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France: Le naufrage de la gauche

Wednesday 6 February 2019, by siawi3

Source: https://www.revuedesdeuxmondes.fr/le-naufrage-de-la-gauche/

Le naufrage de la gauche

par Valérie Toranian

4 février 2019

C’est une séquence irréelle. Jamais la gauche n’aurait pu rêver de classes populaires autant en adéquation avec ses valeurs et ses revendications historiques. Augmentation du SMIC, augmentation du pouvoir d’achat, imposition des revenus les plus riches, critique du système capitaliste et de ses excès ultra-libéraux. Un véritable boulevard.

Car si l’on décortique, dans l’étude Cevipof*, le profil et les déclarations des 60 % de Français qui soutiennent les « gilets jaunes » en décembre 2018 (à un moment où le mouvement est vraiment social et moins radical), on y découvre… le retour de la lutte des classes. L’alliance des catégories moyennes et populaires (en soutien au mouvement) s’oppose aux catégories supérieures (pas en soutien).

« La gauche des villes a depuis belle lurette déserté les campagnes et n’a plus grand chose en commun avec la France des ronds-points. »

Parmi ceux qui soutiennent tout à fait le mouvement, 70 % pensent que le capitalisme devrait être réformé en profondeur. (À noter que 32 % des Français qui ne soutiennent pas du tout le mouvement le pensent également !) De même 51 % de ceux qui soutiennent le mouvement pensent qu’il faut prendre aux riches pour donner aux pauvres et 62 % pensent que l’économie actuelle profite aux patrons aux dépens de ceux qui travaillent. Il suffirait de se pencher pour récolter les fruits de la colère.

Le hic est que la gauche n’est plus depuis longtemps le parti de l’anticapitalisme ou des pauvres. La gauche des villes a depuis belle lurette déserté les campagnes et n’a plus grand chose en commun avec la France des ronds-points. La gauche et les pauvres, plus qu’un malentendu, une trahison. La descente aux enfers a commencé de longue date. Et comme souvent, l’enfer est pavé de bonnes intentions.

L’antiracisme, les droits des femmes, les droits des homosexuels, le mariage pour tous étaient et restent des batailles importantes. Ce fut l’honneur de la gauche, par exemple, d’avoir porté la bataille pour l’égalité salariale entre les hommes et les femmes. Mais pourquoi avoir fait de ces combats sociétaux le sens unique de l’idéologie du camp progressiste ? Exit les classes populaires de la France périphérique, les « beaufs » et les ringards, pour se concentrer sur la société des villes et sur les particularismes.

« Cette stratégie de bunkérisation de la gauche social-démocrate a laissé le champ libre au Front puis au Rassemblement national. »

La gauche a commencé à se faire hara-kiri dans les années 1980 en diagnostiquant la fin des idéologies, la fin de la classe ouvrière et en y substituant la défense des droits individuels. Ce qui rassemblait les uns et les autres, quartiers populaires et campagnes désindustrialisées, aurait dû être, plus que jamais, face à la mondialisation, la défense d’une vie « digne », dans un environnement culturel valorisant et non pas insécurisant.

Cette stratégie de bunkérisation de la gauche social-démocrate a laissé le champ libre au Front puis au Rassemblement national. Marine Le Pen a compris tout le bénéfice qu’il y avait à tirer de cette détresse des classes moyennes en proie au ressentiment. Les revendications sociales sont devenues son fond de commerce. L’anticapitaliste aujourd’hui, c’est elle.

La gauche aurait pu s’ancrer au moins dans ses valeurs républicaines : défendre la laïcité, comprendre l’insécurité culturelle liée à l’immigration et ne pas en faire un sujet tabou, refuser les politiques clientélistes qui ont légitimé les réseaux islamistes et leur stratégies anti-républicaines. Raté là aussi. Ceux qui se battent pour ces valeurs aujourd’hui sont peu nombreux, souvent hors de tout parti politique et doivent faire face à la haine d’un camp du bien qui les traite de républicains fascistes et laïcards. Manuel Valls, quels que soient ses défauts, avait incarné cette possible autre gauche. Il a été crucifié par les Frondeurs au sein de son propre camp, et parodié en quasi fasciste de la laïcité et dangereux islamophobe sur les réseaux sociaux.

« Explosée, pulvérisée, la gauche s’émiette indéfiniment. »

Des « gilets jaunes » viennent d’être licenciés par Amazon pour avoir, sur leur compte Facebook, défendu le mouvement et peut-être soutenu des blocages des entrepôts du géant de la vente en ligne. Quelle belle fable du XXIe siècle ! David contre Goliath. Amazon, l’ogre qui rêve de voir disparaître toute forme de commerce de proximité pour avoir la main mise absolue sur nos achats, le tout avec notre bénédiction ravie : plus terrifiant qu’une prophétie orwellienne. En face, quelques employés en gilets jaunes qui pestent contre leurs conditions de travail. Le pot de terre contre le pot de fer. Zola en aurait tiré un nouveau Bonheur des dames. Capra en aurait fait un film avec James Stewart luttant de toutes ses forces pour ne pas abandonner sa ville aux mains des exploitants et des cyniques comme dans La vie est belle.

On voudrait voir la gauche se ruer dans la brèche. S’indigner contre la toute puissance du géant des GAFA. Car accepter le progrès technologique, la révolution numérique et la globalisation n’oblige pas à se mettre à plat ventre devant les tycoons destructeurs d’emplois. Surtout lorsqu’on a en héritage les classes populaires.

Mais de quelle gauche parlons-nous ? Explosée, pulvérisée, la gauche s’émiette indéfiniment. Dans le dernier sondage Eurotrack d’Opinion Way /Les Échos et Radio Classique, pour les élections européennes de 2019, le Parti socialiste d’Olivier Faure est à 6 %. Moins que la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon à 8 % (qui ne décolle pas malgré sa tentative de récupération des « gilets jaunes »), à égalité avec Europe Écologie-les Verts de Yannick Jadot également à 8 %. Génération.s, le nouveau mouvement de Benoît Hamon, recueille 4 % des voix devant le Parti communiste à 2 % et Lutte ouvrière à 1 %. L’ensemble de la gauche peine à atteindre les 29 %. Et toute tentative d’union semble vouée à l’échec malgré les belles déclarations d’intention des uns et des autres. La gauche a-t-elle touché le fond ?

« La gauche doit retrouver de l’oxygène, une stratégie, un élan et un leader. Et retrouver de toute urgence le chemin des classes populaires. »

En face, l’ensemble des voix de droite, du centre droit LREM-UDI jusqu’au Rassemblement national de Marine Le Pen totalise 65 % des intentions de vote. Avec un Rassemblement national en tête à 22 % devant LREM à 20 %, les Républicains à 12 %. Et Debout la France à 7 %. Parmi ceux qui voteront à droite en France, il y aura beaucoup de brebis perdues par la gauche. Des classes moyennes anticapitalistes qui voteront RN. Des européens sociaux-démocrates qui voteront LREM ou UDI.

Si, comme l’annonce le JDD, Emmanuel Macron décidait de doubler le scrutin des élections européennes d’un référendum sur les réformes institutionnelles, le brouillage risque d’être complet pour les électeurs (mais peut-être cette idée ne déplaît-elle pas au président qui sait que l’Europe n’est pas un sujet populaire…?).

Quel que soit le scénario envisagé, il risque d’être désastreux pour la gauche. Lorsqu’on a touché le fond, on ne peut que remonter à la surface, dit l’adage populaire. On peut aussi rester au fond. Ce n’est vraiment pas ce qu’on souhaite à la gauche. Dans l’intérêt même du pays et de ses équilibres politiques. Parce qu’il faudra bien retrouver du sens après cette séquence « gilets jaunes » populiste. La gauche doit retrouver de l’oxygène, une stratégie, un élan et un leader. Et retrouver de toute urgence le chemin des classes populaires.

* Lire à ce sujet l’article de Luc Rouban, directeur de recherche au CNRS, sur The Conversation. L’auteur s’appuie sur la vague 10 du Baromètre de la confiance politique du Cevipof, réalisée auprès d’un échantillon représentatif de 2116 Français.