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France : Migration, solidarité, résistance : Des villages à bras ouverts

mardi 1er janvier 2019, par siawi3

Source : https://www.anti-k.org/2018/12/22/dans-le-morvan-un-village-resistant-accueille-des-demandeurs-dasile/

Dans le Morvan, un village résistant accueille des demandeurs d’asile

Reporterre

Luzy (Nièvre), reportage

Un quadragénaire albanais remplit ses sacs de jouets, d’ustensiles de cuisine et de vêtements chauds pour toute sa famille tandis qu’une jeune femme sélectionne soigneusement une unique assiette à dessert. « Je ne voudrais que ce bonnet à pompons, avance un blond frisé jovial. Vous êtes sûrs que vous ne voulez rien en échange ? » Sur la quinzaine de tables dressées ce dimanche 9 décembre, tout est gratuit, même le goûter. La manifestation organisée par le Sel (système d’échange local) du canton grâce aux dons déposés par les riverains la veille, est ouverte à tous. Dans cette salle municipale de Luzy, se côtoient une trentaine de Nivernais installés de longue date, souvent nés à quelques kilomètres d’ici tout au plus, et des demandeurs d’asile arrivés au compte-goutte dans la commune à partir du 12 novembre 2018.

L’intérieur de la première « grafiteria » ouverte à tous organisée à Luzy par le Sel local.

Quelques bénévoles avaient prévenu chacun des exilés de la tenue de l’événement. L’objectif était de créer un espace de rencontre supplémentaire pour favoriser leur intégration dans la vie du village. « Et le climat, à Luzy, c’est très différent de l’Albanie, alors ? » demande Laurent à un nouveau venu, qui lui répond d’un signe de main affirmatif. Tout sourire, un autre fait des tours du quartier sur son vélo rouge, une petite fille en amazone sur le cadre. Ailleurs, Stéphanie échange avec deux Iraniennes fraîchement débarquées, qui bredouillent quelques mots d’anglais. « Vous venez demain à l’atelier [bihebdomadaire d’activités manuelles] ? Ce sera poterie, vous connaissez ? » Elles promettent, intriguées et amusées.

Des demandeurs d’asile venus se servir à la « gratiferia » de Luzy.

Le Morvan a beau fournir chaque année le sapin de Noël de l’Élysée, il se dépeuple rapidement. Au début des années 1980, la commune de Luzy abritait près de 3.000 habitants contre un peu moins de 2.000 aujourd’hui. Sur les 40 appartements de l’immeuble de HLM rue Lafond, à 400 m de la rue du Commerce, 26 sont vides faute de demande. Y sont désormais logés cinq familles albanaises, une Kazakh, deux Iraniennes et onze Afghans et Sénégalais seuls, soit 37 personnes au total. Tous fuient les persécutions de leurs pays d’origine et sont pris en charge en tant que demandeurs d’asile. Dans 3 à 18 mois, ils sauront s’ils peuvent rester définitivement en France ou s’ils seront reconduits à la frontière. D’ici là, chaque famille touche au maximum 17 € par jour d’aides de l’État, et la préfecture paye les loyers au bailleur social.

Sur les 40 appartements de l’immeuble de HLM rue Lafond, 26 sont vides faute de demande.

« Dans les conditions actuelles, nous allons vivre avec des réfugiés. Ne serait-ce que pour des raisons climatiques, c’est inévitable. Autant prendre les devants »

Fation est Albanais. Il pose spontanément devant l’appareil photo, peu après sa sortie de la messe de la matinée, puis tient à faire rencontrer à Reporterre sa femme et ses deux enfants, à domicile. Le colosse de 35 ans souffle à peine en grimpant les 7 étages sans ascenseur. Derrière la porte décorée d’une couronne de gui, les murs sont blancs et le mobilier de série dans les quatre pièces n’est quasiment égayé que par le vélo à petites roues du benjamin. Fation est soulagé d’être arrivé à Luzy après un voyage qui l’a emmené, une fois arrivé en France, deux mois à Dijon puis à Decize, dans la Nièvre. Il n’a qu’une hâte : obtenir des papiers et le droit de travailler. En attendant, il donne des coups de main aux techniciens de la mairie et compte s’impliquer auprès des associations locales.

Fation et sa famille.

Depuis la crise de 1929, la mairie de Luzy a été pendant 84 ans aux mains de la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière) puis du Parti socialiste. Ses 2.000 habitants sont très majoritairement favorables à l’accueil de ces nouveaux voisins, comme le montre le dernier micro-trottoir de France 3 Bourgogne. Reporterre a cherché à rencontrer des Luzycois qui y seraient aujourd’hui opposés, parmi les plus défavorisés comme les plus aisés, en vain. « Nous, les habitants du HLM [rue Lafond] sommes les premiers concernés, commence Éric ]. Et on trouve que tout se passe bien, on n’a pas peur. » Le plus important pour le trentenaire fatigué, c’est que « les Albanais disent bonjour » et qu’ils aident régulièrement sa mère à monter ses courses.

Les panneaux géants « village du futur » à l’entrée du bourg sont synonymes de maintien des services publics et d’initiatives écologiques. Depuis son élection en 2014, Jocelyne Guérin est une maire super-active. « Je pilote ma ville comme une entreprise et je veux qu’elle soit ambitieuse », dit l’élue à Reporterre. L’ancienne directrice départementale de la Caisse d’épargne et ex-adjointe à la culture cherche à rendre sa ville la plus attractive possible. À l’aide d’investissements et d’emprunts mais aussi des bonnes volontés locales, Luzy fait ainsi figure d’exception dans le sud du Morvan, qui est déserté par les commerces et les services publics. La gare de la commune, la poste, le centre médical, la bibliothèque, les écoles maternelle et primaire et le collège, les commerces et le marché tournent à plein régime, et 70 associations sportives, culturelles et sociales animent un complexe sportif, un restaurant végétarien, une boutique à petits prix, une Amap, des salles de concert, un cinéma et une grande halle de 2.500 m². Fête de l’accordéon ou du violon, Rock’A’Bylette : plusieurs festivals par an drainent jusqu’à 3.000 visiteurs par jour, y compris des étrangers.

Photo : Le marché de Luzy, le vendredi matin, attire des habitants de tous les villages alentour, désertés par les commerces de proximité.

En 2015, Jocelyne Guérin avait présenté sa volonté d’accueillir des migrants à la suite d’un grand appel de l’État. « Dans les conditions actuelles, nous allons vivre avec des réfugiés, dit-elle aujourd’hui à Reporterre. Ne serait-ce que pour des raisons climatiques, c’est inévitable. Autant prendre les devants. » L’idée a été entérinée par le conseil municipal à l’unanimité moins une abstention. Elle est concrétisée deux ans plus tard par la Fédération des œuvres laïques de la Nièvre (FOL 58), qui a répondu à un appel de la préfecture pour monter un service d’hébergement d’urgence pour demandeurs d’asile (Shuda). L’État est séduit par le dynamisme de Luzy. Pour la maire, qui n’a pas dépensé un centime, il n’y a pas de raison de solliciter à nouveau l’avis du conseil municipal ou de prévoir un référendum : « Nous portons ces valeurs depuis le départ. Maintenant, nous prenons nos responsabilités. » Outre les ateliers d’art plastique organisés chaque semaine, les exilés participent à la vie du village, les jours de marché ou les soirs au café, comme n’importe quel habitant.

« Le Front national n’a aucune solution réelle à apporter à ces difficultés »

Au milieu des pâturages de vaches charolaises, les villages ruraux du Morvan sont visités à tour de rôle par une camionnette de cinéma itinérant. Benoît a conduit l’une d’entre elles pendant presque deux ans. « En dehors de Luzy, l’ambiance et les mentalités sont très différentes », constate-t-il. Au premier tour de la présidentielle de 2017, quatre des six villages limitrophes ont placé Marine Le Pen en tête des suffrages, devant François Fillon.

Photo : Yves et Nadine, à la table autour de laquelle est née le collectif Luzy hospitalité.

Depuis la fin du mois de septembre 2018, les partis de droite extrême ont lancé leurs offensives depuis l’extérieur de Luzy. Lorsqu’elle a eu vent du projet de la préfecture, la section dijonnaise du Rassemblement national (RN, ex-FN) a déposé dans les boîtes aux lettres de la commune des tracts contre les migrants. Quelques jours plus tard, elle a lancé une pétition contre le Shuda de Luzy, rapidement signée par quelque 400 personnes — dont une écrasante majorité ne réside pas à Luzy, ont indiqué à Reporterre des sources concordantes. Elle est suivie d’une autre, mise en ligne par Debout la France (DLF), le parti du Nicolas Dupont-Aignan. Joint par téléphone, le responsable du parti pour la circonscription, Pascal Lepetit, ne tarde pas à révéler le fond de sa pensée : « Une partie des terroristes du Bataclan sont venus en France grâce à la “filière réfugié”. Maintenant, des mamies de 80 ans vont vivre à Luzy avec des personnes d’une autre culture et religion qu’elles », dit-il. Son discours est ponctué d’erreurs factuelles — « 100 % des demandeurs d’asile sont musulmans ».

Le 2 octobre dernier s’est tenue une réunion publique d’information destinée à répondre aux questions des riverains sur le Shuda. Une douzaine de militants du RN et de DLF de la région ainsi que quelques habitants des villages alentour l’ont perturbée. Paul ], un chauffeur d’engin forestier de 25 ans, est l’un d’entre eux et se défend au téléphone d’être « un nazi ou un facho ». « On travaille à plein temps, on rembourse des crédits pour la voiture et pour la maison et on ne peut plus remplir la cuve de fuel pour se chauffer », dit-il. Les demandeurs d’asile sont dans des situations plus difficiles et ils « n’y peuvent rien, mais ils ne devraient pas être aidés en priorité », estime-t-il.

Le collectif Luzy hospitalité s’est créé en réaction à cet événement et réunit des profils variés, d’une employée municipale de 25 ans à une institutrice retraitée. Chez lui, à Luzy, Yves, 50 ans et trois points noirs sur le dos de la main en souvenir de ses années de militance libertaire, détaille la mission principale de ce groupe non partisan, avec en fond sonore un morceau de hard rock : prendre le temps de discuter avec les habitants. Les rumeurs qui circulent à une vitesse folle et auxquelles Reporterre s’est retrouvé confronté sur place à plusieurs reprises sont en effet le premier obstacle à surmonter : par exemple, sur le marché de Luzy, Christian ], installé dans une ville à quelques dizaines de kilomètres, se dit « plutôt contre l’arrivée de migrants ici. Quand on sait que c’est des employés du gouvernement qui vont les chercher exprès dans leurs pays contre leur gré, pour qu’il se retrouve à mendier ici, c’est débile ».

Pour être bien armé, Yves, graphiste et photographe indépendant, affirme passer trois ou quatre heures par jour à lire la presse en ligne « pour croiser les informations ». Le collectif édite également des tracts sur la diversité. L’activité la plus chronophage consiste « à expliquer à ceux qui en bavent, dans les rues et au marché, que ce ne sont pas [les exilés] qui leur prennent ce qu’ils n’ont pas. Et que le Front national n’a aucune solution réelle à apporter à ces difficultés ». Le succès est au rendez-vous : la dernière fois que Pascal Lepetit, le responsable de Debout la France, est venu à Luzy, il tractait seul sur le parking du supermarché, à 20 km de chez lui. Personne n’a conservé ses prospectus.

Photos de Maxime Grimbert

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Source : https://www.anti-k.org/2018/12/27/migrants-des-villages-a-bras-ouverts/

Migrants. Des villages à bras ouverts

L’Humanité, 26 décembre 2018

Dans l’Allier, des villages sont devenus, grâce à la volonté de maires, d’habitants et d’associations, des lieux d’accueil pour des réfugiés venus d’Afrique, de Syrie ou d’Afghanistan. Rencontres au sein de cette ruralité qui a la solidarité au cœur.

Dans les frimas de décembre, une silhouette bossue émerge à hauteur du tilleul de Sully, planté au cœur de La Petite-Marche. Un enfant emmailloté dans le dos, Mariam déambule lentement dans le froid qui recouvre le village des Combrailles. Après quelques mètres, la voici sur le perron de la mairie. C’est ici, au premier étage du bâtiment municipal que sa sœur, Kawsar, a élu domicile. Ce matin-là, les deux jeunes femmes ont rendez-vous avec Gérard Renoux, maire sans étiquette de cette commune de 200 âmes. Accompagné de Roger Tripier, le premier adjoint, l’édile est venu prendre des nouvelles de la famille. « C’est moi qui les ai fait venir il y a six mois avec leurs enfants, alors je me sens responsable de leur bien-être », explique-t-il, tout en grimpant les escaliers qui mènent de la salle du conseil à leur appartement.
« J’ai toujours été sensible à la problématique des migrants »

Mariam, 28 ans, et Kawsar, 29, sont nées au Darfour, à l’ouest du Soudan. Lorsqu’en 2002 la guerre civile éclate, la vie de cette famille de bergers va être bouleversée. « Les janjawids (1) sont venus dans notre village et ont tout dévasté », raconte Mariam, en tentant de se défaire des couches de châles inhabituelles pour elle. « Plusieurs membres de notre famille, dont des frères et notre père, ont été massacrés », ajoute Kawsar, faisant s’installer les invités autour de la table. Le viol est une arme de terreur largement usitée par les hommes de main de Khartoum, aussi leur mère décide-t-elle de fuir le Soudan pour rejoindre le Tchad voisin, point de départ d’un long périple. Quinze années d’errance chaotique s’ensuivent, qui les mèneront d’un camp d’exilés à l’autre (neuf au total), avant que l’Office français des réfugiés et apatrides (Ofpra) ne sélectionne la famille pour l’intégrer au programme de réinstallation du HCR, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Début 2018, elles obtiennent un titre de séjour de dix ans.

Pierre Thomas, maire d’Ygrande, avec Ahmed, réfugié soudanais. Roger Tripier (à gauche), premier adjoint de La Petite-Marche avec Kouassar, Mariam, Pierre, son jeune fils, et Gérard Renoux, maire du village. Louisette et Gilles Mazuel avec Ahmed et Tafs, en plein apprentissage du Français à Ygrande. Photos : Jérome Chabanne

Pierre Thomas, maire d’Ygrande, avec Ahmed, réfugié soudanais. Roger Tripier (à gauche), premier adjoint de La Petite-Marche avec Kouassar, Mariam, Pierre, son jeune fils, et Gérard Renoux, maire du village. Louisette et Gilles Mazuel avec Ahmed et Tafs, en plein apprentissage du Français à Ygrande. Photos : Jérome Chabanne

Leur présence dans l’Allier n’est cependant pas le fruit du hasard. « Nous avions deux logements communaux libres depuis plus de deux ans, rappelle Gérard Renoux, alors que le loyer ne dépassait pas les 250 euros. Dans le même temps, j’ai toujours été sensible à la problématique des migrants. L’association Viltaïs nous a mis en relation avec Mariam et Kawsar et j’ai décidé de les accueillir ! » Arrivées en France en février, les deux mères et leurs enfants (5 et 4 respectivement) échouent d’abord à Lalizolle, à 40 kilomètres de La Petite-Marche. Le maire du village, Gilles Trapenard, les reçoit dans le cadre d’un programme d’accueil provisoire de quatre mois, avant une installation de plus long terme à La Petite-Marche. Mais le court passage à Lalizolle restera un souvenir fort pour tout le clan. « C’est là-bas que bébé Pierre est né », se remémore Mariam, installant l’enfant encore ensommeillé sur ses genoux. « Tout comme moi ! » se réjouit Gérard Renoux, désignant deux billes rondes sortant du pagne de la mère. « Lui dans un camion de pompier, moi dans une maison. Mais on est frères et désormais concitoyens ! » conclut l’édile, la voix couverte par un joyeux brouhaha.

Depuis les fenêtres mi-closes de l’appartement, des cris d’enfants montent jusqu’à la salle de séjour. C’est l’heure de la récréation dans l’école mitoyenne de la mairie. En septembre, deux des enfants de Mariam et Kawsar, Imran et Haroun, sont venus grossir les rangs des classes de maternelle. « Pour La Petite-Marche, deux petits en plus, cela permet de résister face aux menaces de fermeture d’école. Et les villages alentour en profitent aussi. À Terjat, trois de leurs enfants sont inscrits en primaire. Et à Marcillat, trois autres sont scolarisés en collège », explique Roger Tripier, le premier adjoint.
S’armer de patience pour maîtriser un jour la langue française

Mais l’arrivée de cette famille – qui pourrait bientôt enregistrer la venue de la grand-mère encore retenue dans un camp – n’est pas toujours vécue comme une aubaine dans le village. « J’ai reçu un jour une carte postale pour le moins attristante, explique Gérard Renoux. Avec des mots laids qui rappellent que racisme et bêtise vont toujours de pair. Mais heureusement, c’est un exemple rare ! » Le mobilier, la télévision et l’électroménager qui entourent les invités ont été offerts par des habitants de La Petite-Marche ou des villages voisins. Tout comme les ustensiles de la cuisine, d’où le sifflet aigu d’une bouilloire annonce l’heure du thé… « La boisson des Soudanais… », rappelle dans un français approximatif Kawsar en se rendant dans la petite pièce. Un défaut de langage qu’elle et sa sœur ont bien l’intention de gommer en se rendant une fois par semaine à des cours de français langue étrangère (FLE), à Montluçon. Là encore, la solidarité, et en particulier la présence d’une assistante sociale mobilisée par Viltaïs, permet aux deux sœurs de ne pas rester enclavées dans leur petit village. « Il y a toujours quelqu’un pour nous amener en voiture, pour faire les courses par exemple. Mais moi, quand je parlerai français, la première chose que je ferai sera de passer mon permis de conduire ! » conclut Mariam, bébé Pierre fermement accroché à son sein.

Peut-être le hasard mènera-t-il alors la jeune femme sur les routes du bocage bourbonnais, à une soixantaine de kilomètres au nord-est de La Petite-Marche. Là-bas, à Ygrande, berceau d’Émile Guillaumin, l’auteur de la Vie d’un simple, portrait d’un métayer à la fin du XIXe siècle, Mariam ne manquera pas de rencontrer les descendants des paysans que dépeignait l’écrivain. Mais aussi des compatriotes du Darfour, un jeune homme venu d’Érythrée, ou encore des familles arrivées de Syrie et d’Afghanistan. À Ygrande, ils sont 16 réfugiés, demandeurs d’asile, à vivre au milieu des 780 habitants du bourg où se côtoient déjà 17 nationalités

Assis au-dessous de la Marianne rouge de la salle du conseil municipal, Pierre Thomas, le maire communiste du village, tient son rendez-vous hebdomadaire avec trois d’entre eux, accompagné de Cyril Resseguier, responsable de l’association Forum réfugiés-Cosi. « Il y a toujours eu des exilés ici, à Ygrande, explique l’élu. Dès la fin de la guerre de 1914-1918, notre village a reçu des Belges, des Hollandais, puis, dans les années 1930, des Espagnols, des Italiens et, plus tard encore, des Portugais, des Polonais. Accueillir des gens qui ne peuvent plus vivre dans leur pays, c’est dans notre ADN, c’est notre devoir et c’est celui de la République. »

Pierre Thomas, maire d’Ygrande, avec Ahmed, réfugié soudanais. Roger Tripier (à gauche), premier adjoint de La Petite-Marche avec Kouassar, Mariam, Pierre, son jeune fils, et Gérard Renoux, maire du village. Louisette et Gilles Mazuel avec Ahmed et Tafs, en plein apprentissage du Français à Ygrande. Photos : Jérome Chabanne

Pierre Thomas, maire d’Ygrande, avec Ahmed, réfugié soudanais. Roger Tripier (à gauche), premier adjoint de La Petite-Marche avec Kouassar, Mariam, Pierre, son jeune fils, et Gérard Renoux, maire du village. Louisette et Gilles Mazuel avec Ahmed et Tafs, en plein apprentissage du Français à Ygrande. Photos : Jérome Chabanne

Ava et son fils Bahram sont arrivés d’Afghanistan en décembre 2017. Cette famille chiite, résume à elle seule tout le labeur et la réussite de la collaboration entre la mairie et l’association Cosi, entamée fin 2015. « Contrairement aux programmes simples de réinstallation dans d’autres villages, avec des gens qui ont déjà des papiers, notre projet est basé sur l’accompagnement de demandeurs d’asile, explique Cyril Resseguier. Ici à Ygrande, un assistant social les suit dans leurs études, dans le paiement de leurs loyers et dans l’obtention d’aides sociales. » Le plus dur pour Ava sera finalement de s’armer de patience pour maîtriser un jour la langue française, condition sine qua non à l’octroi de papiers. Une difficulté que Bahram, 13 ans, en quatrième au collège de Bourbon-l’Archambault, a déjà franchie, pour la plus grande fierté de sa mère. « Nous avons survécu aux attaques des talibans, explique-t-elle, un sourire dans les yeux, alors je ne vois pas pourquoi je n’arriverais pas un jour à bien parler le français. Alors, je pourrais réaliser mon rêve de toujours… devenir pilote d’avion ! » projette la jeune femme. Une ambition qui pourra peut-être se réaliser, grâce aux travailleurs sociaux mais aussi aux habitants du village.
« J’ai eu la chance de rencontrer les bonnes personnes »

À 500 mètres de la mairie, du côté du lotissement de la Bretonnerie, une bicyclette dévale à toute vitesse les ruelles du centre-ville. Ahmed, 27 ans, rentre chez lui une baguette sous le bras. Le jeune homme, ancien vendeur de légumes sur le marché de Kutum, au nord du Darfour, a fui le Soudan en 2015, lui aussi victime des violences perpétrées par le régime militaro-islamiste d’Omar Al Bachir. La petite maison qu’il partage avec deux autres réfugiés est une des neuf habitations à loyer modéré gérées par la commune sur les 34 répertoriées dans le village. C’est l’heure du repas. Depuis la cuisine, Tafsit, un Érythréen de 22 ans, nous raconte son histoire. « Je suis né non loin d’Asmara, j’étais dans l’armée quand j’ai décidé de fuir, relate-t-il. Je suis un chrétien fervent – je fais la prière à chaque repas – et je remercie Dieu de m’avoir amené jusqu’ici. Après avoir passé la frontière du Soudan, je suis resté dix-huit mois à Khartoum. Puis je suis parti en Libye, où j’ai failli être tué. Après, j’ai pris un bateau pour l’Italie. » S’il reste le temps qu’il faut, peut-être Tafsit pourra-t-il un jour parler un français aussi châtié que celui d’Ahmed. « Quand je suis arrivé, je ne parlais pas un mot de votre langue. Mais j’ai eu la chance de rencontrer les bonnes personnes », confie-t-il en désignant la maison située juste en face. Cette maison, c’est celle de Louisette et Gilles Mazuel, Ygrandais et militants PCF, pour qui le mot communisme est une pratique quotidienne et discrète. « C’est eux qui m’ont accueilli la première fois et qui m’ont, avec certaines de leurs connaissances, aidé à meubler la maison. Ils m’ont aussi procuré les outils pour le jardin », se souvient Ahmed, passant devant une petite parcelle de terre, avant de traverser la rue.

Pierre Thomas, maire d’Ygrande, avec Ahmed, réfugié soudanais. Roger Tripier (à gauche), premier adjoint de La Petite-Marche avec Kouassar, Mariam, Pierre, son jeune fils, et Gérard Renoux, maire du village. Louisette et Gilles Mazuel avec Ahmed et Tafs, en plein apprentissage du Français à Ygrande. Photos : Jérome Chabanne

Pierre Thomas, maire d’Ygrande, avec Ahmed, réfugié soudanais. Roger Tripier (à gauche), premier adjoint de La Petite-Marche avec Kouassar, Mariam, Pierre, son jeune fils, et Gérard Renoux, maire du village. Louisette et Gilles Mazuel avec Ahmed et Tafs, en plein apprentissage du Français à Ygrande. Photos : Jérome Chabanne

Attablés devant un plateau apéritif, Gilles et Louisette accueillent le jeune homme comme leur fils. « Il y a deux ans, Ahmed est arrivé avec cinq autres réfugiés, explique l’ancienne institutrice, et nous nous sommes mis au travail. Régulièrement, plusieurs fois par semaine, je leur ai donné des cours de français, en complément. Aujourd’hui, je m’occupe aussi du petit Bahram. Mais je ne me concentre plus que sur une ou deux personnes. » Cette transmission du savoir par la solidarité n’aura pas été vaine. En janvier, après deux ans et demi passés à Ygrande, le jeune homme quittera le village pour Clermont-Ferrand. Il y a deux mois, Ahmed a obtenu un titre de séjour de dix ans. En juin, il passera un diplôme d’accès universitaire (DAU) lui ouvrant les portes d’études supérieures, avec en tête un projet bien défini : « Devenir interprète et pouvoir aider à mon tour les exilés du monde entier. »

(1) Des milices arabes locales armées, utilisées par le gouvernement central pour faire régner la terreur dans les régions rebelles.

Stéphane Aubouard

MONTMARAULT, EXEMPLE TYPE

Fin 2010, Bernard Martin, maire communiste de Montmarault, invite la population à participer à un projet de solidarité envers les réfugiés. Six mois plus tard, un centre d’accueil pour les demandeurs d’asile (Cada) est mis en place. En 2017, 100 places sont dédiées au Cada. Le village compte aussi une cinquantaine de réfugiés sans statut. Les demandeurs d’asile représentent en tout 10 % des 1 500 habitants du village. Une politique qui profite à la commune. La présence des réfugiés a permis à une classe menacée d’être maintenue. Des emplois ont été créés, dont un poste d’enseignement du français langue étrangère (FLE).