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Algérie au féminin : la parole-femme

jeudi 6 décembre 2018, par siawi3

Source : https://www.labrys.net.br/labrys3/web/fran/zineb2.htm

labrys,études féministes

numéro 3, janvier / juillet 2003
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Algérie au féminin : la parole-femme

Zineb LABIDI

Résumé

Les femmes ont été un des bastions de la résistance à l´ islamisme politique dans l´histoire récente de l´Algérie. C´est ainsi que les mouvements féministes se sont démarqués par un activisme politique en faisant revivre la parole- femme qui existait déjà au temps de la colonisation et surtout pendant la guerre de libération. Le fait de rompre le silence a placé la parole-femme dans le pôle opposé aux discours islamiques dominants, en refusant les lois qui établissent la prédominance des hommes sur les femmes.

Mots-clefs : parole-femme, Algérie, résistance

C’est au plus fort de la violence en Algérie, au début des années 90 qu’émerge une parole-femme, à l’autonomie incontestable. Une parole forte et originale, irréductible à nul autre discours, s’impose avec des figures qui deviennent emblématiques, comme celles de Khalida Messaoudi (devenue aujourd’hui Khalida Toumi, lorsqu’elle reprend son nom de jeune fille), Zazi Sadou, Louisa Hanoun et Salima Ghezali.
Que chacune de ces femmes soit liée à un parti politique, dont elle est membre, sympathisante ou leader, n’enlève rien au fait que c’est avant tout une parole-femme qu’elle avance, porteuse d’une revendication qui peut rejoindre celle des partis, sans jamais être tout à fait la même, militant toujours pour autre chose.
En écrivant cela, je sais que je ne m’intéresse qu’à un seul pôle du mouvement féminin, le pôle dit démocratique, qui est porté par une revendication d’égalité entre tous les citoyens, et que je laisse dans l’ombre l’autre, celui dit islamiste, qui avance un programme dans le cadre des lois religieuses, qu’on considère comme postulant la « préséance des hommes sur les femmes ». Ce second pôle est constitué par des associations directement liées aux partis, et qui ont une section féminine, comme par exemple Al Islah oual Irchad, émanant du parti de Mahfoud Nahnah . Sur le terrain, ces associations font souvent preuve d’une efficacité remarquable dans la gestion des problèmes sociaux, surtout quand les autorités sont absentes.

Par ailleurs, des associations féminines existaient avant cette date, et cette parole-femme dont je voudrais parler est héritière, qu’elle s’en veuille la continuatrice ou qu’elle veuille s’en démarquer de ces mouvements anciens.
On peut trouver les traces des premiers essais d’organisation des femmes au temps de la colonisation, avec un effort notable au cours de la guerre de libération. On a déjà le clivage en deux pôles ; ce ne sont pas les mêmes que ceux de la seconde guerre d’Algérie , mais les femmes sont une sorte d’enjeu disputé par deux projets de société opposés.

Le pôle du côté des Européens, rassemble des associations qui veulent « libérer les sœurs musulmanes », « la femme arabe » et qui mettent en place les ouvroirs , des cours d’alphabétisation. Les visées politiques voisinent avec des projets plus désintéressés, et l’on peut rappeler la mascarade qui eut lieu en mai 1958 sur la place du Gouvernement à Alger : les femmes musulmanes furent invitées à jeter solennellement leur voile. On sait que ce furent massivement des femmes de ménage que certaines patronnes européennes envoyèrent pour cette mise en scène d’un geste qui n’eut aucun lendemain.
L’autre, du côté de la société colonisée, vise la préservation des femmes tout en leur permettant une ouverture vers la modernité, notamment vers l’instruction. Les idées progressistes, qui commençaient à gagner ailleurs dans le monde arabe, notamment en Tunisie et en Égypte, avaient éveillé un écho dans le mouvement nationaliste.
Après l’indépendance du pays, le parti unique – le FLN, front de Libération Nationale, s’impose, à l’exclusion de tout autre parti. Un seul parti donc, celui du peuple algérien et une seule représentation de La femme algérienne, l’UNFA (Union nationale des femmes algériennes), dont la secrétaire générale est d’abord militante du part unique. Il n’est pas question, là encore de nier ni de méconnaître le travail qui a pu être fait pour régler des questions matérielles à quelques femmes, totalement démunies.
Mais l’UNFA ne peut sortir, ne sort jamais, du cadre fixé par le parti. Ainsi, au cours de l’année 1984, alors que les manifestations contre le projet de Code de la Famille - qui sera voté par L’ Assemblée Nationale Populaire le 4 juin 1984, qui fera de la femme algérienne, dans tout ce qui concerne la famille, une citoyenne de seconde catégorie, et qui jettera à la rue de très nombreuses femmes répudiées par un mari fort de cette loi qui ne lui demande aucune justification pour rompre unilatéralement le mariage - gagnaient la rue, l’UFNA ne bougeait pas. A la fin du mois de mai, l’organisation recevait un groupe de femmes universitaires d’Alger venues demander une action contre le projet de loi. On les rassura, on leur assura que jamais une organisation chargée de défendre les femmes ne laisserait passer cela. Et le Code était déjà voté.
Le débat sur la place et le devenir des femmes, était relancé et gagnait la rue. Les anciennes moudjahidates (les anciennes combattantes de la guerre de libération) prenaient la tête des marches de protestations, étaient arrêtées et retenues quelques heures., participaient aux meetings.
Dès l’année 1985, le mouvement féminin commence à s’organiser, presque dans la clandestinité, notamment autour d’activité de ciné-club, et une première association s’organise. Lorsque la Constitution de 1989, faisant suite aux émeutes d’octobre 1988,instaure le multipartisme, la première association à demander son agrément est féminine. Ces associations vont se multiplier, et tisser un réseau qui couvre tout le pays, dense dans les villes, comme Alger et sa région, moins serré, mais présent, dans le reste du pays .
Lorsqu’on regarde les noms de ces premières associations, on est frappé par ce qu’elles affichent dans la nomination par laquelle on va les identifier et les re-connaître : défendre les droits des femmes, ce qui implique la revendication d’un droit, reconnu par la Constitution, mais aussi par les instances internationales.

C’est ainsi que dans le préambule du document publié par l’AITDF (Association Indépendante pour le triomphe des Droits des femmes), on peut lire que c’est « une guide au pays des lois injustes envers les femmes, et ces lois existent en Algérie, brutales comme le Code de la Famille ou subtiles comme la loi électorale » (p. 1). Le but final du combat : « le seul moyen d’établir la justice serait d’effacer ces lois injustes du pays législatif algérien » (p. 2). Et on verra un engagement total, notamment de cette association, pour l’abrogation du Code de la Famille,puis, l´opposition à cette idée étant à la fois très forte - et pas seulement du côté des partis islamistes pour qui c´est la seule loi conforme à la Charia ( la loi islamique qu´ils veulent faire appliquer comme seule système législatif) - contre l´article 52, qui fait suit à la libérté du mari de divorcer, c´est-à-dire, de répudier et jetter la femme, la répudiée, à la rue.
L’autre trait caractéristique qui apparaît dans les noms des associations féminines du début des années 90, c’est la référence à la voix. Faire entendre sa voix, briser l’obligation au silence, faire entendre une originalité. Les adversaires de ce mouvement auront beau fustiger les femmes de ce mouvement, en les accusant d’être à la solde de l’impérialisme occidental, de vouloir imposer des modèles de société qui n’ont rien à voir avec le pays et ses traditions, et tenter de les tourner en ridicule en les accusant de vouloir épouser quatre hommes, etc., la voix des femmes se fait reconnaître comme telle. C’est une parole-femme, irrépressible, qu’on doit reconnaître.

C’est cette parole-femme qui occupe la scène politique algérienne. Elle est la seule à pouvoir s’imposer face au discours islamiste, à tel point qu’elle constitue l’autre pôle du discours politique, à tel point qu’elle est reprise par des hommes, surtout au cours des années 92-94, où le discours du pôle démocratique semble en panne. On peut se rappeler une scène emblématique : un débat télévisé, lors de la campagne pour les élections.
Abassi Madani, fort de la légitimité que lui donne, dit-il, sa conformité à la parole divine, se pose comme la référence. Tous les autres se distribuent autour de lui, par rapport à lui. Une seule lui tient tête, refuse les références dans lesquelles le vieux routier du FLN, devenu leader du FIS enserre tous ses interlocuteurs. Il s’agit de Khalida Messaoudi.

Elle refuse et pose autrement la question : vous dites que je suis fille de Jeanne d’Arc, qui êtes-vous pour décidez cela ? Ce qu’on voit alors c’est le refus d’être sur le terrain discursif religieux.
Ce refus de l’enfermement dans un discours qui fonctionne comme un piège qui ne laisse aucune liberté, on le verra installé dans l’espace visible de la ville, lors d’une des célébrations du 8 mars 1994. On le sait le 8 mars était devenu « le jour des femmes ».

Les Algériennes avaient progressivement fait de cette journée l´occasion de pouvoir occuper la rue : restaurant en groupe, coiffeur, beauté visible, mais aussi marches et revendications. Toutes celles qui ont vécu cette période se souviennent sûrement de la gentillesse des gens dans la rue, de l’amabilité des hommes qui offrent des fleurs. Mais la violence rend bientôt les marches très risquées. Les associations de femmes organisent des séances où l’on entend les témoignages de jeunes filles enlevées et violées par les terroristes, où le tabou du silence sur l’agression sexuelle tombe, et où l’on dresse le procès symbolique de ceux qui commettent et rendre licites de tels actes.
La réaction ne se fait pas attendre. Une fatwa, une décision de licitation par la religion, est prise par l’un des émirs qui permet l’assassinat des femmes. C’est qu’elles étaient déjà dans la violence, les femmes. D’abord victimes, déclarées butin de guerre et donc, en tant que tel, subissant la violence. Leur corps, pourtant ligoté dans un lacis de lois et d’interdits, devient le lieu où s’écrit, s’inscrit, ce qui se joue dans une société comme prise du vertige de la mort donnée et cherchée.

Ce corps de femme, qu’on voudrait invisible, s’étale à la une des journaux et à la télévision, corps nu, mais fragmenté, parcellisé. La société semble incapable d’avoir une vision d’ensemble du corps de ses femmes. Corps caché, corps éclaté, voix unie, forte, irrépressible.

Les femmes seront aussi acteurs actifs dans la violence. Elles mèneront la résistance armes à la main contre les groupes armés, où elles seront à leurs côtés, prenant part à la violence contre d’autres femmes, des enfants. Il faudrait un jour réfléchir à cet enchaînement qui mène à la mort donnée dans une parodie de loi se recommandant de dieu, mort donnée et par-là, cherchée.

Mais revenons à cette parole-femme, qui est en même temps acte de refus et acte positif, qui installe, quelles que soient les pesanteurs, l’idée que la société algérienne est faite d’hommes et de femmes et que rien ne justifie la prééminence des premiers sur les secondes. Ce sont des associations, comme SOS Femmes en détresse qui ont pris en charge la question des femmes enlevées, violées et qui reviennent enceintes. Ces grossesses que personne ne veut voir, sont posées comme question à la société : que faire ? Abriter ces femmes, attendre qu’elles accouchent. Et après ?

A la fin de la décennie 90, la question du droit à l’avortement après viol est posée par la ministre de la Solidarité et de la Famille, relayant les associations féminines. Les hommes politiques auront beau s’abriter derrière le religieux et prendre le paravent du médical comme leurre - comme ce fut le casdans la réponse embarrassée du HCI, du Haut Conseil Islamique - ils sont sommés de répondre. Leur refus de décision est une réponse claire ; le refus qu’elle signifie ne découragera sûrement pas celles qui posent la question. Elles la relanceront.

Sans dire, comme certains, que la solution viendra des femmes, force est de constater qu’elles ont fait émerger une parole-femme, qui déjà travaille le politique et s’y fait place. La société algérienne a subi les différents événements politiques sans vraiment intégrer les changements qui auraient pu en découler. L’organisation tribale, qui laisse peu de place à la femme dans le champ des décisions, se drapait jusque-là dans la tradition pour refuser tout mouvement. Aujourd’hui, elle emprunte son lexique et sa rhétorique au religieux pour tenter une fois encore de geler la dynamique du changement. Les forces perturbatrices - dans cette optique - que sont les femmes et jeunes subissent la violence réactionnelle de ce refus. Jusqu’à quand ?

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notice biographique
- Maître de conférences à l’Université d’Alger jusqu’en mars 1996.- Attaché Temporaire d’Enseignement et de Recherche(ATER) Université d’Aix-Marseille, septembre 1998 -août 2000- Maître de conférences en littératures francophones ,Département de littérature française, UFR 4 -Université Paris 8 , 93200 Saint-Denis.- Animation d’ateliers d’écriture, dans des écoles et des collèges, dans un projet de santé communautaire, etc.. Publications (à titre indicatif)- Contres algériens, Paris, L’Harmattan, 1995- Passagères, nouvelles, Paris, Algérie Littérature/Action, 1998- L’essai de langue française en Algérie : 1833-1962,Villeneuve d’Ascq, 2001- Participation à plusieurs ouvrages collectifs sur la littérature algérienne et maghrébine, sur la littérature populaire, sur la littérature féminine - Poèmes et nouvelles dans la revue Algérie Littérature/ Action.

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