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Europe : Robert Badinter : « J’emporte avec moi un monde mort »

vendredi 26 octobre 2018, par siawi3

Source : https://www.lexpress.fr/culture/robert-badinter-j-emporte-avec-moi-un-monde-mort_2040239.html

Robert Badinter : « J’emporte avec moi un monde mort »

Propos recueillis par Yoann Duval et Alexis Lacroix,

publié le 23/10/2018 à 16:00 , mis à jour le 26/10/2018 à 10:15

L’ancien président du Conseil constitutionnel consacre un livre à sa grand-mère, « Idiss ».
Photo : D. BALIBOUSE/REUTERS
L’ex-garde des Sceaux signe un livre sur sa grand-mère maternelle, Idiss, originaire du Yiddishland, en Bessarabie.

Les ascendants de l’ancien garde des Sceaux sont originaires d’une région nommée la Bessarabie, située historiquement au sud de l’Empire tsariste, en lisière de la Roumanie. C’est ce monde perdu de la yiddishkeit, décimé par la Shoah, que fait revivre Robert Badinter dans le récit vibrant de sensibilité qu’il consacre à sa grand-mère maternelle, Idiss (*). L’Express l’a rencontré chez lui, à Paris.

L’EXPRESS. Pourquoi écrire aujourd’hui l’histoire d’Idiss, votre grand-mère, née en 1863 dans le Yiddishland de l’empire tsariste, près de Kichinev ?

Robert Badinter  : Il m’a fallu longtemps pour comprendre les raisons qui m’ont poussé à écrire ce livre. Il ne s’agit ni d’un projet de Mémoires, ni d’une biographie exhaustive sur la vie à la fois romanesque et tragique d’Idiss. C’est un geste. Un geste vers mon enfance d’abord, et un geste vers mes parents ensuite. J’ai compris à ce moment-là - ce qui n’est pas sans enseignement pour notre époque - que le fait de pouvoir se dire « j’ai eu des gens bien comme parents » est un grand réconfort dans la vie.

Comment qualifieriez-vous le destin de cette femme qui émigre en France au début du XIXe siècle ?

Un destin juif, européen et cruel. Son parcours relève des grandes migrations de cette période. Elle fuit une Bessarabie russe dominée par le régime tsariste, avec tout ce que cela implique de violences antisémites, pour gagner Paris avant la Première Guerre mondiale. Après le dénuement des débuts, à force de travail et grâce à la prospérité des années 1920, Idiss et les siens connaîtront une aisance quasi bourgeoise, jusqu’à ce que survienne le désastre de la défaite de 1940 et de l’Occupation allemande.

En Bessarabie, aux confins méridionaux de l’empire russe, le XXe siècle débuta « par des pogroms d’une violence inouïe, notamment à Kichinev ». Vous ajoutez : « Les fils d’Idiss, Avroum et Naftoul, décidèrent de quitter la Russie. » Rappellez-nous d’abord les circonstances de cette émigration.

Les fils d’Idiss, Avroum et Naftoul, partirent les premiers, vers 1907. Ils prirent la route après les pogroms meurtriers de Kichinev. Parmi les motivations de leur départ pour la France, il y a leur prise de conscience que l’antisémitisme rendait la poursuite de la vie en Bessarabie impossible. Le sionisme n’était encore qu’un rêve d’intellectuels. Pour eux, la seule solution était de s’en aller dans l’espoir de trouver les horizons de la liberté et de la dignité.

Partir, mais où ?

N’importe où vers les villes d’Europe centrale - Berlin, Vienne - et puis, au-delà, vers Paris, Londres et, bien-sûr, les Etats-Unis. Je me souviens d’une anecdote qui dit tout de l’esprit du temps. Un voisin juif vient faire ses adieux à un ami :
- "Je m’en vais.
- Mais où vas-tu ?
- Je vais à Chicago.
- C’est loin, ça....« Et l’autre répond : »Loin d’où ?"
Merveilleuse réplique...

La France s’est-elle imposée finalement sans discussion parce que sa bonne réputation de nation capable de « se diviser pour le sort d’un petit capitaine juif », selon les mots du père du philosophe Emmanuel Levinas, s’était diffusée ?

Dans la Russie tsariste, la langue française tenait une place toute particulière. On la parlait, l’enseignait dans les lycées, les enfants grandissaient dans la culture française. On ne mesure pas l’amour et sa part de rêve qu’une grande partie de la population juive de Bessarabie portait à la France et surtout à la République. Chez les étudiants, en général les plus pauvres, la France de la Révolution française restait un exemple lumineux. Après tout, au XIXe siècle, elle était le seul pays d’Europe où un juif pouvait être titulaire de tous les droits civils et civiques. Il avait le choix de devenir, comme les autres, juge, officier ou professeur. C’était quelque chose d’inouï pour des sujets de l’empire tsariste. D’où l’expression : « Heureux comme un juif en France. » Ce propos fleurissait dans toute l’Europe. Son appel résonnait dans les profondeurs de la Russie tsariste. La réalité, hélas, n’était pas toujours aussi favorable.

Quelle a été la place de la culture, de la connaissance, de l’école dans la trajectoire « française » de votre famille ?

Considérable. Très tôt, ma mère se plongea dans la littérature française. L’assimilation - pas uniquement pour les juifs, mais pour tous les étrangers, notamment italiens et polonais - ce furent les instituteurs, ces militants de l’école laïque, qui en ont été les premiers artisans. Ils les ont transformés en citoyens de la République. L’école française, jusque dans les années 1930, était une prodigieuse machine assimilatrice. C’est pour cela que M. Martin - l’instituteur de ma mère, Charlotte - me paraît symbolique. Il prenait sur lui la charge des heures supplémentaires, car il y voyait le devoir d’intégrer les petits immigrés. Tous les enfants de « débarqués » allaient à l’école ; pas question de s’y soustraire. Tout cela eut un rôle majeur dans l’intégration de générations d’étrangers dans la République, et en particulier de juifs d’Europe centrale.

Comme toutes les familles juives, la vôtre fut emportée par la catastrophe. Pourquoi avez-vous gardé un souvenir si amer de Lyon, en zone libre, en 1942 ?

Oui, j’étais révolté par le spectacle de cette ville ruisselante de pétainisme. C’était bien pire qu’à Paris. Dans la capitale, la plupart des Parisiens attribuaient leurs souffrances aux Allemands. Les Lyonnais, eux, étaient plus enclins à incriminer les juifs, surtout étrangers. Il régnait une atmosphère avilissante, d’une médiocrité inouïe, marquée par l’adoration pour un vieillard comme le Maréchal qui incarnait un passé glorieux. J’étais consterné par les parades et le cérémonial ridicule qui entouraient le régime. Au lycée, les adolescents étaient rassemblés pour le salut aux couleurs et le chant en choeur de Maréchal, nous voilà ! C’était une époque d’une grande bassesse. Le cadet des fils d’Idiss, Naftoul, a été dénoncé par une voisine après la mort de ma grand-mère. A la Libération, la délatrice a été identifiée, et ma mère s’est rendue à une convocation pour la rencontrer. Elle lui demanda :
- "Mon frère était-il désagréable ?
- Non, il était très aimable.
- Alors pourquoi avoir dénoncé sa présence aux autorités ?« Et la femme de faire cet aveu : »Mais pour les meubles !« Vous écrivez : »Les juifs immigrés avaient compris que c’était la République qui était leur protectrice plutôt que la France, fille aînée de l’Eglise.« Et, à ce titre, marquée par la diabolisation du »peuple déicide", (qui fut longtemps l’expression chrétienne pour désigner le peuple juif). Est-ce toujours votre sentiment ?

Non, car l’église catholique, à la faveur de Vatican II et du Nostra Aetate, a beaucoup changé. Les rapports avec le judaïsme ont été réélaborés ; la condamnation du « peuple déicide » a été levée. Jusque dans les années 1930, l’Eglise, en revanche, était une puissance assez obscurantiste. Elle condamnait les droits de l’homme. Comme l’affaire Dreyfus l’a cruellement souligné, non seulement les conservateurs n’avaient aucune ouverture aux juifs, mais ils éprouvaient même à leur égard une hostilité viscérale. Ces milieux qui ne connaissaient en fait presque jamais de juifs en avaient fait leurs boucs-émissaires. L’Occupation et le génocide ont profondément modifié la conscience catholique.

Comment ?

L’antisémitisme hitlérien, de nature raciale, avait fait s’évaporer toute différence entre les Rothschild et un immigré fraîchement arrivé des Carpates. Tous les juifs, riches ou pauvres, Français de souche ou étrangers immigrés, avaient été visés comme juifs. Après la guerre, ils abandonnèrent volontairement l’épithète d’« israélites » et revendiquèrent le vocable de « juifs ».

Les formes d’antisémitisme que vous évoquez sont également révolues en France, d’après vous ?

Ecrire sur Idiss, c’est exhumer un univers englouti. Une Atlantide culturelle. Et l’entreprise monstrueuse de Hitler et des nazis, la « Solution finale » de la « question juive », renvoie à un délire haineux qui a tué les sources vives, si créatives, du judaïsme d’Europe orientale. Il m’arrive de réfléchir, au Mémorial, devant la liste interminable des victimes de la Shoah, et je suis pris de vertige devant les crimes commis, notamment à l’égard des enfants. Face à l’énigme de ce massacre des innocents, je songe que Dieu, ces jours-là, avait détourné son regard de la terre. J’ai l’impression d’emporter avec moi un monde mort, aux synagogues détruites et aux tombes éventrées. Et je me dois d’en témoigner, pour que l’oubli ne l’emporte pas tout à fait. Bien sûr, je reconstitue certains détails par l’imagination, mais j’espère avoir été fidèle à l’essentiel. A cette occasion, j’ai revécu par la pensée tout ce qu’a dû endurer Idiss, à la toute fin de sa vie, dans le Paris de 1942. Les dernières années de l’Occupation furent terribles.

Quel vécu personnel en avez-vous ?

Ma grand-mère paternelle avait fini, elle aussi, par quitter la Bessarabie pour rejoindre Paris. Âgée, elle était très malade et vivait avec ma tante. Arrêtée dans la rafle des juifs apatrides le jour de Kippour, en 1942, elle habitait un immeuble populaire du faubourg Montmartre. La scène qui suit est atroce, et m’a été racontée après la guerre par la concierge. Des gendarmes français sont montés la chercher. Ils l’ont couchée sur une civière. Terrorisée, elle poussait des hurlements dans l’escalier. Ses cris ont suscité la pitié des voisins qui ont réclamé des gendarmes qu’ils la laissent chez elle. Surgit alors un jeune gestapiste français ; il s’interpose, rabroue les habitants et s’exclame en sortant un pistolet : « Ecoutez-moi bien, ça fera jamais qu’une youpine de moins. Et celui auquel cela ne plaît pas, je le brûle ! » Dans le silence, le cortège a continué sa descente jusqu’au fourgon de police et, de là, à Drancy. La même nuit, ma grand-mère a été envoyée à Auschwitz. Elle est morte dans le wagon de déportation.

(*) Idiss, par Robert Badinter. Ed. Fayard, 230 p., 20 €. En librairie le 29 octobre.