Source : El Watan, 20.01.2012
1.
Les anciens militants du FIS préparent leur come-back
Zouheir Aït Mouhoub
« Nous n’avons pas changé. Notre projet est le même. Le temps nous a donné raison. Regardez toutes ces femmes autour de vous : ce sont toutes des mouthadjbate. » Devant sa boutique de lingerie fine, à « Dubaï », le marché d’El Djorf (Bab Ezzouar), akh Abderrahmane* nous prend à témoin. Pour ce quadra, ancien militant du Front islamique du salut, le parti est « toujours là » et n’a jamais « cessé d’exister ». « Nous sommes certes exclus de la politique, mais nous faisons notre travail de sensibilisation et de prévention différemment. La population est très attentive à notre discours, qui reste le même », assure-t-il.
Vingt ans après le 11 janvier 1992, que reste-t-il de la mouvance salafiste ? Que sont devenus les militants du FIS dissous ?
Faycal, la cinquantaine, ex-élu local du FIS, s’est recyclé dans la vente de voitures allemandes, à la cité des Bananiers à Bab Ezzouar. Il vend et revend des berlines d’importation et, la barbe teintée de henné, nous parle de politique. « Il n’y a plus de politique, il ne reste que les affaires. C’est là où tout se joue. Comme disent les Gouars, il faut avoir les moyens de sa politique !, ironise- t-il avant de redevenir sérieux. Je vois souvent mes frères, nous discutons beaucoup de politique, nous restons attentifs à ce qui se passe sur la scène politique, nous analysons la donne et, en fonction, nous prenons des décisions », explique-t-il. Quelles décisions ? « Chaque chose en son temps... », se contente- t-il de nous répondre.
Faycal n’est pas le seul dans le business des voitures d’importation. Zakaria, son « frère », installé dans une rue fréquentée par les importateurs à Rouiba, s’est aussi reconverti dans le créneau. « J’ai passé cinq ans en prison pour troubles à l’ordre public. A ma sortie, en 1998, je n’avais même pas de quoi nourrir mon enfant âgé de 4 ans. Grâce à mes frères, j’ai pu travailler sur le marché de Rouiba. J’ai commencé par vendre des voitures ZH et petit à petit, je suis monté dans la gamme », nous raconte-t-il.
« DROIT CHEMIN »
Pour cet ex-militant islamiste, « le projet tient toujours. Tôt ou tard, nous le réaliserons ». Ce « projet » dont ils parlent tous, c’est la « dawla islamiya » (Etat islamique). Akh Moussa, importateur de téléphones portables et d’accessoires, reste lui aussi un élément actif, dans l’ombre, avec d’autres ikhwa. « Nous sensibilisons les jeunes, nous leur expliquons notre point de vue par rapport à ce qui s’est passé pendant les années 90. Les jeunes ont compris notre message et les choses vont bien », promet-il.
Grâce à un large réseau de commerçants, importateurs, marchands ambulants, imprimeurs, moniteurs de sport de combat, animateurs de halaqate et autres prédicateurs, les ikhwa ont leurs propres lieux de rencontre, des mosquées et des lieux de business aux larges ramifications. Leur cible : les jeunes. Des marchés de la banlieue à Alger- Centre, akh Rachid, vendeur de sachets en plastique, fait dans la hidaya (prédication) auprès des jeunes. Il prêche « la bonne parole ». « Ces jeunes ont besoin qu’on leur montre le droit chemin. Nous l’avons fait dans les années 1990, on nous a accusés de radicalisme puis de terrorisme. J’ai passé huit mois dans les camps d’ internement du Sud, j’ ai été condamné pour tentative de renversement de l’Etat et atteinte à la sûreté de l’Etat ! Pensez-vous que mes frères et moi allons oublier ? », interroge Rachid. Cet ex-militant du FIS, aux côtés de nombreux marchands ambulants des marchés algérois, « recrutent » de nouveaux adeptes en les invitant à assister aux halaqate organisées un peu partout dans les caves des immeubles, mosquées salafistes ou locaux commerciaux.
FETWA
Cela confirme les analyses de la scène politique nationale, donnant les islamistes comme étant la force la mieux organisée. Abdelwahab, imprimeur installé à Bordj El Kiffan (banlieue est d’ Alger), la cinquantaine, s’occupe de l’impression de « polycop », sorte de cours religieux distribués lors des halaqate. Et il est aussi... pourvoyeur de livres et des prêches les plus en vogue dans le milieu. Il n’est pas le seul, puisque Redouane, décodeur de téléphones portables et flasheur de démodulateurs de télévision, scrute les moindres fetwas, communiqués, prêches et autres nouvelles des frères salafistes à travers le monde. Il se définit comme un « relais local ». Grâce à sa connexion satellitaire, Redouane télécharge des vidéos, les grave et les distribue à ses frères. « Il n’y a rien de grave ou de mal à diffuser le savoir et la parole de Dieu, même si mon père, un des dirigeants du FIS, a été condamné pour ça au milieu des années 1990. Je reste fidèle à son engagement et à son combat. Aujourd’hui, les autorités ont compris le bien-fondé de ce que nous faisons, alors il n’y a pas de quoi s’inquiéter. »
Redouane est soutenu par un des importateurs les plus connus dans le milieu des affaires algérois. Grâce à sa « générosité », il fournit de nombreuses boutiques en CD à titre gracieux. Nous avons tenté de l’approcher, l’importateur a refusé de répondre à nos sollicitations. Un autre importateur de couvertures et de couettes de Dubaï, prolixe, accepte de nous parler.
ARRANGEMENT
« Nous avons été stigmatisés pendant longtemps, accusés de tous les maux de l’ Algérie. Aujourd’ hui, par je ne sais quel miracle, des politiques viennent nous voir. Certains veulent faire du business avec nous, d’ autres nous sollicitent pour apporter notre appui à leur parti. Mais nous restons sur nos principes : pas de politique jusqu’à la réhabilitation de notre parti, le FIS. » Il n’est pas le seul à prétendre cela.
Un haut responsable d’une administration publique, sous le couvert de l’anonymat, partage cet avis. « Nous nous sommes passé le mot : pas de politique jusqu’à la réhabilitation de notre parti. Avec l’aide de Dieu, nous parviendrons à reprendre notre place dans la société », affirme le haut responsable. « Oui, mes frères tentent de trouver un arrangement avec les autorités. Il y a quelques noms qui dérangent, mais de hauts responsables civils et militaires les ont assurés d’une possibilité de reprise imminente », croit savoir de son côté un autre cadre, chez Algérie Télécom. « Les choses commencent à se préciser. Bientôt nous pourrons faire de la politique... », affirme aussi Ali, un ex-militant du FIS, technicien chez Netcom.
L’entreprise de nettoyage et d’assainissement d’ Alger rassemble dans ses murs de nombreux ex- militants du FIS, qui... partagent la même histoire. « Licenciés par Ouyahia » dans les années 90, « récupérés par les entreprises publiques » après le vote sur la charte pour la paix et la réconciliation nationale. Pendant ce temps, les prédicateurs, issus pour la plupart de l’ex-FIS, poursuivent leur mission en Afrique en général, et en Algérie en particulier : combattre les évangélistes. Fouad Eddine, un de ces prédicateurs, revient tout juste d’Adrar. « Je suis outré et choqué par ce que font les évangélistes là-bas, confie-t-il. Je suis venu solliciter mes frères pour l’ envoi d’ une mission urgente. Combattons les mécréants d’ abord, la dawla islamiya viendra après... » ■
*Les noms de nos interlocuteurs ont été changés.
2.
Les partis islamiques parient sur le boycott de l’électorat FIS.
Salim Mes
C’est une certitude. Pour les partis islamiques qui s’apprêtent à participer aux prochaines législatives, les cadres de l’ex-FIS vont appeler leurs sympathisants au boycott. Pour ces partis, cette décision serait dictée par l’interdiction faite par le gouvernement aux responsables du parti dissous de ne pas avoir la possibilité d’être candidat. « C’est une erreur, estime Abdelmajid Menasra, président du Front du changement national (FCN), non encore agréé. Les responsables de l’ex-FIS ne devraient pas s’enfermer dans cette attitude, mais plutôt encourager leurs partisans à participer à la victoire du camp islamiste. C’est la seule façon pour eux de faire avancer leurs revendications. »
Ce boycott annoncé n’empêche pas les appels du pied répétés des formations islamistes en direction des sympathisants du parti dissous, même si toutes nient avoir mis en place une stratégie spécifique pour cibler les partisans du boycott. « Nous avons un discours politique qui s’adresse à tous les Algériens, d’autant que nous avons tous le même référent islamique, souligne Abderrezak Mokri, vice-président du Mouvement social pour la paix (MSP).
Les leaders du FIS se trompent en ne prenant pas en considération l’évolution de leur électorat. Les aspirations de ceux qui les ont rejoints en 1990 n’ont plus rien à voir avec leurs aspirations actuelles. L’électorat islamique est beaucoup moins porté sur l’islam idéologique, donc politique, comme par le passé. »
Un point de vue que partage le chargé de la communication d’El Islah, Rachid Yaïssi. « Il ne faut pas perdre de vue que ceux qui avaient 20 ans au moment des élections dans les années 1990 en ont aujourd’hui 40, et leurs revendications ne sont plus les mêmes. D’ailleurs, le discours idéologique tenu par l’ancien parti dissous n’a plus la même attractivité que par le passé, c’est pour cela que nous tenons un discours réaliste. »
Reste que les formations islamistes craignent de se voir voler la victoire lors des prochaines législatives, si le taux d’abstention est trop élevé. Elles soupçonnent le pouvoir de vouloir utiliser l’abstention, pour justifier les scores obtenus. « L’abstention va jouer contre nous, analyse Mohamed Hadibi, porte-parole du parti Nahda et secrétaire national chargé de l’information. Les sympathisants de l’ex-FIS doivent comprendre qu’il serait suicidaire pour toute la mouvance islamiste de perdre des voix lors de ces élections. Nous les avons toujours respectés et défendus et nous comptons sur leur bon sens pour qu’ils aillent voter le jour des élections. »
3.
La nébuleuse éclatée
Ahmed Zaoui Emprisonné en 2002 en Nouvelle-Zélande à la demande des Français pour « appartenance à un réseau terroriste », mais soutenu par des politiques néozélandais, il est finalement libéré et vit toujours là-bas. Sa famille, réfugiée à Kuala Lumpur en situation irrégulière, l’avait rejoint en 2007. Zaoui a travaillé pour de nombreuses associations islamiques, notamment Manawatu. En 2009, il ouvre un fast-food Kebab nommé The Desert Rose in Palmerston North et écrit des livres. Influent et médiatisé, il est responsable du conseil de coordination internationale de l’ex-FIS.
Anouar Haddam .Installé aux Etats-Unis depuis 1992, presque toléré par les autorités américaines, cet ancien responsable de l’instance du parti dissous, professeur d’université, vient de lancer le Mouvement pour la liberté et la justice sociale (MLJS) en Algérie et a
exprimé son désir de revenir au pays. Encore étiqueté « intellectuel du FIS », il reste influent.
Mourad Lahlou Cet importateur de matériel informatique a été président du NAHD. Aujourd’hui, il prétend détenir la majorité des parts du club de football algérois alors que le président prétend le contraire.
Ahmed Merani Ancien prédicateur de La Casbah et responsable de la commission des affaires sociales du Front, il a été ministre dans trois gouvernements successifs depuis 1992 puis sénateur. Selon des indiscrétions, ce bon vivant a disparu des écrans.
Saïd Guechi L’un des quinze fondateurs officiels du FIS et membre du majliss echourra a occupé les fonctions d’ambassadeur d’Algérie en Arabie Saoudite, après avoir dirigé le ministère du Travail dans le gouvernement
de Sid Ahmed Ghozali. Lui aussi a disparu des radars.
Mourad Dhina Arrêté à l’aéroport de Orly (Paris) mardi 17, cet ex-chercheur en nucléaire vivait en Suisse depuis 2001. Il y était officieusement toléré malgré sa demande d’asile politique rejetée en 1996. Il y exerçait l’activité de consultant en informatique mais n’a jamais arrêté l’activisme. Il est, entre autres, un des fondateurs du mouvement d’opposition Rachad, qui regroupe des Algériens à l’étranger : ex-militants du FIS et hauts fonctionnaires exilés à l’étranger.
Ali Benhadj A 56 ans, l’ancien numéro 2 de l’ex-FIS, et après sa libération en 2003 suite à douze ans d’emprisonnement, rassemble toujours quelques fidèles autour de lui vendredi dans une
mosquée à Kouba pour commenter l’actualité. Il a gardé l’image d’un « pur », car non engagé dans le business ou la proximité avec une quelconque structure partisane. Il n’a jamais condamné le terrorisme.
Kamel Guemazi Ex-président de l’Assemblée populaire de la commune d’Alger et membre du majliss echourra, il s’est lancé ensuite dans les transports urbains et routiers, en association avec Rabah Kebir. Son recyclage dans les affaires ne l’empêche pas de poursuivre son activisme.
Benamar Laribi Cet ex-FIS a rejoint les rangs d’Ennahda à l’époque de Djballah. Il s’est associé au général Mohammed Betchine, conseiller du président Zeroual, dans la banque privée algéro-saoudienne, El Baraka. Il est toujours dans les affaires.
Benazouz Zebda Membre du majliss echourra, il dirigeait jusqu’en 1991 El Mounquid, l’organe du parti. Jouant de sa cécité, il obtient une bourse d’une organisation caritative islamique pour reprendre des études de théologie en Turquie après avoir été écarté de la direction du FIS. Mais ne fois installé dans ce pays, il abandonne ses projets d’études pour monter, avec le plus jeune fils d’Abassi Madani, une entreprise d’import-export – des biscuits aux matériaux de construction – qui sert, toujours aujourd’hui, d’intermédiaire entre les businessmen turcs et algériens.
El Hachemi Sahnouni L’ancien dirigeant islamiste a demandé en juin dernier à ce que la charia soit la source de toutes lois en Algérie. Avec un autre dirigeant islamiste, Abdelfattah Zeraoui Hamadach, ils ont écrit à Abdelaziz Bouteflika pour appeler à une « réconciliation historique » en Algérie afin de « barrer la route aux ingérences étrangères ». Il a également appelé à unir les rangs des islamistes en vue des législatives de mai prochain.
4. Dans la tête d’un salafiste
Notre journaliste a suivi un salafiste de la banlieue est d’Alger. Les propos retranscris ci-dessous peuvent choquer certains lecteurs, mais ils montrent une réalité : celle de la banalisation de la pensée salafiste. Si nous avons choisi de le publier tel quel, c’est pour mieux faire apparaître ce que ce témoignage laisse entrevoir en filigrane : la faculté des intégristes à s’emparer de la détresse sociale, leur infatigable travail souterrain depuis les années 90 et leur détermination à changer la société.
5. EDITO
Le FIS, à défaut
Par Adlène Meddi
Le FIS est mort ? Vive le FIS ! C’est dans l’espace flou entre ces deux slogans que balance le fond du débat politique depuis plus de vingt ans. La volonté d’embrigader ce débat entre ces deux formules n’est pas née du génie politique de nos gouvernants, mais plutôt par défaut. Par défaut de construire une légitimité démocratique, par défaut de sortir de la confrontation avec l’islamisme armé avec une idéologie d’Etat laïque et moderniste, par défaut de s’ouvrir à la société et de s’affranchir des multiples oppressions. La persistance et l’entrisme de la pensée fondamentaliste, vingt ans après les défilés des « Afghans » à Alger, ne sont que le résultat de l’échec de l’Etat à se démocratiser. Aujourd’hui, même ceux qui avaient soutenu le putsch de janvier 1992 se rendent à la cynique évidence : les décideurs n’ont pas affronté les islamistes pour les beaux yeux de la République. Ils voulaient juste préserver leurs intérêts à travers un combat douteux, où se mêlaient la décision de partir en guerre punitive contre les électeurs FIS et le maintien du système. A défaut de construire, avec la société, une idée du vivre- ensemble, reconnaître une Algérie multiculturelle et humainement riche, les gouvernants ont choisi de claquer bruyamment la porte dont ils pensaient – à tort – qu’elle les séparait du torrent de sang des années 1990, pour tenter d’instaurer une Algérie fictionnelle, faussement surbudgétisée, profitant d’une fausse paix civile, branchée sur les fetwas superstitieuses qui ridiculisent même l’islam. Ce n’était pas à une décision de justice de dissoudre le FIS, mais plutôt à une volonté politique et populaire d’aller vers l’Etat algérien tel qu’il a été préfiguré dans la Déclaration du 1er Novembre. A défaut, le FIS est là, ses petits-enfants aussi, partout. Et pour longtemps encore. ■