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Shoah et BD : dessiner l’inmontrable

samedi 27 octobre 2018, par siawi3

Source : http://www.cclj.be/actu/politique-societe/shoah-et-bd-dessiner-inmontrable

Shoah et BD : dessiner l’inmontrable

Lundi 15 octobre 2018

par Nicolas Zomersztajn

Publié dans Regards n°1030

Depuis plus de trente ans, la bande dessinée s’est emparée progressivement du thème de la Shoah. Bien qu’elle ne puisse se substituer aux travaux d’historiens, la BD possède certaines qualités qui lui permettent d’être une excellente porte d’entrée, invitant le lecteur à s’intéresser davantage à l’histoire de la Shoah.

Face à la Shoah, le dessinateur de bande dessinée se heurte à un obstacle de taille : mettre en image l’innommable et l’inmontrable. Cette difficulté ne vaut pas que pour la bande dessinée. Même Jan Karski, héros de la résistance polonaise et témoin de l’extermination des Juifs, avait admis que ce qu’il avait vu lui était encore incompréhensible plus de trente ans après.

Faut-il admettre, comme Samuel Beckett dans L’Innommable, qu’il y a des choses qu’on ne peut exprimer ? Coauteur avec Didier Pasamonik de Shoah et Bande dessinée, l’image au service et la mémoire (éd. Denoël), Joël Kotek, historien spécialiste de l’antisémitisme et de la Shoah, est conscient de cet obstacle et reconnaît que la Shoah, comme les autres génocides du 20e siècle, tient de l’indicible. Les deux hommes ont conçu l’exposition « Shoah et BD » qui vient d’être inaugurée à la Kazerne Dossin à Malines (lire notre article p. 29). « Bien que la Shoah échappe à la raison et à la narration, elle doit malgré tout être historicisée et médiatisée pour devenir un sujet d’histoire et ensuite un sujet de fiction », explique Joël Kotek. « Et la Shoah n’a effectivement pas échappé à l’historicisation en devenant un événement qui s’intègre à la guerre civile européenne qui va de 1914 à 1945, avec les risques de banalisation que cela implique ».

La Shoah est donc devenue un sujet dont se sont saisis les écrivains, les cinéastes et les auteurs de bandes dessinées. Chaque mode d’expression peut ainsi évoquer la Shoah et contribuer à une meilleure compréhension de celle-ci. La bande dessinée peut même parfois mieux saisir la Shoah que certains films se voulant réalistes. « Dans la bande dessinée, l’image est un produit de l’imagination de son créateur », fait remarquer Georges Bensoussan, historien, rédacteur en chef de la Revue d’histoire de la Shoah et ancien responsable éditorial au Mémorial de la Shoah de Paris. « La distanciation est immédiate : le lecteur sait d’emblée que l’image qu’il a sous ses yeux n’est pas une photo. Ce qui est beaucoup plus difficile au cinéma, où l’image apparaît comme une donnée tangible et réelle pour le spectateur qui ne prend pas de distance ».

La révolution Maus

Bien que l’image ait un rôle fondamental dans la diffusion des idées, la bande dessinée, qu’elle soit franco-belge ou américaine, a mis du temps avant de s’attaquer à la Shoah. Ce n’est qu’en 1955 que Master Race, de Bernie Krigstein et d’Al Feldstein, évoque pour la première fois la Shoah dans un magazine américain de comics, alors que tous ces magazines sont dirigés par des Juifs et que la plupart des auteurs et dessinateurs sont juifs. Jusque dans les années 1980, la Shoah est absente de la bande dessinée. On parle certes de la Résistance, mais pas de la Shoah. « Il faudra d’abord que la révolution Maus se produise en 1986 pour qu’on commence à réfléchir sur cette question dans la bande dessinée », estime Joël Kotek. Maus d’Art Spiegelman est unanimement considéré comme le chef-d’œuvre ayant fait sauter les verrous de l’amnésie de la Shoah dans la bande dessinée.

Ayant de grandes difficultés à communiquer avec son père, le dessinateur américain Art Spiegelman entreprend l’écriture de la vie de son père Vladek, Juif polonais, déporté à Auschwitz en 1944 avec sa femme. Maus est un récit autobiographique qui alterne deux époques : les années 1980, pendant lesquelles Art Spiegelman écrit son livre, et les années 1930-1940, avec les témoignages bouleversants du passé de sa famille et la vie personnelle de son père. L’originalité de Maus tient d’abord à son format. Il est publié en deux tomes épais de 300 pages en noir et blanc, alors que la couleur s’est déjà imposée. Art Spiegelman transpose aussi le récit dans un univers animalier où les Polonais apparaissent sous la forme de cochons, les Allemands sont représentés en chats et les Juifs en souris. On n’avait plus recours à ce mode narratif depuis La Fontaine. Mais surtout, il parle de la Shoah, du traumatisme et de la transmission de cette mémoire en montrant comment la Shoah a complètement détruit les familles de survivants. « C’est en cela que Maus est révolutionnaire », insiste Michel Kichka, caricaturiste israélien et auteur de Deuxième génération, roman graphique consacré aussi à la difficulté d’être le fils d’un rescapé d’Auschwitz. « Spiegelman a ouvert la voie à d’autres dessinateurs qui ont pris le relais en produisant des œuvres très personnelles. Après avoir lu Maus, je me suis dit qu’il était possible de traiter la Shoah en bande dessinée. Ce n’est pas un hasard si Spiegelman a remporté le prix Pulitzer et que cette bande dessinée a été traduite en 17 langues ». D’autres auteurs eux-mêmes descendants ou proches de rescapés de la Shoah ont produit d’excellentes bandes dessinées sur cette thématique. Et à chaque fois, ce sont des œuvres de fiction basées sur des faits réels. « Le résultat est extraordinaire : cela prend le lecteur aux tripes, cela l’interpelle et lui permet de s’identifier aux personnages. Quand on lit la somme historiographique de Raoul Hilberg, il est impossible de s’identifier à qui que ce soit. On accumule des faits et on a besoin ensuite d’une semaine de repos pour digérer le tout », observe Michel kichka.

Ne pas faire œuvre d’éducation

Pour autant, Maus n’a pas entraîné dans son sillage une inflation de bandes dessinées sur la Shoah. Si elles ne pullulent pas, c’est qu’il existe des limites à cette forme d’expression. « Les limites de la bande dessinée sont les mêmes que celles du roman ou du cinéma », réagit Joël Kotek. « La bande dessinée est pertinente pour aborder la Shoah si elle dit le vrai et le vraisemblable. Si en revanche, on utilise la Shoah pour raconter d’autres choses ou si on est mal documenté, on risque de produire quelque chose de mauvais ». Ainsi, dans la bande dessinée Auschwitz, le dessinateur français Pascal Croci sème la confusion et interdit de penser la Shoah en raison de son manque flagrant de culture historique. Cette histoire raconte comment un enfant juif a été épargné par un SS alors que précisément la Shoah se singularise par l’extermination des enfants. Croci parvient même à montrer que la guerre en ex-Yougoslavie était bien pire que la Shoah ! « Croci était certes pétri de bonnes intentions, mais on sait que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Il n’a rien compris à la Shoah, mais cela ne l’a pas empêché de remporter plein de prix. S’il est relativiste, c’est par ignorance », estime Joël Kotek. Croci a commis l’erreur de vouloir faire œuvre d’éducation, alors que tous les dessinateurs qui se sont attaqués à la Shoah avec succès ne l’ont pas du tout fait dans cet état d’esprit. « Ils se contentaient modestement de produire une œuvre personnelle », fait remarquer Michel Kichka. « Et c’est justement à travers ces récits personnels que le travail de transmission de la mémoire a pu se faire. Jamais ils ne se sont dit solennellement qu’ils devaient faire œuvre de mémoire ni d’éducation ».

Voir la Shoah sans la montrer

Mais il y a encore autre chose que ces chefs-d’œuvres consacrés à la Shoah n’ont jamais montré : le cœur même de l’extermination. « C’est inmontrable », juge Georges Bensoussan. « On ne peut pas montrer crûment les montagnes de cadavres des ravins d’Ukraine ou de Biélorussie ni l’intérieur de la chambre à gaz qui est un trou noir absolu. Qui peut montrer cela sans verser dans le voyeurisme ou la pornographie de l’image ? Personne. Néanmoins, je pense qu’un dessinateur pourrait reproduire ce qu’a fait avec talent Laszlo Nemet au cinéma avec Le fils de Saul : comment voir la Shoah sans la montrer. Il montre la mort à travers le regard de Saul Ausländer, Sonderkommando juif hongrois à Auschwitz-Birkenau. Si elle transgresse cette limite, la bande dessinée, comme toute fiction d’ailleurs, tombe dans la pornographie et la perversion la plus abjecte. Malheureusement, la jouissance devant l’horreur est une donnée très répandue ».

Comme les témoignages de qualité, la bande dessinée constitue sûrement une bonne porte d’entrée à la compréhension de la Shoah. Après, il est indispensable de passer aux études historiques. Si elle est bien faite, en procédant notamment par allusion, elle peut interpeller le lecteur et l’amener à s’interroger sur la Shoah. N’est-ce pas grâce aux lectures d’Alix que de nombreux adolescents se sont intéressés à l’histoire de l’Antiquité romaine ? Des bandes dessinées sur la Shoah peuvent donc susciter la même soif d’apprendre et d’approfondir le sujet. Une bonne raison pour mettre ces bandes dessinées sur la Shoah entre les mains des adolescents.