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France : Luz - « Il était temps que l’histoire de Charlie Hebdo soit dessinée »

jeudi 1er novembre 2018, par siawi3

Source : http://www.lefigaro.fr/bd/2018/10/31/03014-20181031ARTFIG00148-luz-il-etait-temps-que-l-histoire-de-charlie-hebdo-soit-dessinee.php

Luz : « Il était temps que l’histoire de Charlie Hebdo soit dessinée »

Par Aurélia Vertaldi

Mis à jour le 31/10/2018 à 14:32 Publié le 31/10/2018 à 12:59

INTERVIEW - Le dessinateur, rescapé de la tuerie du 7 janvier 2015, évoque dans un album de 320 pages à paraître vendredi ses vingt-trois années passées dans la rédaction de l’hebdomadaire. Et la difficulté aujourd’hui de porter cet héritage.

Dans la lumière blafarde d’une salle aux volets fermés, la personnalité sensible de Luz irradie. Le dessinateur, rescapé de la tuerie du 7 janvier 2015, qui vit aujourd’hui sous haute protection, évoque avec émotion et délicatesse les arcanes de son prochain album, en librairie vendredi. Fort de 320 pages, Indélébiles passe en revue ses vingt-trois années passées dans la rédaction de Charlie Hebdo.

 » LIRE AUSSI - Les premières planches d’Indélébiles de Luz, la BD qui raconte Charlie Hebdo de l’intérieur

Premiers reportages houleux, ambiance de travail survoltée, chamailleries et réparties explosives fusant de toute part, l’ouvrage offre une plongée intime dans la rédaction décimée, il y a près de trois ans. Entremêlant autodérision et un brin de nostalgie, l’ouvrage retrace avec beaucoup d’émotion les ferventes années de l’hebdomadaire satirique. Un ouvrage drôle, édifiant, entre hommage et témoignage, où triomphe tout l’art du dessin.

LE FIGARO. - ’Indélébiles’ est-il avant tout un hommage au dessin ?

LUZ. - Indélébiles est un bouquin de dessins qui parle de dessins. Il y a beaucoup de littérature autour de Charlie et il était temps que cette histoire soit dessinée. Nous, on se considérait avant tout comme des dessinateurs. Dire des gens de Charlie que ce sont des caricaturistes est une grande bêtise. Nous sommes avant tout des dessinateurs. La caricature est un art du dessin.

« Dans “Indélébiles”, je dessine également sur le dessin des autres. Les croquer en train de réaliser un dessin m’a permis de redonner vie à toute une partie de ma vie »

Avec Charlie, il y a la possibilité de travailler sur du reportage dessiné, donc de réaliser des croquis sur le vif, de faire de l’illustration, du dessin satirique ou de la bande dessinée à travers le comics trip. C’est un espace de formation global. Et il y avait un dessinateur qui était capable de tout faire, Cabu. Dans Indélébiles, je dessine également sur le dessin des autres. Les croquer en train de réaliser un dessin m’a permis de redonner vie à toute une partie de ma vie qui a tourné autour du dessin.

Charlie Hebdo vous a-t-il formé en tant qu’homme ?

Mon album évoque en effet le parcours d’un jeune provincial qui arrive à Paris découvrant une famille, des collègues de bureau, des amis, une aventure humaine que plein de gens vivent au quotidien autour de ce truc particulier qu’est le dessin de presse. Plus qu’une technique, c’est un esprit, une fulgurance capable de capter en une image la densité d’une idée.

L’effervescent temps du souvenir est en noir et blanc alors que quelques parenthèses colorées de l’album vous montrent aujourd’hui seul, dans la nuit, en proie à vos souvenirs. Quel est votre rapport à la couleur ?

En général la couleur évoque la vie. Moi, je l’utilise plutôt quand je me sens vide. Dans ces pages colorées que je nomme des liants marquant le passage d’une temporalité à une autre, subsiste surtout l’inquiétude d’être submergé par la nostalgie. Moi, je pense plutôt en noir et blanc. À Charlie, on dessinait en noir et blanc et pour moi cette bichromie symbolise la vie. Il y a beaucoup plus de lumière dans le noir et blanc que dans la couleur.
« En général la couleur évoque la vie. Moi, je l’utilise plutôt quand je me sens vide »

Votre livre exalte l’odeur du papier, le bruit des feutres, des plumes... Les souvenirs passent-ils par les sens ?

On parle de presse papier dans cet album. Après le drame qui nous a frappés, il y avait besoin de retrouver l’essence de Charlie. Je voulais que les gens qui connaissaient le journal de l’époque ou ceux qui l’ont découvert plus tard et qui ont été embrouillés par le morbide de cette tragédie puissent retrouver la vie originelle de cette rédaction. Et cela passe en effet par les sens.

« Nos sens étaient tout le temps en éveil et je voulais recréer cela, redonner vie à cette fulgurance après cette grosse chappe de plomb qui nous est tombée dessus »

Parmi les nombreux titres de l’ouvrage auxquels j’avais pensé avant Indélébiles, il y avait Le Journal ou Une bande de cons. Et à un moment, je suis retombé sur une onomatopée dans le livre : pic pic. Elle illustre le bruit de la plume de Cabu. Retrouver les odeurs, l’impression du toucher, les sons, c’est cela qui fait sens pour moi, qui nous rend vivants. Comme pour pouvoir toucher du doigt la réalité. Nos sens étaient tout le temps en éveil et je voulais recréer cela, redonner vie à cette fulgurance après cette grosse chappe de plomb qui nous est tombée dessus et qui a rendu statique toute cette aventure pour moi et beaucoup de gens. Même si elle continue malgré tout. Mais avec une pesanteur qui pour moi a été difficile à gérer.

Cela a été la raison de votre départ du journal ?

Oui. Ce n’était plus la même chose. Je ne pouvais plus passer mon temps à dessiner en imaginant les dessins des autres. Ça me rendait dingue. Les vingt-trois histoires d’Indélébiles, je les ai commencées en dessinant la tête des copains et des copines pour mettre en lumière une fraternité. J’avais envie de raconter que tous ces individus avec leurs différences ont fabriqué une formidable histoire collective, excitante et géniale.

Comme un monde révolu ?

Non. Une aventure collective telle que l’a connue Charlie est toujours possible et ce, quel que soit le domaine.

Êtes-vous nostalgique ?

Non. Mon travail a été plutôt de rendre l’aspect inouï, extraordinaire d’une situation que je vis encore aujourd’hui d’une certaine manière. Le 7 janvier a rendu les frontières entre passé, présent et futur très confuses. J’avais envie de partager avec le lecteur cette confusion. Je pense que ceux qui ont été les compagnons de route de Charlie doivent être dans ce même sentiment. On sait qu’on a vécu une aventure incroyable avec ce journal et pourtant on est piégés par un poids symbolique trop lourd. Quand Charlie est devenu un étendard de la liberté d’expression, cela m’a quelque part dépossédé de la réalité de ce qu’était ce journal.

« Quand tout le monde regarde par-dessus ton épaule pour savoir quel sera le prochain dessin qui va être la figure de proue de la liberté d’expression, tu ne peux plus dessiner »

Quand tout le monde regarde par-dessus ton épaule pour savoir quel sera le prochain dessin qui va être la figure de proue de la liberté d’expression, tu ne peux plus dessiner. Pour être libre, il ne faut pas être un étendard. La terre entière s’est invitée dans les conférences de rédaction. Pour moi, dessiner, c’est traduire un monde absurde que je ne comprends pas toujours. Personne ne s’imaginait à l’époque que nos dessins, exhibés dans les manifestations, deviendraient cela.

Comme si vous vouliez rétablir une forme de vérité ?

Entre autres. En fait, je n’arrive pas à trouver de raison précise. Il y en a beaucoup. Même si mon épouse a été le véritable déclencheur. On s’est rencontrés un an avant les attentats et tout à coup cette symbolique de Charlie lui est tombée dessus. On a passé un an à s’aimer et non à discuter du passé. Il fallait un moment lui raconter tout ça, cette fraternité, cette effervescence intellectuelle. Je voulais qu’elle rencontre Charb, Cabu, Gébé, Tignous... Et il fallait que je le fasse avec ce que je sais faire de mieux, dessiner.

Indélébiles, Luz, Futuropolis, 24 euros.

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