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INGRATES FOURMIS

Une réponse à la stratégie de Manning selon laquelle il faudrait laisser à l’EI des enclaves autonomes à gouverner.

samedi 20 septembre 2014, par Marieme Helie Lucas

Toutes les versions de cet article : [English] [français]

Source : siawi, 20.09.2014

marieme helie lucas

Que l’on croit ou pas qu’une intervention militaire US/Europe contre l’Etat Islamique soit une stratégie vouée à l’échec,
que l’on prévoit ou pas que le fait de choisir la mauvaise stratégie pourrait plonger la région dans le chaos pour des décennies et amener encore plus de combattants à rejoindre l’EI,
que l’on considère ou pas qu’une intervention militaire ne ferait que servir de couverture à l’impérialisme au Moyen Orient,
que l’on soit conscient ou pas du fait que, dans le passé, les droits humains ont servi de justification aux opérations militaires,
que l’on soit ou pas un pacifiste jusqu’au-boutiste, opposé à toute guerre quelle qu’elle soit, y compris contre Hitler (ou les nouveaux Hitlers de notre temps, qu’en Algérie nous appelons depuis les années 90 des fascistes-verts),...

il y a une chose qui devrait faire dresser les cheveux sur la tête de quiconque a lu l’opinion glaçante de Manning sur la meilleure stratégie pour les USA contre l’EI, telle qu’elle a été exposée dans Le Guardian et republiée par Portside : c’est l’absence de considération - inhumaine, décomplexée, sure de son bon droit – envers les populations concernées, sur le terrain, et envers ce qu’elles veulent pour elles-mêmes.

Selon Manning :
La seule façon de vaincre ISIS c’est de lui permettre de créer son propre ‘état failli’, une ‘enclave autonome’ dans laquelle, avec le temps, l’incendie ‘s’éteindra de lui-même’.

Intéressant… Et qui vit dans cette ‘enclave autonome’, ce ‘territoire clairement délimité’ ?
Des fourmis, on imagine… En tout cas pas des humains, surement, aux yeux de Manning…

Le soldat Manning ne semble pas le moins du monde se soucier du sort de ces sous-humains abandonnés sans remords aux mains d’intégristes armés, qui revendiquent sans faillir le nettoyage ethnique, les conversions forcées, le viol rebaptisé ‘mariage temporaire’, la décapitation des untermensch/kofrs (comme ils étiquettent tous ceux qui ne sont pas de leur avis), etc… comme partie intégrante de leur devoir islamique.

C’est dit sans fard, soldat Manning ! Tant que ce sont ces insectes – et non pas des américains – qui souffrent et meurent d’horrible façon, qui ça dérange ?

Et combien de temps le soldat Manning compte-t-il nous laisser en otage, pour le bien du reste d l’humanité ? Un temps indéterminé… le temps pour ‘ISIS de devenir progressivement impopulaire’…

A quelle allure, ce ‘progressivement’, soldat Manning ? Quand les fascistes montent au pouvoir, l’histoire le montre, ils s’y accrochent, de façon franchement peu démocratique… Combien de temps devrions nous être sacrifiés aux soit disant intérêts généraux ? 50 ans ? : comme les espagnols laissés à crever sous la botte de Franco pour épargner une guerre au reste du monde ?
50 ans c’est toute une vie pour un humain, alors pour une fourmi, n’en parlons pas…

Manning-les-mains-propres n’est ni le premier ni le seul à avoir cyniquement suggéré – pour le salut de l’âme américaine – qu’on laisse les populations concernées faire l’expérience du fascisme, jusqu’à ce qu’elles aient rassemblé assez de force pour se révolter et en venir à bout. Ils ont été nombreux, au fil des années, à l’extrême-gauche et parmi les pacifistes et les droits-de-l’hommistes bien pensants, à exprimer la même opinion au nom de l’anti-impérialisme.
Je n’ai qu’une réponse à leur faire : ne parlez pas en notre nom, ne décidez pas à notre place qu’il nous sera bénéfique de vivre sous la botte fasciste, balayez d’abord devant votre porte (commencez donc par empêcher vos pays de vendre des armes à ces mouvements et à ces régimes intégristes), avant de vouloir – ‘pour notre bien’ – nettoyer devant chez nous.

Dans les années 90 en Algérie, les gens, le peuple, combattaient jour après jour pour empêcher que le pays ne devienne un ‘état failli’ et l’une de ces enclaves- zones autonomes que Manning propose de créer, au sein de laquelle auraient régné le GIA (Groupes Islamiques Armés) et ses semblables (FIS, AIS, FIDA, etc..) ; cela nous a coûté 200 000 victimes.
Contre l’avis général qui lui intimait de courber la tête devant les groupes armés intégristes, la population algérienne - et parmi elle tant de femmes -, abandonnée de tous ceux qui auraient du être ses alliés, a préféré mourir en combattant**.

A ce moment là aussi, des voix américaines se sont élevées pour suggérer qu’après tout le FIS ( Front Islamique du Salut) et le GIA n’étaient pas si mauvais que ça, puisqu’en tout cas ils ‘ne menaceraient pas les intérêts économiques des Etats Unis dans la région’. Ce fut écrit noir sur blanc dans un rapport de la Rand Corporation***.
Le rapport ne faisait pas mystère du fait que, ‘en cours de route’, ‘les droits humains seraient mis à mal’ et que ‘les droits des femmes seraient sévèrement limités sous la charia’, mais ‘ça, ce sont les affaires intérieures de l’Algérie’ et les Etats Unis ne doivent pas interférer.
Cela n’évoque-t-il pas l’actuel vœu pieux de Manning ?

Les choses n’ont pas beaucoup changé en trois décennies – ou même en huit, si l’on retourne jusqu’aux accords de Munich.
Que ce soit au nom du pacifisme, des droits humains et des valeurs humanitaires, ou que ce soit au nom de l’anti-impérialisme, les Ponce Pilate d’aujourd’hui se lavent toujours les mains de situations qu’ils ont eux-mêmes créées – eux ou les gouvernements qu’ils ont élus et qui agissent en leur nom – et où c’est nous qui devons vivre ; ces situations, ils les ont créées par leurs politiques de soutien inconditionnel aux extrême-droites religieuses (une façon indirecte d’en finir avec les forces progressistes et de gauche), par leurs ventes d’armes, et par leurs agressions militaires contre les régimes qui ne s’ajustaient pas à leur politique étrangère dans la région.

Cela fait déjà longtemps que le monstre Frankenstein que les USA et d’autres ont contribué à créer leur a échappé. Comment le ramener sous leur contrôle n’est certes pas chose facile, et ce n’est pas un pays, seul – ou même ’l’Occident’ - qui peut résoudre ce problème. Le problème, il est maintenant mondial et il faut y trouver une réponse mondiale, car de plus en plus de gens, en Afrique et en Asie sont maintenant pleinement conscients du danger que présente pour eux l’ISIS et ses semblables.

C’est avant tout à ceux qui sont directement concernés, en danger, déjà sous la botte des fascistes-verts – et non pas au soldat Manning – de dire au monde de quelle façon eux veulent que le monstre soit maitrisé, et aussi, clairement, comment ils ne veulent pas que la situation soit manipulée. Certes une intervention militaire US/Europe n’est sans doute pas ce dont ils rêvent, mais on peut penser qu’ils ne rêvent surement pas non plus de l’alternative que leur offre Manning et d’autres : à savoir se retrouver abandonnés, sans armes, livrés à leurs propres forces, en face de fascistes-verts armés jusqu’aux dents par précisément les mêmes pouvoirs européen et américain.

Une chose est sure : se voiler lâchement la face devant l’ascension mondiale de forces d’extrême droite qui avancent masquées derrière la religion - c’est à dire les formes nouvelles que prend le fascisme aujourd’hui -, cela n’épargnera pas au monde d’avoir à se confronter à l’appétit dévorant de ces mouvements.

Quant à abandonner ouvertement, cyniquement, certaines populations jugées de moindre importance (ou ne faisant pas au même degré partie de l’humanité ?), pour temporairement satisfaire l’appétit du monstre, c’est un choix à courte vue - et c’est aussi une honte.

Les fourmis se montrent vraiment bien ingrates, ces temps-ci.

Notes :

*Chelsea Manning Breaks Silence to Criticize Obama’s ISIS Strategy, By Ed Pilkington, September 16, 2014, The Guardian (UK).

** Poème attribué à Tahar Djaout, écrivain , poète et journaliste algérien, un des premiers intellectuels assassiné par le GIA en 1993 :
« Avec ces gens là,
Si tu parles, tu meurs,
Si tu te tais, tu meurs
Alors parle et meurs ! »

*** Citations extraites du texte d’annonce du livre : ‘Algeria - The next fundamentalist state’ par Graham Fuller, 1996.