programmes politiques sont labors, il ny a pas photo. Les chiffres officiels de la Chambre des communes indiquent que 94% des dputs sont blancs [5]. La diffrence de Diane Abbott, lune des seules femmes noires du Parlement, qui avait os des propos si contraires aux rgles de la courtoisie blanche, saute aux yeux. Elle avait jet un pav dans la mare et en payait le prix.

PODCAST Nous et les autres : Ce qu’est le racisme au quotidien

Mais en ralit, ce changement si soudain dans le traitement de lactualit navait rien voir avec les ravages imaginaires du racisme anti-blanc. Le lynchage en rgle de lune des principales dputes noires de Grande-Bretagne tait encore plus cynique que cela. Il relevait de ce que les universitaires Alana Lentin et Gavin Titley ont appel la victimisation blanche [6] : une action des pouvoirs publics visant dtourner le dbat sur les consquences du racisme structurel, et ce afin de prserver la blanchit [7] dune ncessaire et vive critique. Durant le procs de laffaire Stephen Lawrence, la Grande-Bretagne avait pouss plus loin que jamais le dbat national sur la nature insidieuse du racisme structurel, et sur la manire dont celui-ci se manifeste dans linconscient collectif avec une part de malveillance, dinsouciance et dignorance, en avantageant discrtement certains, tout en en dsavantageant dautres. Mais le dbat une fois rorient sur le seul racisme antiblanc sessouffla rapidement. Loccasion pour notre nation de sinterroger sur lhritage du racisme sur son territoire tait manque. la place, bon nombre de personnalits trs influentes jugrent prfrable de rappeler que le racisme existait dans les deux sens. Cette possibilit gche, le dbat fauss qui suivit rvla lobsession britannique consistant touffer toute discussion sur la race. Avec des consquences aussi vieilles que le colonialisme.

1 How I started the Diane Abbott Twitter storm , theguardian.com, 5 janvier 2012.

2 Une tactique aussi vieille que le colonialisme .

3 Was Diane Abbotts Tweet racist ? , telegraph.co.uk, 5 janvier 2012.

4 Abbott, white people and Twitter , labourlist.org, 5 janvier 2012.

5 Lukas Audickas, Ethnic minorities in politics and public life house of commons library briefing paper , 28 juin 2016.

6 Diane Abbotts Tweet and the red herring of antiwhite racism , theguardian.com, 6 janvier 2012.

7 Traduction de whiteness, qui dsigne lhgmonie blanche et ses dclinaisons politiques, sociales et culturelles.