Subscribe to Secularism is a Womens Issue

Secularism is a Women’s Issue

Accueil > Uncategorised > Transferts d’armes aux groupes armés de Syrie : le rôle de Washington

Transferts d’armes aux groupes armés de Syrie : le rôle de Washington

mardi 31 octobre 2017, par siawi3

Source : http://www.grip.org/fr/node/2447

Transferts d’armes aux groupes armés de Syrie : le rôle de Washington

25 Octobre 2017

Georges Berghezan

Depuis 2012, des armes et des munitions arrivent massivement aux multiples groupes armés actifs en Syrie, en provenance notamment des Balkans et transitant par des pays voisins qui, comme l’Arabie saoudite, déclarent en être les destinataires. Loin de n’être qu’une affaire mêlant exportateurs peu scrupuleux et importateurs faisant fi de l’interdiction de réexporter leur armement, il apparaît que les États-Unis sont au cœur de ces transferts.

Via deux programmes, le premier mis en œuvre par la CIA au bénéfice des opposants au gouvernement de Damas, le second organisé par le Pentagone visant àarmer les adversaires de l’État islamique, les États-Unis ont en effet coordonné, facilité et financé àhauteur de plusieurs milliards de dollars, des achats d’armes dans des pays-tiers et supervisé leur acheminement aux groupes rebelles syriens qu’ils souhaitent soutenir. Mais ce déluge d’armes a produit de nombreuses dérives, dont l’approvisionnement de groupes djihadistes et des combats entre factions armées, les unes par la CIA, les autres par le Pentagone.

°°

ReÌ sumeÌ

Depuis 2012, des armes et des munitions arrivent massivement aux multiples groupes armeÌ s actifs en Syrie, en provenance notamment des Balkans et transitant par des pays voisins qui, comme l’Arabie saoudite, deÌ clarent en eÌ‚tre les destinataires. Loin de n’eÌ‚tre qu’une affaire meÌ‚lant exportateurs peu scrupuleux et importateurs faisant fi de l’interdiction de reÌ exporter leur armement, il apparaiÌ‚t que les EÌ tats-Unis sont au cÅ“ur de ces transferts.
Via deux programmes, le premier mis en Å“uvre par la CIA au beÌ neÌ fice des opposants au gouvernement de Damas, le second organiseÌ par le Pentagone visant aÌ€ armer les adversaires de l’EÌ tat islamique, les EÌ tats- Unis ont en effet coordonneÌ , faciliteÌ et financeÌ aÌ€ hauteur de plusieurs milliards de dollars, des achats d’armes dans des pays-tiers et superviseÌ leur acheminement aux groupes rebelles syriens qu’ils souhaitent soutenir. Mais ce deÌ luge d’armes a produit de nombreuses deÌ rives, dont l’approvisionnement de groupes djihadistes et des combats entre factions armeÌ es, les unes par la CIA, les autres par le Pentagone.
________________________
Abstract
The role of the US in Arms Transfers to Armed Groups in Syria
Since 2012, weapons and ammunition have arrived massively to the many armed groups active in Syria, notably from the Balkans and passing through neighbouring countries which, like Saudi Arabia, claim to be the final recipients. Far from being just a case of unscrupulous exporters and importers ignoring the re-exporting ban, it appears that the United States is at the heart of these transfers.
Through two programs – the first implemented by the CIA for the benefit of opponents to the Damascus government ; the second organized by the Pentagon to arm the opponents to Islamic State – the United States have indeed coordinated, facilitated and financed billions of dollars of arms purchases in third countries and supervised their transport to the Syrian rebel groups they wish to support. However, this flood of weapons has produced many unintended effects, including the supply of jihadist groups and fighting between factions armed, some by the CIA, others by the Pentagon.

°°

NOTE D’ANALYSE

Introduction

Dans une note preÌ ceÌ dente 1, nous avons eÌ teÌ en mesure de confirmer la treÌ€s forte progression des ventes d’armes leÌ geÌ€res et de petit calibre (ALPC) et de munitions associeÌ es de pays des Balkans aÌ€ des EÌ tats du Moyen-Orient, en particulier l’Irak, l’Arabie saoudite, la Turquie, les EÌ mirats arabes unis (EAU) et la Jordanie.
AÌ€ part l’Irak, aucun de ces pays ne s’approvisionnait significativement en armes et munitions de type yougoslave ou sovieÌ tique, au moins jusqu’en 2011, anneÌ e du deÌ clenchement de la guerre de Syrie. En effet, ces quatre autres pays s’eÌ quipent traditionnellement en armes et munitions occidentales, aux standards de l’OTAN.
Par ailleurs, de multiples observations sur les champs de bataille syriens ont eÌ tabli que les groupes armeÌ s non eÌ tatiques qui y combattent sont eÌ quipeÌ s d’une profusion d’armes fabriqueÌ es, notamment dans les Balkans, mais aussi en Chine, en Russie (ou ex-URSS), aux EÌ tats-Unis et en Belgique 2. Dans certains cas, et particulieÌ€rement en ce qui concerne les armes balkaniques qui ont – semble-t-il – davantage attireÌ l’attention des chercheurs, il a eÌ teÌ possible de tracer le chemin parcouru par ces armes, depuis leur lieu de production jusqu’aÌ€ celui de leur utilisation.
Selon ces recherches, certains EÌ tats moyen-orientaux ont transfeÌ reÌ des armes et munitions acheteÌ es dans les Balkans aÌ€ des groupes armeÌ s combattant en Irak et, surtout, en Syrie, en violation de leurs engagements d’utilisation exclusive par leurs propres forces de seÌ curiteÌ et de non-reÌ exportation.
Par ailleurs, depuis le deÌ but de 2013, des informations de plus en plus preÌ cises et reÌ currentes font eÌ tat d’une implication des EÌ tats-Unis dans ces transactions entre les Balkans et le Moyen-Orient, dans le but d’armer les groupes armeÌ s opposeÌ s au gouvernement syrien, ainsi que, plus reÌ cemment, ceux combattant l’organisation EÌ tat islamique, pourtant elle- meÌ‚me largement beÌ neÌ ficiaire de ces deÌ tournements d’armes. L’objet de la preÌ sente note est donc d’examiner les deux programmes, le premier organiseÌ par la CIA et le second par le Pentagone, qui ont permis aÌ€ Washington de devenir un pourvoyeur majeur des armes prolifeÌ rant en Syrie.
On pourrait se demander pourquoi les EÌ tats-Unis, principal producteur et exportateur d’ALPC au monde, font appel aÌ€ de petits pays – produisant de surcroiÌ‚t des armes ne reÌ pondant pas aÌ€ leurs propres normes, dites normes OTAN – pour soutenir des formations allieÌ es sur de lointains champs de bataille. Or, ce n’est la premieÌ€re fois que Washington transfeÌ€re des armes dites « non standardiseÌ es  » vers le Moyen-Orient.

1. Georges Berghezan, Balkans : transferts d’armes vers le Moyen-Orient et risques de deÌ tournement vers des groupes armeÌ s, Note d’Analyse du GRIP, 25 octobre 2017, Bruxelles.
2. Islamic State Weapons in Iraq and Syria, CAR, septembre 2014 ; Islamic State Weapons in Kobane, CAR, avril 2015. Les armes belges dont disposent l’EÌ tat islamique et d’autres factions combattant en Syrie semblent eÌ‚tre principalement des revolvers Browning et des fusils FAL, dont certains produits dans les anneÌ es 1970 et 1980.

p ―2―

1. Le preÌ ceÌ dent irakien

DeÌ€s 2006, Amnesty International avait fait eÌ tat de l’expeÌ dition, en 2004 et 2005, de 200 000 fusils de type Kalachnikov AK-47 provenant des stocks de guerre bosniens vers la nouvelle armeÌ e irakienne, mise sur pied par Washington apreÌ€s avoir deÌ manteleÌ l’appareil seÌ curitaire de Saddam Hussein. Un responsable de l’OTAN avait deÌ crit le transfert comme le plus important opeÌ reÌ de Bosnie-HerzeÌ govine depuis la Seconde Guerre mondiale. AÌ€ l’eÌ poque, Amnesty et certains meÌ dias s’eÌ taient surtout inquieÌ teÌ s de l’impact deÌ sastreux de l’opeÌ ration sur les programmes de collecte d’armes aupreÌ€s des civils en cours en Bosnie et de l’opaciteÌ de cette opeÌ ration, meneÌ e par des socieÌ teÌ s priveÌ es de plusieurs pays, dont certaines avaient un passeÌ douteux, comprenant notamment la participation aÌ€ des violations de l’embargo sur les armes aÌ€ l’encontre du reÌ gime de Saddam Hussein. Mais, deÌ jaÌ€, on craignait que certaines Kalachnikovs aient pu eÌ‚tre deÌ tourneÌ es au profit d’acteurs indeÌ sirables 3.
L’ampleur de ces deÌ tournements n’allait pas tarder aÌ€ eÌ‚tre connue puisque, deÌ€s 2007, le Government Accountability Office (GAO), l’organisme chargeÌ du controÌ‚le des comptes publics du budget feÌ deÌ ral ameÌ ricain, publiait un rapport dans lequel il signalait que, sur 185 000 fusils AK-47 livreÌ s aux forces de seÌ curiteÌ irakiennes jusqu’en septembre 2005, 110 000 ne se trouvaient plus dans les arsenaux officiels de Bagdad. Un sort similaire avait eÌ teÌ reÌ serveÌ aÌ€ un lot de 170 000 pistolets, dont 80 000 eÌ taient manquants 4. Un responsable du Pentagone admettait que certaines de ces armes « disparues  » eÌ taient probablement utiliseÌ es contre ses propres forces. Notons que, aÌ€ ce moment, quatre ans apreÌ€s le renversement de Saddam Hussein, les EÌ tats-Unis avaient deÌ jaÌ€ deÌ penseÌ 2,8 milliards USD pour eÌ quiper en armement les forces de seÌ curiteÌ irakiennes et – indirectement – une panoplie de groupes d’insurgeÌ s et de terroristes, parmi lesquels se trouvait vraisemblablement un certain EÌ tat islamique d’Irak, apparu en 2006 5.
L’Irak n’a pas eÌ teÌ le seul pays aÌ€ beÌ neÌ ficier des largesses de l’Oncle Sam. En effet, les EÌ tats- Unis ont appliqueÌ un scheÌ ma similaire aÌ€ l’Afghanistan. Au total, plus de 1,45 million d’armes aÌ€ feu, dont plus de 978 000 fusils d’assaut, auraient eÌ teÌ offertes aux nouvelles armeÌ es des deux pays. Mais, le Pentagone deÌ clare ne pouvoir tracer que 700 000 d’entre elles, soit 48 % des armes transfeÌ reÌ es. Selon Nic Marsh, chercheur au Peace Research Institute Oslo (PRIO), qui a documenteÌ , sur la base de rapports officiels, le transfert de 1,093 million de ces armes, celles-ci provenaient de 23 pays, dont les EÌ tats-Unis et la Russie, mais aussi de sept EÌ tats des Balkans : Albanie, Bosnie-HerzeÌ govine, Bulgarie, Croatie, MonteÌ neÌ gro, Roumanie et Serbie6, soit tous les EÌ tats de la zone en question, sauf la MaceÌ doine, qui ne semble pas disposer de la moindre industrie d’armement.
Malheureusement, les EÌ tats-Unis ne semblent pas avoir tireÌ beaucoup de leçons de leurs erreurs passeÌ es en matieÌ€re de controÌ‚le d’ALPC. En 2015, apreÌ€s les avanceÌ es d’EI en Irak, en particulier la prise de Mossoul, le Pentagone a obtenu l’autorisation de deÌ penser plus d’1,6 milliard USD en armes et eÌ quipement militaire au profit des forces gouvernementales

3. Dead on Time – arms transportation, brokering and the threat to human rights, Executive summary, Amnesty International, 10 mai 2006 ; Ian Traynor, US in secret gun deal, The Guardian, 12 mai 2006.
4. Stabilizing Iraq, DOD Cannot Ensure That U.S.-Funded Equipment Has Reached Iraqi Security Forces, Report to Congressional Committees, United States Government Accountability Office, juillet 2007.
5. Glenn Kessler, Weapons Given to Iraq Are Missing, The Washington Post, 6 août 2007.
6. C. J. Chivers, How Many Guns Did the U.S. Lose Track of in Iraq and Afghanistan ? Hundreds of Thousands, The New York Times, 24 aouÌ‚t 2016.

p ―3―

irakiennes et leurs allieÌ s kurdes et « tribaux  ». Si la majoriteÌ des armes semble de fabrication eÌ tats-unienne, la liste contient pourtant 5 000 AK-47 (de provenance non preÌ ciseÌ e), valant 4,5 millions USD, devant eÌ quiper les « forces tribales  », vraisemblablement sunnites 7. Un peu plus d’un an plus tard, un audit interne du Pentagone reÌ veÌ lait que l’U.S. Army « n’avait pas de donneÌ es preÌ cises et actualiseÌ es sur la quantiteÌ et la localisation de l’eÌ quipement  » transfeÌ reÌ 8 !

2. 2012 : La CIA tente d’abattre Bachar

Le meÌ‚me modeÌ€le, mais plus complexe et plus sophistiqueÌ , a eÌ teÌ appliqueÌ aux groupes armeÌ s syriens, aÌ€ la diffeÌ rence notable que ce « programme d’eÌ quipement et d’entraiÌ‚nement  » s’est fait sans l’approbation du gouvernement de Damas, puisqu’il visait, initialement du moins, aÌ€ le renverser.
Au deÌ but aouÌ‚t 2012, une deÌ peÌ‚che de l’agence Reuters reÌ veÌ lait que le preÌ sident Obama avait approuveÌ Â« plus toÌ‚t dans l’anneÌ e  » une directive (« presidential finding  ») autorisant la Central Intelligence Agency (CIA) et « d’autres agences eÌ tats-uniennes  » aÌ€ soutenir les rebelles cherchant aÌ€ renverser le preÌ sident Bachar al-Assad et le gouvernement syrien. Selon des sources officielles aÌ€ Washington, cette directive preÌ voyait que les EÌ tats-Unis collaborent avec le personnel d’une base secreÌ€te situeÌ e preÌ€s de la frontieÌ€re turco-syrienne mise en place par la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar. SimultaneÌ ment, le 1er aouÌ‚t, le DeÌ partement d’EÌ tat, dont deÌ pend la CIA, annonçait qu’il disposait d’un budget de 25 millions USD pour de l’« assistance non leÌ tale  » aÌ€ l’opposition syrienne, apparemment surtout en mateÌ riel de communication 9. Ce n’est qu’en 2016 qu’on apprit que l’opeÌ ration avait eÌ teÌ baptiseÌ e Timber Sycamore, eÌ voquant le sycomore, une varieÌ teÌ de platane poussant en AmeÌ rique du Nord.
AÌ€ la fin 2012, d’autres deÌ tails allaient eÌ merger : l’assistance de la CIA consistait en « renseignement et autre soutien pour des envois en Syrie d’armes leÌ geÌ€res de seconde main, comme des fusils et des grenades  » et ces envois eÌ taient « principalement orchestreÌ s par l’Arabie saoudite et le Qatar  », alors que des « djihadistes islamistes radicaux  » en eÌ taient les principaux beÌ neÌ ficiaires 10.

2.1. Une cataracte d’armes

Sous l’impulsion de David H. Petraeus, son directeur jusqu’en novembre 2012, la CIA a donc faciliteÌ l’envoi d’armes et approuveÌ les commandants et groupes syriens qui en beÌ neÌ ficieraient. Ce pont aeÌ rien, qui bientoÌ‚t allait se transformer en une « cataracte d’armes  » selon l’expression d’un ancien officiel de Washington, aurait deÌ buteÌ le 3 janvier 2012 par deux premiers vols de C-130 qataris en provenance de la base Al Udeid (Qatar) – eÌ galement occupeÌ e par des militaires eÌ tats-uniens – aÌ€ l’aeÌ roport d’Istanbul. Il n’a cesseÌ de s’amplifier tout au long de l’anneÌ e avec des transferts de munitions ukrainiennes acheteÌ es

7. Justification for FY 2015 Overseas Contingency Operations Iraq Train and Equip Fund (ITEF), Office of the Secretary of Defense, novembre 2014.
8. Audit Report, Office of Inspector General, US Department of Defense, 14 septembre 2016 ; Iraq : US military admits failures to monitor over $1 billion worth of arms transfers, Amnesty International, 24 mai 2017.
9. Mark Hosenball, Obama authorizes secret support for Syrian rebels, Reuters, 2 août 2012.
10. David E. Sanger, Rebel Arms Flow Is Said to Benefit Jihadists in Syria, The New York Times, 14 octobre 2012.

p - 4 -

par l’Arabie saoudite, de grenades suisses fournies par les EAU et de fusils belges vraisemblablement livreÌ s par un client de la FN-Herstal dans la reÌ gion 11. En deÌ cembre 2012, a deÌ buteÌ le transfert de plus de 200 tonnes d’armement croate 12, achemineÌ es en Syrie via la Jordanie, en principe au beÌ neÌ fice de groupes « nationalistes ou seÌ culiers  », notamment l’ArmeÌ e syrienne libre (ASL). ParalleÌ€lement, les forces aeÌ riennes qataries et saoudiennes poursuivaient leurs livraisons d’armes aÌ€ l’aeÌ roport d’Esenboga, preÌ€s d’Ankara, alors que des camions turcs les transfeÌ raient ensuite en territoire syrien. La meÌ diation de la CIA aurait eÌ teÌ preÌ pondeÌ rante pour la conclusion de l’arrangement saoudo-croate et, de manieÌ€re plus large, pour mettre en contact des intermeÌ diaires et encourager divers pays aÌ€ participer aÌ€ ce pont aeÌ rien 13.
Par ailleurs, les EÌ tats-Unis semblent avoir, de la fin 2011 aÌ€ septembre 2012, secreÌ€tement organiseÌ des transferts maritimes d’armes des stocks libyens aÌ€ Benghazi vers des ports de Turquie ou de Syrie, ces derniers eÌ tant sous controÌ‚le de l’opposition. Ont notamment eÌ teÌ livreÌ s des fusils sniper, des roquettes et des missiles sol-air 14. L’assassinat de l’ambassadeur J. Christopher Stevens, le 11 septembre 2012, eÌ galement aÌ€ Benghazi, paraiÌ‚t avoir mis abruptement fin aÌ€ ces transferts, organiseÌ s par le DeÌ partement d’EÌ tat, dirigeÌ alors par Hillary Clinton, donc vraisemblablement avec une implication de la CIA 15.
En mars 2013, le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) estimait qu’au minimum 3 500 tonnes d’eÌ quipement militaire avaient deÌ jaÌ€ eÌ teÌ achemineÌ es, par la voie aeÌ rienne uniquement, aÌ€ destination des rebelles syriens 16.
Trois mois plus tard, la Maison-Blanche annonçait, pour la premieÌ€re fois, que les EÌ tats-Unis allaient fournir un « soutien militaire  », incluant des armes leÌ tales, au « Conseil militaire supreÌ‚me  » 17, un organe issu de l’ASL, creÌ eÌ quelques mois plus toÌ‚t et dissout un an plus tard, en proie aÌ€ des querelles intestines. Aucune preÌ cision chiffreÌ e aÌ€ ce sujet n’a eÌ teÌ livreÌ e : en effet, ce type d’opeÌ rations est aÌ€ la marge de la leÌ galiteÌ internationale 18 et releÌ€ve de la cateÌ gorie des opeÌ rations clandestines dont la CIA a une longue expeÌ rience.

11. C. J. Chivers et Eric Schmitt, Saudis Step Up Help for Rebels in Syria With Croatian Arms, The New York Times, 25 feÌ vrier 2013.
12. Georges Berghezan, op. cit.
13. C. J. Chivers et Eric Schmitt, Saudis Step Up Help for Rebels in Syria With Croatian Arms, op. cit. ; C. J. Chivers et Eric Schmitt, Arms Airlift to Syria Rebels Expands, With Aid From C.I.A., The New York Times, 24 mars 2013 ; Who is supplying weapons to the warring sides in Syria ?, BBC News, 14 juin 2013.
14. Courrier du Department of Defense, Freedom of Information Division, aÌ€ Judicial Watch, 8 avril 2015.
15. Pamela K. Browne et Catherine Herridge, Was Syrian weapons shipment factor in ambassador’s Benghazi visit ?, Fox News, 25 octobre 2012 ; Geoffrey Ingersoll et Michael B Kelley, REPORT : The US Is Openly Sending Heavy Weapons From Libya To Syrian Rebels, Business Insider, 9 deÌ cembre 2012 ; Christina Lamb, Covert US plan to arm rebels, The Sunday Times, 9 deÌ cembre 2012.
16. C. J. Chivers et Eric Schmitt, Arms Airlift to Syria Rebels Expands, With Aid From C.I.A., op. cit.
17. Aamer Madhani, Jim Michaels and Tom Vanden Brook, Source : Obama approves arming Syrian
rebels, USA Today, 14 juin 2013.
18. Si, aÌ€ la suite de pressions des EÌ tats-Unis, le TraiteÌ sur le commerce des armes n’interdit pas la livraison d’armes aÌ€ des groupes non eÌ tatiques, il oblige neÌ anmoins les exportateurs aÌ€ s’assurer que leurs produits ne seront pas utiliseÌ s pour commettre des violations des droits humains ou des actes terroristes.

p ―5―

2.2. Des missiles TOW vendus à l’Arabie saoudite parviennent à Al-Qaïda et à l’EI

Outre la facilitation de l’eÌ quipement des groupes armeÌ s syriens en armes de Libye, des Balkans et d’autres pays, majoritairement est-europeÌ ens, la CIA a eÌ galement superviseÌ le transfert d’armes sophistiqueÌ es, produites aux EÌ tats-Unis. Ainsi, en deÌ cembre 2013, la Defense Security Cooperation Agency, une agence du DeÌ partement de la DeÌ fense, informait le CongreÌ€s de la vente, pour un montant d’environ 900 millions USD, de preÌ€s de 14 000 missiles filoguideÌ s aÌ€ poursuite optique, lanceÌ s par tube (Tube-launched, Optically- tracked, Wire-guided, TOW), dont une grande majoriteÌ de type BGM-71, ainsi que de pieÌ€ces, outils et personnel de formation, aÌ€ la Garde nationale saoudienne 19. En outre, la vente de plus de 1 700 de missiles du meÌ‚me type – produits par la firme Raytheon Co – eÌ tait autoriseÌ e au beÌ neÌ fice des Forces terrestres saoudiennes afin d’« ameÌ liorer la seÌ curiteÌ d’un partenaire critique  », notamment dans ses « missions de contreterrorisme  ». La valeur cumuleÌ e des deux contrats approchait 1,1 milliard USD 20.
Un nombre indeÌ termineÌ de ces missiles antitank de longue porteÌ e a eÌ teÌ distribueÌ aÌ€ des dizaines de groupes affilieÌ s aÌ€ l’ASL aÌ€ partir des deux Commandements des opeÌ rations militaires situeÌ s au nord et au sud de la Syrie, respectivement en Turquie et en Jordanie, et opeÌ reÌ s par la CIA et d’autres agences de pays soutenant l’insurrection 21. Bien que distribueÌ s en petites quantiteÌ s aÌ€ ces groupes et que leur utilisation eÌ tait censeÌ e eÌ‚tre eÌ troitement controÌ‚leÌ e par la CIA 22, plusieurs BGM-71 sont parvenus au Front Al-Nusrah, une filiale d’Al-Qaïda, qui semble les avoir utiliseÌ s avec succeÌ€s, aÌ€ la fois contre les forces gouvernementales et des factions rebelles pro-occidentales, pour prendre le controÌ‚le de la ville et des environs d’Idlib 23, en deÌ pit de l’« alliance tactique  » unissant l’ASL et Al Nusrah 24. D’autres BGM-71 ont eÌ teÌ utiliseÌ s par l’EÌ tat islamique, aÌ€ la fois contre l’armeÌ e gouvernementale (aÌ€ Palmyre et Hasakah) et contre l’ASL (dans les environs de Damas) 25. En juin 2016, environ un millier de frappes par des TOW BGM-71 auraient eÌ teÌ enregistreÌ es 26. Par ailleurs, le deÌ but de l’intervention russe en soutien au gouvernement syrien, en septembre 2015, aurait inciteÌ la CIA aÌ€ deÌ livrer ces missiles de manieÌ€re plus massive aux forces rebelles 27.

19. News Release, Defense Security Cooperation Agency, 5 deÌ cembre 2013.
20. Pentagon approves $1.1 billion Raytheon missile sale to Saudi Arabia, Reuters, 7 deÌ cembre 2013.
21. The moderate rebels : A growing list of vetted groups fielding BGM-71 tow anti-tank guided missiles, Hasan Mustafa, 8 mai 2015.
22. Ibid.
23. Thomas Joscelyn, Al Qaeda and allies form coalition to battle Syrian regime in Idlib, FDD’s Long
War Journal, 24 mars 2015.
24. Anne Barnard et Karam Shoumali, U.S. Weaponry Is Turning Syria Into Proxy War With Russia,
The New York Times, 12 octobre 2015.
25. Caleb Weiss, Islamic State uses US-made anti-tank missiles in Hasakah offensive, FDD’s Long War
Journal, 27 juin 2015.
26. Cody Roche, BMG-71 TOW ATGM Syrian Opposition groups in the Syrian Civil War, Medium, 30 juin 2017.
27. Anne Barnard et Karam Shoumali, op. cit.

p ―6―

Il est peu probable que les EÌ tats-Unis aient explicitement approuveÌ la fourniture d’armes sophistiqueÌ es aÌ€ des formations geÌ neÌ ralement qualifieÌ es de « terroristes  ». Avant de se reÌ tracter, le vice-preÌ sident Joe Biden a attribueÌ la responsabiliteÌ de ces deÌ tournements aux « Turcs, Saoudiens, EÌ miratis  », qui ont distribueÌ Â« des dizaines, des milliers de tonnes d’armes aÌ€ quiconque combattrait Assad  » 28. Cependant, l’aveu de Biden, qui reÌ peÌ tait ce que d’autres diplomates et responsables de la Maison-Blanche deÌ claraient anonymement depuis deux ans 29, est significatif d’une politique eÌ tats-unienne qui, au deÌ part, s’eÌ tait fixeÌ comme seul objectif le renversement par des moyens militaires du reÌ gime de Bachar al-Assad.

2.3. Partage des tâches entre Ryad et Washington

Au deÌ but 2016, alors que l’on apprenait enfin le nom arboricole donneÌ aÌ€ l’opeÌ ration, il apparaissait que Timber Sycamore eÌ tait fondeÌ e sur un partage de taÌ‚ches entre la CIA et son homologue saoudien, le Directorat geÌ neÌ ral du renseignement 30, dirigeÌ par le prince Bandar bin Sultan de 2012 aÌ€ 2014. La CIA se serait chargeÌ e de la formation des rebelles, notamment au Qatar, ainsi que de la coordination des envois d’armes, tandis que le Directorat contribuait aÌ€ la fois en argent et en armes. L’apport financier saoudien, auquel s’ajoutaient des sommes plus modestes provenant de Jordanie, de Turquie et du Qatar, se serait eÌ leveÌ aÌ€ plusieurs milliards de dollars. Il ne s’agissait pas de la premieÌ€re collaboration entre les deux agences, des scheÌ mas similaires ayant deÌ jaÌ€ eÌ teÌ appliqueÌ s en Angola, en Afghanistan et au Nicaragua. Dans le cas syrien, cette collaboration aurait eÌ teÌ renforceÌ e par les liens personnels unissant John O. Brennan, directeur de la CIA de mars 2013 aÌ€ janvier 2017, et le prince Mohammed bin Nayef qui, en plus du ministeÌ€re de l’InteÌ rieur, a repris en main les opeÌ rations en Syrie apreÌ€s l’eÌ viction de Bandar bin Sultan 31.
Cependant, les Saoudiens n’ont pas eÌ teÌ les seuls aÌ€ mettre la main aÌ€ la poche pour soutenir l’opeÌ ration Timber Sycamore. Les EÌ tats-Unis eux-meÌ‚mes y auraient contribueÌ pour preÌ€s d’un milliard USD par an jusqu’aÌ€ ce que, en juin 2015, un comiteÌ du CongreÌ€s reÌ duise les deÌ penses de preÌ€s de 20 % 32. Ces sommes – au bas mot un total de 4 milliards USD – auraient servi aÌ€ payer des salaires, de l’entraiÌ‚nement, des munitions et des missiles antichars 33.
D’autres aspects de l’opeÌ ration Timber Sycamore demeurent dans l’ombre, en particulier le programme d’instruction des insurgeÌ s. Si l’on sait qu’il s’agissait notamment de leur apprendre aÌ€ manier des armes, de la Kalachnikov au missile TOW, on ne sait gueÌ€re ouÌ€ se deÌ roulaient les formations, bien qu’il s’agisse certainement de sites en Jordanie 34 et au Qatar 35, ainsi que treÌ€s probablement en Turquie et en Arabie saoudite.

28. Barbara Plett Usher, Joe Biden apologised over IS remarks, but was he right ?, BBC News, 7 octobre 2014.
29. David E. Sanger, op. cit.
30. Aussi appeleÌ Â« PreÌ sidence geÌ neÌ rale du renseignement  ».
31. Mark Mazzetti et Matt Apuzzo, U.S. Relies Heavily on Saudi Money to Support Syrian Rebels, The New York Times, 23 janvier 2016.
32. Greg Miller et Karen DeYoung, Secret CIA effort in Syria faces large funding cut, The Washington Post, 12 juin 2015.
33. Tom Perry, Suleiman Al-Khalidi et John Walcott, Exclusive : CIA-backed aid for Syrian rebels frozen after Islamist attack – sources, Reuters, 21 feÌ vrier 2017.
34. Greg Miller et Karen DeYoung, op. cit.
35. Mark Mazzetti et Matt Apuzzo, op. cit.

p ―7―

Selon Charles Lister, chercheur au Middle East Institute et chaud partisan de l’opeÌ ration, elle aurait permis aÌ€ la CIA de mettre « aÌ€ sa disposition  » plus de 80 groupes armeÌ s et plus de 45000 combattants 36. Deux ans plus toÌ‚t, des responsables officiels eÌ voquaient plus modestement un total de « preÌ€s de 10 000 combattants entraiÌ‚neÌ s et eÌ quipeÌ s  » 37. En outre, l’opeÌ ration a permis la collecte de renseignement opeÌ rationnel au profit des insurgeÌ s et la gestion d’un reÌ seau logistique permettant le mouvement des combattants, armes et munitions aÌ€ travers la Syrie 38.
Fortement critiqueÌ pour avoir permis l’armement de diverses factions djihadistes, le programme a eÌ teÌ geleÌ , peu apreÌ€s son entreÌ e en fonction, par le preÌ sident Trump, apreÌ€s que plusieurs factions de l’ASL se sont rallieÌ es, en janvier 2017, au groupe islamiste radical Ahrar al-Sham 39. Il a eÌ teÌ deÌ finitivement abandonneÌ en juin 2017, une deÌ cision consideÌ reÌ e comme une « capitulation  » face aÌ€ Moscou par divers commentateurs d’outre-Atlantique 40.

36. Charles Lister, Twitter, 20 juillet 2017.
37. Greg Miller et Karen DeYoung, op. cit.
38. Ibid.
39. Tom Perry, Suleiman Al-Khalidi et John Walcott, op. cit.
40. Greg Jaffe et Adam Entous, Trump ends covert CIA program to arm anti-Assad rebels in Syria, a move sought by Moscow, The Washington Post, 19 juillet 2017 ; Michael Gerson, Trump’s breathtaking surrender to Russia, The Washington Post, 20 juillet 2017.

p ―8―

3. 2014 : Le Pentagone reÌ agit aux avanceÌ es de l’EI

ParalleÌ€lement aÌ€ l’opeÌ ration Timber Sycamore de la CIA, le Pentagone a entrepris son propre programme de soutien aÌ€ certains rebelles syriens, non pas, cette fois-ci, ceux combattant le reÌ gime de Damas, mais les opposants aÌ€ l’EÌ tat islamique, qui s’emparait, depuis 2012, de portions toujours plus grandes des territoires syrien et irakien.

3.1. Le fiasco des formations anti-EI

Ainsi, le 26 juin 2014, trois jours avant la proclamation du « califat  » de l’EI, le preÌ sident Obama a demandeÌ au CongreÌ€s un budget de 500 millions USD pour mettre sur pied un programme d’entraiÌ‚nement et d’eÌ quipement (Train and Equip Program, TEP) au profit de rebelles syriens « modeÌ reÌ s  » 41. ApprouveÌ en septembre par le CongreÌ€s 42, il devait former, au cours des trois anneÌ es suivantes, une force de 15 000 hommes devant combattre, non plus le gouvernement syrien, mais l’EI. Alors que ces entraiÌ‚nements se deÌ roulaient, notamment, en Turquie et en Jordanie et eÌ taient dirigeÌ es par le geÌ neÌ ral Michael K. Nagata, un veÌ teÌ ran des opeÌ rations secreÌ€tes dans les Balkans, en Somalie et en Irak, le programme de formation a cependant eÌ teÌ suspendu en octobre 2015 quand il est apparu que le nombre d’hommes formeÌ s et opeÌ rationnels contre l’EI se limitait aÌ€ « quelques douzaines 43  », voire seulement « quatre ou cinq  » 44.
Le Pentagone a notamment admis que des rebelles formeÌ s par les EÌ tats-Unis avaient livreÌ six pickups bourreÌ s de munitions aÌ€ Al-Nusrah, alors la filiale deÌ clareÌ e d’Al-Qaïda en Syrie. D’autres seraient passeÌ s avec armes et bagages dans les rangs de l’EI, tandis que des dizaines auraient eÌ teÌ captureÌ s ou tueÌ s deÌ€s leur premier engagement sur le terrain 45.
L’administration Obama a donc duÌ‚ adapter sa strateÌ gie et choisi de privileÌ gier le parachutage d’armes et, surtout, de munitions aÌ€ de petits groupes de combattants dont les commandants avaient eÌ teÌ accreÌ diteÌ s par Washington 46. Un premier parachutage – d’une cinquantaine de tonnes de munitions – aurait eu lieu deÌ jaÌ€ dans la premieÌ€re moitieÌ du mois d’octobre 2015 47. Tandis que la Russie s’engageait de plus en plus activement en soutien au gouvernement syrien, les EÌ tats-Unis deÌ cidaient eÌ galement, quelques semaines plus tard, de deÌ ployer quelques dizaines – « moins de 50  » – de membres des forces des opeÌ rations speÌ ciales dans le pays 48. Six mois plus tard, le preÌ sident Obama deÌ cidait de renforcer de 250 hommes ce

41. Spencer Ackerman, Obama administration seeking $500m to train ’moderate’ Syrian rebels, The Guardian, 26 juin 2014.
42. Congress approves mission to train, arm Syrian rebels, Fox News, 18 septembre 2014.
43. Eric Schmitt, New Role for General After Failure of Syria Rebel Plan, The New York Times,
19 octobre 2015.
44. Michael D. Shear, Helene Cooper et Eric Schmitt, Obama Administration Ends Effort to Train Syrians
to Combat ISIS, The New York Times, 9 octobre 2015.
45. Jim Michaels, U.S.-backed Syrian rebels gave gear to al-Qaeda group, USA Today,
25 septembre 2015.
46. Paul McLeary, The Pentagon Wasted $500 Million Training Syrian Rebels. It’s About to Try Again., Foreign Policy, 18 mars 2016.
47. News Transcript, Department of Defense Press Briefing by Col. Warren via Teleconference in the Pentagon Briefing Room, U.S. Department of Defense, 13 octobre 2015.
48. Peter Baker, Helene Cooper et David E. Sanger, Obama Sends Special Operations Forces to Help Fight ISIS in Syria, The New York Times, 30 octobre 2015.

p ―9―

contingent, toujours officiellement pour soutenir le combat de « forces locales  » contre l’EI 49. PreÌ cisons que les forces speÌ ciales comprennent des eÌ leÌ ments des diverses composantes de l’armeÌ e des EÌ tats-Unis et sont dirigeÌ es par le Commandement des opeÌ rations speÌ ciales (Special Operations Command, SOCOM).

3.2. Une explosion lève le voile

Le programme s’est deÌ rouleÌ dans une grande discreÌ tion pendant plusieurs mois jusqu’aÌ€ ce que, le 6 juin 2015, une explosion, probablement causeÌ e par un lance-grenades deÌ fectueux, se produise aÌ€ l’usine de munitions VMZ Sopot, situeÌ e preÌ€s du village d’Anevo en Bulgarie, plus particulieÌ€rement sur un terrain d’entraiÌ‚nement loueÌ par la compagnie bulgare Alguns Ltd. L’explosion a tueÌ un citoyen eÌ tats-unien et en a gravement blesseÌ un autre, tandis que trois autres personnes – un Canadien et deux Bulgares – eÌ taient blesseÌ s plus leÌ geÌ€rement 50. Peu apreÌ€s, l’ambassade des EÌ tats-Unis aÌ€ Sofia liait l’affaire aÌ€ la firme Purple Shovel, travaillant pour le SOCOM dans le cadre d’un programme d’entraiÌ‚nement et d’armement en Syrie 51.
Deux mois plus tard, Buzzfeed, site aÌ€ sensation eÌ tats-unien, a leveÌ un coin du voile sur cette affaire. La victime de l’explosion, Francis Norwillo, eÌ tait employeÌ e par la firme SkyBridge Tactical, un sous-traitant de Regulus Global (Virginie), elle-meÌ‚me travaillant pour Purple Shovel LLC. Cette dernieÌ€re s’eÌ tait vu octroyer, en deÌ cembre 2014, deux contrats de la part du SOCOM, l’un pour de l’entraiÌ‚nement et de l’eÌ quipement de rebelles syriens, l’autre pour des « armes et munitions eÌ trangeÌ€res  », le tout pour un montant avoisinant une soixantaine de millions de dollars.
Parmi les armes que le SOCOM aurait chargeÌ Purple Shovel de lui procurer, on trouvait notamment 12 640 roquettes antitanks PG-7VM et leurs lanceurs, 6 240 grenades antichars PG-9V et 72 lanceurs SPG, ainsi que 700 missiles antichars Konkurs et 36 de leurs lanceurs, c’est-aÌ€-dire exclusivement du mateÌ riel de type russe/sovieÌ tique. Les contractants du SOCOM auraient eu des difficulteÌ s aÌ€ se procurer du mateÌ riel en bon eÌ tat et suffisamment neuf – le lance-grenades qui a exploseÌ datait de 1984. Si la plus grosse partie semblait provenir de stocks bulgares, les missiles et lance-missiles Konkurs auraient eÌ teÌ acheteÌ s, via un intermeÌ diaire bulgare, au Belarus, un pays avec lequel toute forme de relation militaire est interdite aux autoriteÌ s et firmes eÌ tats-uniennes 52. Par ailleurs, quelques mois plus tard, Buzzfeed reÌ veÌ lait que deux des sous-traitants du SOCOM eÌ taient impliqueÌ s dans des affaires douteuses : tandis que le preÌ sident de Regulus Global avait eÌ teÌ accuseÌ de corruption par la justice feÌ deÌ rale de son pays en 2010, son directeur geÌ neÌ ral avait eÌ teÌ reconnu coupable de fraude aÌ€ l’encontre d’investisseurs en 2012. D’autre part, il s’est aveÌ reÌ que le directeur d’Alguns, l’intermeÌ diaire bulgare, eÌ tait un associeÌ de longue date d’une grande figure du crime organiseÌ bulgare, Boyan Petrakiev Borisov, dit « Le Baron  » 53.
D’autres deÌ tails concernant Alguns allaient bientoÌ‚t eÌ merger. On apprenait ainsi que courant 2015, elle avait acheteÌ 17,5 millions de balles, 350 mortiers et 40 000 obus de mortier,

49. Barbara Starr et Kevin Liptak, Obama announces an additional 250 special operations forces to Syria, CNN, 25 avril 2016.
50. American dies, four injured in blast at Bulgaria’s VMZ Sopot ordnance plant, The Sofia Globe, 6 juin 2015.
51. Tsvetelia Tsolova, U.S. contractors in Bulgaria blast were working on Syria contract : embassy,
Reuters, 10 juin 2015.
52. Aram Roston, Meet The Obscure Company Behind America’s Syria Fiasco, Buzzfeed, 17 septembre 2015.
53. Aram Roston, Mobbed Up : Arms Dealer In American Anti-ISIS Effort Linked To Organized Crime, Buzzfeed, 14 deÌ cembre 2015.

p ― 10 ―

de fabrication albanaise ou chinoise 54, aÌ€ la Military Export Import Company of Albania (MEICO), organisme public en charge des exportations d’armes du pays 55. Tout indique que ce mateÌ riel a eÌ teÌ ulteÌ rieurement reÌ exporteÌ par Alguns, bien qu’elle se soit engageÌ e aÌ€ en eÌ‚tre le destinataire final, mais on ignore s’il l’a eÌ teÌ en Syrie, dans le cadre du programme du SOCOM, ou sur un autre champ de bataille de la planeÌ€te. Relevons que, comme dans le cas du Belarus, les armes et munitions chinoises ne peuvent faire l’objet de transactions de la part de ressortissants des EÌ tats-Unis. Par ailleurs, aÌ€ la suite d’une plainte de la veuve de Norwillo, il est apparu que ce dernier et son colleÌ€gue blesseÌ eÌ taient en Bulgarie pour y tester et eÌ‚tre formeÌ s aÌ€ l’utilisation d’armes de type sovieÌ tique acquises par le SOCOM, qu’ils revenaient de Belarus et qu’ils auraient duÌ‚ ensuite se rendre dans un camp d’entraiÌ‚nement en Jordanie. En outre, les deux sous-traitants, Regulus Global et Skybridge Tactical, se disputaient sur l’activiteÌ preÌ cise des victimes au moment de l’explosion : exercice de « tir reÌ creÌ atif  » pour l’une, entraiÌ‚nement officiel pour l’autre, ce qui ouvrirait la voie aÌ€ une compensation des autoriteÌ s de Washington 56.

3.3. Depuis 2016, le Pentagone privileÌ gie les Kurdes syriens

Bien que le programme du Pentagone semble avoir eÌ teÌ officiellement suspendu entre octobre 2015 et mars 2016, quand le preÌ sident Obama a ordonneÌ sa reprise en fixant des objectifs moins ambitieux en termes de formations 57, le SOCOM a adresseÌ , aÌ€ la fin janvier 2016, aÌ€ onze de ses fournisseurs, dont Purple Shovel, une liste de mateÌ riel qu’il cherchait aÌ€ acqueÌ rir, dont des millions de balles pour fusils d’assaut AK-47, mitrailleuses leÌ geÌ€res PKM et mitrailleuses lourdes DShK, 10 000 grenades antitank et 27 000 obus de 120 mm hautement explosifs, ainsi que des centaines d’engins neÌ cessaires aÌ€ leur propulsion. Leur destinataire supposeÌ eÌ tait les Forces deÌ mocratiques syriennes (FDS), constitueÌ es principalement de Kurdes des UniteÌ s de protection du peuple (YPG), en lutte dans le nord du pays principalement contre l’EI, mais aussi contre d’autres rebelles syriens 58. Ce n’est qu’en mai 2017 que les autoriteÌ s de Washington ont officiellement reconnu qu’elles livraient des armes – AK-47 et mitrailleuses leÌ geÌ€res – aux YPG et aux FDS, suscitant la condamnation d’Ankara 59.
Selon les reÌ seaux d’investigation Balkan Investigative Reporting Network (BIRN) et Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP), auteurs d’une seÌ rie de reportages sur les transferts d’armes des Balkans vers le Moyen-Orient, le SOCOM aurait acheteÌ , entre 2014 et

54. Ancien allieÌ de PeÌ kin, l’Albanie dispose d’importants stocks d’armes et munitions chinoises, souvent veÌ tustes, et qui, ces dix dernieÌ€res anneÌ es, ont eÌ teÌ l’objet de plusieurs exportations frauduleuses.
55. Notons que l’Albanie a effectivement deÌ clareÌ , dans son rapport au SecreÌ tariat du TCA portant sur 2015, la vente de 350 mortiers chinois de diffeÌ rents calibres aÌ€ la Bulgarie, ainsi que 100 mitrailleuses DSHK et 200 lance-grenades RPG-7. Selon le rapport de la Bulgarie au TCA, on ne peut exclure que cet armement ait eÌ teÌ reÌ exporteÌ vers l’Arabie saoudite, qui a importeÌ en 2015 du mateÌ riel similaire, mais en plus grande quantiteÌ .
56. Lindita Cela, Ivan Angelovski et Maria Cheresheva, Tirana Offloads Ancient Arms to Controversial Broker, BIRN-OCCRP, 31 mars 2017.
57. W.J. Hennigan, Pentagon to try again at training Syrian rebels, The Los Angeles Times, 17 mars 2016.
58. Aram Roston, The Pentagon’s Shopping List Of Weapons To Fight ISIS, Buzzfeed, 11 feÌ vrier 2016.
59. Syria conflict : US sends arms to Kurdish forces fighting IS, BBC News, 30 mai 2017.

p ― 11 ―

2016, au moins pour 27 millions USD d’armes et munitions en Bulgarie et douze millions USD en Serbie. Une partie de ces armes – 4 700 tonnes – aurait eÌ teÌ exporteÌ e vers le Moyen-Orient via les ports de Constanta (Roumanie) 60 et Burgas (Bulgarie). Les deux centres ont eÌ galement publieÌ une liste de 68 vols – dont 50 qui transportaient aÌ€ coup suÌ‚r des armes et munitions – effectueÌ s entre juin 2015 et juillet 2016 entre quatre pays d’Europe centrale et orientale et trois pays moyen-orientaux impliqueÌ s dans l’armement des rebelles syriens. La majoriteÌ des vols – effectueÌ s par la compagnie bieÌ lorusse Ruby Star Airways – a relieÌ la Serbie aÌ€ l’Arabie saoudite, tandis que les autres expeÌ diteurs eÌ taient la Bulgarie, la Slovaquie et la ReÌ publique tcheÌ€que et les autres destinataires la Jordanie et les EAU. Il n’est cependant pas clairement eÌ tabli si ce sont les EÌ tats-Unis ou un pays moyen-oriental qui ont financeÌ ces transferts, ni qui en eÌ tait l’utilisateur final deÌ clareÌ . Selon Robert Stephen Ford, ancien ambassadeur des EÌ tats-Unis en Syrie, les armes eÌ taient ensuite transfeÌ reÌ es dans deux centres de commandement en Jordanie et en Turquie, avant d’eÌ‚tre remises aux rebelles aux frontieÌ€res syriennes ou par parachutage. Selon le diplomate, ces centres eÌ taient dirigeÌ s par des responsables de pays du Golfe, de Turquie, de Jordanie et des EÌ tats-Unis, vraisemblablement la CIA. La preÌ sence de ces derniers n’aurait pas empeÌ‚cheÌ que, reÌ gulieÌ€rement, des armes soient remises aÌ€ des factions islamistes, pro-turques ou pro-saoudiennes 61.

3.4. La piste du Coyote

Le BIRN et l’OCCRP ont poursuivi leurs investigations, en traçant le chemin parcouru par un lot de M02 Coyote, des mitrailleuses lourdes serbes inspireÌ es du DShK sovieÌ tique, quieÌ quipaient au deÌ but 2016 des rebelles anti-gouvernementaux syriens. Le lot – comprenant 205 Coyote vendus au prix de 3 millions USD – a eÌ teÌ exporteÌ en 2015 et 2016 par son producteur, la firme Zastava de Kragujevac, aÌ€ la Bulgarian Industrial Engineering and Management (BIEM), un pourvoyeur d’armes baseÌ aÌ€ Sofia.
DestineÌ es aux forces armeÌ es saoudiennes, selon le certificat d’utilisateur final, les armes auraient probablement pris le chemin de la Turquie, puis de l’Arabie saoudite et, enfin, du nord de la Syrie. Les enqueÌ‚teurs des deux organisations ont eÌ galement recueilli le teÌ moignage d’un utilisateur de la mitrailleuse. Celui-ci faisait partie d’un groupe de 150 combattants de l’ASL qui, deÌ but 2016, apreÌ€s passage par Ankara, ont eÌ teÌ convoyeÌ s sur une base militaire dans le deÌ sert saoudien. C’est laÌ€ qu’ils ont eÌ teÌ formeÌ s, par des instructeurs notamment eÌ tats-uniens, britanniques, libanais et saoudiens, aÌ€ l’utilisation du Coyote, avant d’eÌ‚tre rameneÌ s, en suivant le chemin inverse, sur leur champ de bataille. Le teÌ moin interrogeÌ , qui combattait aÌ€ Alep, dit avoir retrouveÌ son Coyote, en pieÌ€ces deÌ tacheÌ es, peu apreÌ€s son retour. Un manuel d’instruction a eÌ teÌ trouveÌ par les forces gouvernementales syriennes quelques mois plus tard. L’arme aurait eÌ teÌ aÌ€ ce moment transfeÌ reÌ e aÌ€ une brigade de l’ASL qui combattait, non seulement l’EI, mais aussi les FDS, donc le principal allieÌ des EÌ tats-Unis dans le conflit syrien 62.

60. Lawrence Mazouk, Ivan Angelovski et Frederik Obermaier, German Concerns Spark Pentagon Reroute of Syria-Bound Arms, Trouble in Romania, BIRN-OCCRP, 12 septembre 2017.
61. Lawrence Marzouk, Ivan Angelovski et Miranda Patrucic, Making a Killing : The 1.2 Billion Euro Arms Pipeline to Middle East, Balkan Arms Trade, BIRN, 27 juillet 2016.
62. Ivan Angelovski, Jelena Cosic, Lawrence Marzouk et Maria Cheresheva, The Coyote’s Trail : A Machine Gun’s Path from Serbia to Syria, OCCRP, 9 mai 2017.

p ― 12 ―

On releÌ€ve en effet que, aÌ€ partir de feÌ vrier 2016, les FDS, armeÌ es et encadreÌ es par le SOCOM, ont plusieurs fois affronteÌ des factions armeÌ es par la CIA dans le nord-ouest de la Syrie, notamment le groupe pro-turc Fursan Al Haq 63.
Le roÌ‚le de certaines compagnies aeÌ riennes dans ces transferts a eÌ teÌ mis aÌ€ jour, en juillet 2017, par une enqueÌ‚te de la journaliste Dilyana Gaytandzhieva du quotidien bulgare Trud aÌ€ propos des activiteÌ s de la socieÌ teÌ aeÌ rienne d’EÌ tat azerbaïdjanaise Silk Way Airlines. Celle-ci aurait, entre 2014 et 2017, effectueÌ plus de 350 vols transportant des armes ou des munitions vers des zones de conflit, en particulier au Moyen-Orient. Ces vols beÌ neÌ ficiaient de l’immuniteÌ diplomatique – leur permettant d’eÌ chapper aux controÌ‚les et au paiement de taxes – et, en cas d’indisponibiliteÌ de leurs avions, des appareils de la Force aeÌ rienne azerbaïdjanaise prenaient le relais. Parmi les principaux clients de cette firme figurent des socieÌ teÌ s eÌ tats- uniennes approvisionnant l’US Army et le SOCOM en « armes non standardiseÌ es  », c’est-aÌ€- dire n’eÌ tant pas aux normes OTAN et donc destineÌ es aÌ€ eÌ quiper d’autres forces. Parmi ces firmes, on trouve Purple Shovel, mais aussi Orbital ATK, Culmen International LLC et Chemring Military Products. Si plusieurs de ces vols ont eu comme destination la Turquie (Incirlik ou Diyarbakir), l’Arabie saoudite (Djeddah, Riyad et Prince Sultan), les EAU (Abu Dhabi), le Kurdistan irakien (Erbil) ou meÌ‚me Israël (Ovda), d’autres semblent avoir approvisionneÌ des reÌ gions, plus eÌ loigneÌ es mais non moins troubleÌ es, en particulier l’Afghanistan et l’Afrique subsaharienne (Brazzaville et Ouagadougou).
Quant aux armes et munitions transporteÌ es par Silk Way, du moins celles potentiellement destineÌ es aux theÌ aÌ‚tres syrien et irakien, elles provenaient de Bulgarie, Roumanie, Azerbaïdjan, ReÌ publique tcheÌ€que, Slovaquie, SloveÌ nie et Serbie. Silk Way n’a pas voleÌ que pour des sous-traitants du SOCOM. Par exemple, en feÌ vrier et mars 2017, l’Arabie saoudite a reçu, via une firme chypriote, 350 tonnes d’armes, dont 27 350 roquettes Plamen (128 mm) et 10 000 roquettes Grad, expeÌ dieÌ es par la firme serbe Tehnoremont de Temerin. Dans certains cas, on peut supposer que les armes provenaient de plusieurs origines et eÌ taient destineÌ es aÌ€ divers utilisateurs. Ainsi, fin aouÌ‚t et deÌ but septembre 2015, deux avions de la Force aeÌ rienne azerbaïdjanaise ont transporteÌ , depuis Bakou et Belgrade, 41,2 tonnes d’armes et munitions, provenant des firmes azerbaïdjanaise CIHAZ et serbe Yugoimport, aÌ€ destination de Brazzaville, mais avec escales en Turquie et en Arabie saoudite. Or, certaines de ces armes – toutes serbes : des Coyote, des obusiers M69A de 82 mm et des lance- grenades RBG 40 mm/6M11 – ont eÌ teÌ photographieÌ es quelques mois plus tard en Syrie aux mains de rebelles, certains appartenant aÌ€ des forces antikurdes ou aÌ€ une brigade islamiste 64. Relevons que, peu apreÌ€s avoir publieÌ ces reÌ veÌ lations, Gaytandzhieva a eÌ teÌ licencieÌ e par son employeur 65.
Parmi les aeÌ roports de transit des firmes traitant les contrats du Pentagone, la base militaire de Ramstein dans le Land de RheÌ nanie-Palatinat a joueÌ un roÌ‚le crucial, au moins jusque fin 2016, quand les autoriteÌ s allemandes se sont eÌ mues de l’absence d’autorisation deÌ livreÌ e

63. Nabih Bulos, W.J. Hennigan et Brian Bennett, In Syria, militias armed by the Pentagon fight those armed by the CIA, The Los Angeles Times, 27 mars 2016.
64. Dilyana Gaytandzhieva, 350 diplomatic flights carry weapons for terrorists, Trud (Sofia), 2 juillet 2017.
65. Dilyana Gaytandzhieva : No one explained the reasons I was fired for, News Front in English, Youtube, 25 aouÌ‚t 2017.

p ― 13 ―

pour ces transferts 66. L’abandon de cette route aurait poseÌ des probleÌ€mes logistiques au Pentagone, qui se serait rabattu sur l’aeÌ roport de Rijeka 67 (situeÌ sur l’iÌ‚le de Krk, Croatie), mais aussi sur ceux de Francfort et de Chicago 68.

3.5. Une partie du gaÌ‚teau du Pentagone attribueÌ e aÌ€ Picatinny Arsenal

Dans une nouvelle seÌ rie de reÌ veÌ lations dans le cadre du projet Balkan Arms Trade, le BIRN et l’OCCRP ont deÌ couvert, en septembre 2017, que la plus grosse partie des fonds du programme syrien du Pentagone n’eÌ tait pas attribueÌ e au SOCOM, mais aÌ€ une base militaire du New Jersey, Picatinny Arsenal, connue surtout pour ses activiteÌ s de recherche et de production d’armes et de munitions. De 2015 aÌ€ 2016, ce sont preÌ€s de 480 millions USD des 718 millions deÌ penseÌ s en eÌ quipement militaire destineÌ aÌ€ la Syrie par le Pentagone qui auraient transiteÌ par Picatinny. L’armement aurait eÌ teÌ acquis dans au moins onze pays : dans les Balkans (Bulgarie, Roumanie, Serbie, Bosnie-HerzeÌ govine et Croatie), en Europe centrale (ReÌ publique tcheÌ€que et Pologne), en ex-URSS (Ukraine, Kazakhstan et GeÌ orgie) et en Afghanistan. Outre sa collaboration avec le Pentagone, Picatinny – qui se vante d’avoir approvisionneÌ les gouvernements irakien et afghan en armes – aurait une longue histoire de sous-traitant de la CIA et eÌ teÌ eÌ troitement lieÌ e aÌ€ l’opeÌ ration « anti-Assad  » Timber Sycamore.
Outre les 718 millions deÌ jaÌ€ deÌ penseÌ s, le Pentagone aurait obtenu et partiellement utiliseÌ , pour les « anneÌ es fiscales  » 2017 et 2018 (deÌ butant en octobre de l’anneÌ e preÌ ceÌ dente), un budget de plus de 584 millions USD, qui devrait servir aÌ€ l’achat de dizaines de milliers d’AK-47, de mitrailleuses et de lance-roquettes et de centaines de millions de munitions. En outre, Picatinny aurait engageÌ des deÌ penses pour plus de 920 millions jusqu’en 2022, portant le total deÌ penseÌ , budgeÌ teÌ ou engageÌ par le Pentagone pour cette opeÌ ration aÌ€ plus de 2,2 milliards USD depuis 2015.
Il faut noter que, dans ce scheÌ ma, le Pentagone ne facilite ni ne finance des achats par des tierces parties – comme l’Arabie saoudite ou la Turquie –, mais acheÌ€te directement des armes et munitions en Europe, ex-URSS ou Afghanistan, bien que celles-ci ne transitent geÌ neÌ ralement pas par le territoire ameÌ ricain. En outre, la demande en armes « non standardiseÌ es  » serait si forte que des pays tels que le Vietnam et le Pakistan auraient eÌ teÌ solliciteÌ s.
Des importations d’armes supposent l’eÌ mission de certificats d’utilisateur final. Or, des certificats eÌ mis par le SOCOM – parvenus au BIRN et aÌ€ l’OCCRP – ont eÌ teÌ qualifieÌ s de « treÌ€s trompeurs  » par un chercheur d’Amnesty International auquel ils avaient eÌ teÌ preÌ senteÌ s. Par exemple, un d’entre eux mentionne un « usage direct par ou pour le gouvernement des EÌ tats-Unis et ses allieÌ s de l’OTAN et partenaires, en soutien aux opeÌ rations d’entraiÌ‚nement, d’assistance aÌ€ la seÌ curiteÌ et de stabiliteÌ des EÌ tats-Unis  », mais ne dit rien sur l’utilisateur preÌ cis auquel eÌ taient destineÌ s ces 48 lance-roquettes bulgares devant eÌ‚tre livreÌ s aÌ€ la base eÌ tats-unienne Ali Al Salem au Koweït. De meÌ‚me, apreÌ€s des questions poseÌ es au Pentagone par des enqueÌ‚teurs du BIRN et de l’OCCRP, la reÌ feÌ rence aÌ€ la Syrie contenue dans sept contrats

66. Frederik Obermaier et Paul-Anton Krüger, Heikle Fracht aus Ramstein, Süddeutsche Zeitung, 12 septembre 2017.
67. Ivan Angelovski, Lawrence Marzouk et Jelena Cosic, Croatian Island Airport Becomes Pentagon Hub, BIRN-OCCRP, 3 octobre 2017.
68. Lawrence Mazouk, Ivan Angelovski et Frederik Obermaier, German Concerns Spark Pentagon Reroute of Syria-Bound Arms, BIRN-OCCRP, 12 septembre 2017.

p ― 14 ―

pour des armes et munitions bulgares, roumaines, serbes, ukrainiennes et geÌ orgiennes conclus en septembre 2016 et valant un total de 71 millions USD, a eÌ teÌ effaceÌ e.
ContacteÌ es par les investigateurs du BIRN et de l’OCCRP, les autoriteÌ s de quatre pays d’origine de ces armes et munitions – Roumanie, ReÌ publique tcheÌ€que, Serbie et Bosnie- HerzeÌ govine – ont deÌ clareÌ ne pas eÌ‚tre au courant que ces armes avaient comme destination finale la Syrie. Les autres pays n’ont pas reÌ pondu ou eÌ ludeÌ la question 69.

3.6. Des contrats traiteÌ s et sous-traiteÌ s par des firmes souvent douteuses

Dans un article seÌ pareÌ , le BIRN et l’OCCRP ont publieÌ une liste de seize firmes qui exeÌ cuteraient les contrats « syriens  » du SOCOM et de Picatinny Arsenal depuis octobre 2015 70. Si la majoriteÌ d’entre elles sont baseÌ es aux EÌ tats-Unis, on y trouve eÌ galement la britannique Chemring Military Products qui se preÌ tend « leader mondial en deÌ fense  » 71 et qui, avec 167 millions USD, serait le deuxieÌ€me beÌ neÌ ficiaire des fonds du Pentagone, derrieÌ€re Alliant Techsystems devenue, apreÌ€s fusion en 2015, Orbital ATK (baseÌ e en Virginie, 217 millions USD de contrats). Deux autres firmes eÌ trangeÌ€res figurent dans la liste, la socieÌ teÌ publique ukrainienne d’import-export d’armes, Ukrspecexport, baseÌ e aÌ€ Kiev 72 et impliqueÌ e depuis des anneÌ es dans de multiples trafics d’armes 73 et autres affaires litigieuses 74, et l’Agencija Alan, firme croate priveÌ e active eÌ galement dans l’import-export de produits de deÌ fense, mais baseÌ e aÌ€ Zagreb 75.
Parmi les autres firmes contracteÌ es, principalement par le SOCOM, on trouve Global Ordnance, un partenaire de Chemring baseÌ en Floride, dont le fondateur, Marc Morales, a eÌ teÌ inculpeÌ en 2010 par le DeÌ partement de la Justice des EÌ tats-Unis pour des pratiques de corruption dans le cadre d’une exportation d’armes. Un autre fournisseur du SOCOM est Vose Technical Systems, qui lui a notamment fourni des armes et munitions acheteÌ es en Serbie et en Bosnie-HerzeÌ govine et dont un des responsables – travaillant alors au Pentagone – a eÌ teÌ condamneÌ en 2008 aÌ€ cinq ans de prison pour fraude et obstruction de la justice dans une affaire d’achat d’heÌ licopteÌ€res russes.
Certains responsables de firmes sous-traitantes ont eÌ galement eu maille aÌ€ partir avec la justice eÌ tats-unienne. Ainsi, le preÌ sident de Regulus Global qui, avec Skybridge Tactical, sous- traite des contrats attribueÌ s aÌ€ Purple Shovel, a eÌ teÌ inculpeÌ dans la meÌ‚me affaire de corruption que Morales (voir supra). En outre, les trois firmes sont actuellement sur le banc des accuseÌ s dans un proceÌ€s les opposant aÌ€ la veuve de Norwillo, tueÌ en juin 2015 en Bulgarie. Par ailleurs, la socieÌ teÌ Tara Aerospace and Defense Products, baseÌ e aÌ€ Mojkovac au MonteÌ neÌ gro, un des sous-traitants de Chemring, non pour la Syrie mais pour l’eÌ quipement, via Picatinny,

69. Ivan Angelovski et Lawrence Marzouk, The Pentagon’s $2.2 Billion Soviet Arms Pipeline Flooding Syria, BIRN-OCCRP, 12 septembre 2017.
70. Ivan Angelovski, Lawrence Marzouk, Roberto Capocelli, Pentagon Hires Scandal-hit Brokers for Syria Arms Buy-up, BIRN-OCCRP, 15 septembre 2017.
71. Chemring Group, Romsey, Hampshire (Royaume-Uni).
72. Ukrspecexport, Kiev
73. Voir par exemple Report of the Panel of Experts on Libya, United Nations, S/2013/99, § 76 aÌ€ 82, 9 mars 2013 ou Graham Stack, Arms-Washing : Ukraine Network Moves Embargoed European Arms to Africa and the Middle East, OCCRP, 25 septembre 2017.
74. Sven Milekic, Croatia Probes Dodgy Jets Deal With Ukraine, BalkanInsight, 23 mars 2016.
75. Agencija Alan, Zagreb.

p ― 15 ―

de l’armeÌ e afghane en pieÌ€ces pour heÌ licopteÌ€res sovieÌ tiques, a comme actionnaire majoritaire le Suisse Heinrich Thomet. Alors sur une liste noire de « trafiquants d’armes  » de la CIA, l’individu a eÌ teÌ , en 2008, au cÅ“ur d’un scandale quand il est apparu qu’il fournissait, via le Pentagone, l’armeÌ e et la police afghanes en munitions preÌ senteÌ es comme albanaises, mais en reÌ aliteÌ chinoises – alors que les sanctions des EÌ tats-Unis contre la Chine interdisent formellement ce genre de transactions – et, qui plus est, fabriqueÌ es dans les anneÌ es 1960 et donc largement obsoleÌ€tes, voire dangereuses pour leurs utilisateurs 76.
Enfin, signalons que, jusqu’aÌ€ ce qu’elles soient mandateÌ es par le SOCOM ou Picatinny, la majoriteÌ des firmes eÌ tats-uniennes de cette liste eÌ taient consideÌ reÌ es comme des petites entreprises, avec un chiffre d’affaires infeÌ rieur aÌ€ 4 millions USD. Les contrats d’armes pour la Syrie leur ont permis de se deÌ velopper consideÌ rablement puisque, par exemple, la firme UDC USA a beÌ neÌ ficieÌ de commandes pour un montant de plus de 74 millions USD en deux ans 77.

Conclusion

Outre la facilitation d’achats d’armes et munitions dans les Balkans et d’autres EÌ tats d’Europe centrale et orientale par l’Arabie saoudite, la Jordanie et d’autres pays du Moyen-Orient, les EÌ tats-Unis ont directement acheteÌ d’importantes quantiteÌ s de mateÌ riel militaire dans ces pays, ainsi qu’en Afghanistan, pour en eÌ quiper des rebelles syriens, en principe accreÌ diteÌ s par leurs soins.
Le recours aÌ€ des ALPC de type sovieÌ tique, russe ou yougoslave, dites « non standardiseÌ es  », offrait plusieurs avantages : d’abord rendre plus discreÌ€te l’implication des autoriteÌ s de Washington ; offrir aux combattants en Syrie des armes avec lesquelles certains d’entre eux, notamment les deÌ serteurs de l’armeÌ e gouvernementale, eÌ taient deÌ jaÌ€ familiariseÌ s ; et reÌ duire les couÌ‚ts de l’opeÌ ration, puisque le mateÌ riel militaire de type sovieÌ tique ou ex-yougoslave est geÌ neÌ ralement beaucoup moins cher que son eÌ quivalent aux normes OTAN.
On distingue deux programmes distincts dans ces opeÌ rations clandestines des EÌ tats-Unis : d’une part, le programme de formation et d’armement des opposants au reÌ gime syrien mis sur pied par la CIA de 2012 aÌ€ 2017 et, d’autre part, celui du Pentagone visant cette fois aÌ€ soutenir les forces s’opposant aÌ€ l’organisation EÌ tat islamique, un des beÌ neÌ ficiaires indirects du programme preÌ ceÌ dent.
En outre, les EÌ tats-Unis ont livreÌ des armements, dont des milliers de missiles TOW, aÌ€ l’Arabie saoudite en sachant pertinemment qu’ils eÌ taient destineÌ s aÌ€ des groupes armeÌ s en Syrie, puisque du personnel eÌ tats-unien en a superviseÌ la distribution et organiseÌ la formation des utilisateurs.
Le programme du Pentagone, qui a deÌ buteÌ en 2014, eÌ teÌ suspendu fin 2015 et a repris au deÌ but 2016, a eÌ teÌ exeÌ cuteÌ par le Commandement des opeÌ rations speÌ ciales (SOCOM) et la base militaire Picatinny Arsenal, qui avait deÌ jaÌ€ collaboreÌ au programme de la CIA, l’opeÌ ration Timber Sycamore. Si l’on dispose de relativement peu d’informations sur cette dernieÌ€re, on commence aÌ€ avoir une ideÌ e plus claire du programme du Pentagone.

76. C. J. Chivers, Supplier Under Scrutiny on Arms for Afghans, The New York Times, 27 mars 2008.
77. Ivan Angelovski, Lawrence Marzouk, Roberto Capocelli, op. cit.

p― 16 ―

Ainsi, le SOCOM et Picatinny ont fait sous-traiter le programme par une bonne quinzaine de firmes, majoritairement, mais pas toutes, eÌ tats-uniennes, qui ont elles-meÌ‚mes fait appel aÌ€ un nombre indeÌ termineÌ de « sous-sous-traitants  ». Parmi ces firmes, plusieurs sont dirigeÌ es par des individus douteux, inculpeÌ s, voire condamneÌ s, pour des affaires de fraude ou de corruption, ou proches du crime organiseÌ .
Elles ont eu recours aÌ€ de l’armement de pays « interdits  », comme la Chine ou le Belarus. Pour le transport du mateÌ riel, des compagnies aeÌ riennes, notamment d’ex-URSS, ont eÌ teÌ mises aÌ€ contribution.
Par ailleurs, pour camoufler une opeÌ ration en principe secreÌ€te, le Pentagone a produit des certificats d’utilisateur final et d’autres documents ambigus, trompeurs, voire falsifieÌ s.
Sur le terrain, ce sont probablement pour des milliards de dollars d’armes et munitions – payeÌ s principalement par les EÌ tats-Unis et l’Arabie saoudite – qui ont eÌ teÌ transfeÌ reÌ s aux groupes armeÌ s actifs en Syrie. Si les beÌ neÌ ficiaires devaient en principe eÌ‚tre « modeÌ reÌ s  » ou membres de l’ArmeÌ e syrienne libre (ASL), on sait que des pays comme la Turquie et l’Arabie saoudite ont favoriseÌ leurs propres allieÌ s. En outre, l’absence d’uniteÌ dans l’opposition au reÌ gime de Bachar al-Assad et les freÌ quents ralliements d’uniteÌ s de l’ASL aÌ€ des formations djihadistes ont favoriseÌ l’eÌ parpillement de l’armement parmi toutes les factions preÌ sentes en Syrie, en particulier celles proches d’Al-Qaïda. Le Pentagone a tenteÌ d’y remeÌ dier en privileÌ giant l’armement des Forces deÌ mocratiques syriennes, majoritairement kurdes et encadreÌ es par les hommes du SOCOM.
Alors que, sous la pousseÌ e des armeÌ es de Syrie et d’Irak et de leurs allieÌ s, le territoire sous le controÌ‚le de l’EÌ tat islamique dans ces deux pays se reÌ duit de jour en jour et que plusieurs observateurs preÌ disent sa deÌ route militaire compleÌ€te dans le courant de 2018, le plus intrigant dans cette affaire est que le Pentagone preÌ voit de poursuivre son programme syrien au moins jusqu’en 2022, aÌ€ en juger par les commandes pour preÌ€s d’un milliard de dollars engageÌ es par Picatinny. Reste maintenant aÌ€ savoir contre quel ennemi Washington compte prolonger l’interminable conflit syrien...

***

L’auteur :
Georges Berghezan est chercheur au GRIP, ouÌ€ ses travaux portent notamment sur le suivi de la situation dans les Balkans, reÌ gion dans laquelle il a fait de nombreux rapports pendant les guerres en ex-Yougoslavie.

GROUPE DE RECHERCHE
ET D’INFORMATION
SUR LA PAIX ET LA SEÌ CURITEÌ
467 chausseÌ e de Louvain
B – 1030 Bruxelles
TeÌ l. : +32 (0)2 241 84 20 Courriel : admi grip.org Internet : www.grip.org Twitter : @grip_org Facebook : GRIP.1979

Le Groupe de recherche et d’information sur la paix et la seÌ curiteÌ (GRIP) est un centre de recherche indeÌ pendant fondeÌ aÌ€ Bruxelles en 1979.
ComposeÌ de vingt membres permanents et d’un vaste reÌ seau de chercheurs associeÌ s, en Belgique et aÌ€ l’eÌ tranger, le GRIP dispose d’une expertise reconnue sur les questions d’armement et de deÌ sarmement (production, leÌ gislation, controÌ‚le des transferts, non-prolifeÌ ration), la preÌ vention et la gestion des conflits (en particulier sur le continent africain), l’inteÌ gration europeÌ enne en matieÌ€re de deÌ fense et de seÌ curiteÌ , et les enjeux strateÌ giques asiatiques.
En tant qu’eÌ diteur, ses nombreuses publications renforcent cette deÌ marche de diffusion de l’information. En 1990, le GRIP a eÌ teÌ deÌ signeÌ Â« Messager de la Paix  » par le SecreÌ taire geÌ neÌ ral de l’ONU, Javier PeÌ rez de CueÌ llar, en reconnaissance de « Sa contribution preÌ cieuse aÌ€ l’action meneÌ e en faveur de la paix  ».