Subscribe to SIAWI content updates by Email
Accueil > definition and current debates > Sur la laïcité, le racisme et l’action politique

Sur la laïcité, le racisme et l’action politique

mardi 27 mars 2007, par Jeanne Favret-Saada

Pour des raisons diverses, trop de militants, dans la gauche française et, plus largement, européenne, crachent sur cette chose fondamentale qu’est la laïcité, c’est-à-dire sur le principe de séparation de l’Eglise et de l’Etat, sur le principe de séparation de l’Eglise et de l’école, et sur les principes de la liberté de critique et de la liberté d’expression.

Bien sûr, tels de ces principes peuvent être instrumentalisés par des acteurs politiques qui en font un outil d’oppression et de stigmatisation. C’est peut-être ce qui s’est passé pour la loi française « de laïcité », que beaucoup de camarades ont dénoncée comme une loi « contre le voile » ; « contre l’islam », voire « contre les femmes ». Mon opinion personnelle sur cette loi n’est pas ferme : au début, j’étais absolument opposée à ce qu’un texte de loi soit chargé de remplacer une absence de volonté politique à soutenir un personnel enseignant prêt à débattre avec les filles voilées ; ensuite, les arguments échangés et les pancartes portées par les manifestants m’ont fait penser qu’une loi était sans doute un moindre mal dans un pays marqué par l’hésitation perpétuelle sur la laïcité.

L’an dernier, au Danemark, l’affaire des caricatures de Mahomet s’est inscrite dans un contexte déjà ancien d’instrumentalisation de la liberté de critique et de la liberté d’expression. J’ai montré dans un article qu’elles étaient comprises comme la liberté, pour beaucoup d’ethnic Danes, de proférer des énormités racistes sur leurs concitoyens « musulmans ». Dans l’affaire elle-même, toutefois, il ne s’est pas passé que cela : encore faut-il accepter de faire un travail (sur lequel je suis en ce moment) pour le voir.

De toutes manières, dans des cas de ce genre, très fréquents, notre travail de laïques doit consister à montrer cette instrumentalisation, et non à détruire ces principes. Par exemple, j’ai montré qu’au Danemark, la faiblesse de la législation anti-raciste (peu de lois, presque jamais appliquées) permet l’instrumentalisation raciste des principes de laïcité. Je pourrais tout aussi bien montrer qu’aux Pays-Bas, il existe une législation antiraciste très explicite, mais que la volonté de l’appliquer a toujours manqué : cela conduit au même résultat qu’au Danemark. (D’en mesurer les conséquences permettrait par exemple de construire une position politique sur l’assassinat de Theo van Gogh et sur le parcours d’Ayaan Hirsi Ali).

Par facilité politique, certains d’entre nous se laissent aller à détruire ces principes à cause de leur possible instrumentalisation. Trois types de justifications sont avancés dans des publications de la gauche.
1. Les Lumières européennes et la Déclaration des droits de l’homme, se sont très bien arrangées de l’esclavage et de la colonisation. (La réponse est « oui et non », ce ne sont pas les principes qui ont provoqué l’arrangement politique ; certains défenseurs des Droits de l’homme les ont remplacés par le droit de civiliser les sauvages sans leur demander leur avis ; tandis que d’autres, hostiles à la colonisation et à l’esclavage, on invoqué les Droits de l’homme contre le droit de civiliser.)

2. Selon une version plus radicale, certains prétendent que la pensée des Lumières fonde et justifie de l’esclavage et de la colonisation, et ils récrivent l’histoire du XVIIIe siècle pour le prouver. (Tout de même, un peu de mesure : le dossier historique invoqué à cet effet reste mince, il ne saurait convaincre que ceux qui sont d’avance convaincus.)

3. Les Lumières et la Déclaration des droits de l’homme sont le produit d’une évolution particulière, celle de l’Europe au XVIIIe siècle : le reste du monde n’a aucune raison d’adopter ces principes locaux des Européens qui, avec leur arrogance habituelle, les proclament « universels ». (La première partie de l’argument est justifiée empiriquement, la seconde est fausse théoriquement : elle implique l’idée que chacun de nous serait enfermé une fois pour toutes dans son biotope local, et qu’il n’aurait rien à apprendre ni à prendre dans le biotope du voisin. Or les partisans de cette position ne font pas tant de chichis avec la technologie ou avec les techniques financières.)

Selon moi, ces trois justifications de l’inanité des Droits de l’homme prennent leur source dans un même désir : se porter à la défense des immigrés racisés, cesser de leur opposer des préalables « civilisationnels » ou « politiques », en finir avec l’arrogance idéologique de l’Occident et de la Gauche. Bien sûr, bien sûr. Mais cela conduit à se situer (et à agir) dans une dichotomie massive où se nouent la politique, la morale, et une analyse historique hasardeuse :

- Racisé = Victime = Bon
- Raciste = Agresseur = Salaud

Conséquence : les Victimes (les immigrés racisés) doivent être accueillis et soutenus tels qu’ils sont. Tout ce qu’ils sont, disent et font a sa justification historique, sinon politique, nous devons les « comprendre » et les défendre en toutes choses — oppression des femmes et charia incluses. Etre « de gauche » contre la gauche arrogante consiste alors à sous-estimer l’oppression des femmes, à découvrir une solidarité « socialiste » dans l’action du Hamas ou du Hezbollah, et à défendre l’entrée du voile islamique dans l’école publique française.

Prenons les débats de cet été à propos du Liban et du Hezbollah (supposé à gauche représenter le « Peuple Libanais »). S’agissant d’un pays où la laïcité n’est pas réalisée, il est évidemment impossible d’exiger du Liban qu’il soit d’abord dé-communautarisé. Mais, puisque la laïcité est la visée directrice de notre action politique, nous ne pouvons nous allier qu’avec les forces dont l’action va dans ce sens. Qu’elles y aillent en zig-zag, en négociant, et parfois en se compromettant avec des forces anti-laïques est inévitable : mais nous devons soutenir, en elles, ce qui va dans le sens de la laïcité, et rien d’autre.

7 septembre 2006.