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France : L’écriture inclusive séparatrice. Dossier récapitulatif

Faites le test « Bisous àtous deux  »

lundi 13 novembre 2017, par siawi3

Source : http://www.mezetulle.fr/ecriture-inclusive-separatrice-dossier/

L’écriture inclusive séparatrice. Dossier récapitulatif
Faites le test « Bisous àtous deux  »

Par Catherine Kintzler,

le 2 novembre 2017

Au moment où la discussion sur l’écriture dite « inclusive  » semble atteindre son étale de haute mer, je propose ci-dessous une récapitulation des articles publiés sur Mezetulle (l’ancien et le nouveau) àce sujet et sur la féminisation des termes.
Je saisis l’occasion pour ajouter une pièce au dossier. Le test « Bisous àtous deux  » révèle que l’écriture « inclusive  » et généralement la novlangue acharnée àséparer les sexes non seulement sont exclusives, mais qu’elles procèdent àune « invisibilisation  ».

Tout récemment, en écrivant un mél àun couple ami – composé, cela a son importance, d’un homme et d’une femme – je me suis rendu compte non seulement que je ne pouvais pas m’adresser àeux comme couple en pratiquant l’écriture inclusive, mais aussi que la diffusion de celle-ci risque de rendre difficile une expression vraiment inclusive même pour ceux qui ne la pratiquent pas.

« Chers tous deux  » : c’est ainsi que j’ai l’habitude de commencer les courriels que je leur envoie. Mais la novlangue politiquement correcte réclamant la spécification sexuée jette le discrédit sur cette formule, au motif qu’elle « invisibilise  » le féminin. Si cette novlangue se répand et devient norme, l’usage extensif (désignant les deux genres et en l’occurrence les deux sexes) au pluriel du genre non-marqué (dit improprement masculin) ne sera plus compris. De sorte que la formule « Chers tous deux  » se ratatinera sur un sens intensif ; elle ne pourra être utilisée que pour s’adresser àdeux personnes de sexe masculin…

Bien sà»r je peux pratiquer l’évitement absolu et écrire « Cher X, chère Y  », mais je pourrais aussi bien m’adresser ainsi àdeux personnes ne formant pas un duo (en l’occurrence un couple). Parler d’un duo composé d’un homme et d’une femme ou s’adresser àlui : c’est vraiment le moment d’être inclusif ! Alors essayons de recourir àl’écriture inclusive et voyons si elle inclut tant que ça.

Je me lance. Pas facile. En plus il y a ce fichu accent sur « chère  »1… . En plus qu’est-ce que je vais faire du « t  » qui n’apparaît pas au pluriel du genre non-marqué et qui apparaît au genre marqué aussi bien au singulier qu’au pluriel ?
J’évite la difficulté technique en optant pour la simplification : d’emblée je mets l’ensemble au pluriel. « Chers·ères tous·tes deux  ». Ouf, ça semble tenir la route !

Mais on n’a pas avancé pour autant. Avec cette formulation chiffrée, je ne m’adresse pas davantage àdeux personnes de sexe différent : je ne fais que reproduire et figer cette fois dans l’écriture, par un encodage savant, la difficulté que je signalais plus haut. Une fois décryptée, l’écriture inclusive va en effet me faire dire successivement et lourdement d’abord « chers tous deux  » cette fois au sens intensif et restrictif ( = deux personnes de sexe masculin), puis « chères toutes deux  ». Autrement dit en privant le genre non-marqué (dit masculin) de la fonction extensive, elle en restreint l’usage : il ne désigne plus alors que le masculin, le vrai, celui qui a des couilles. Mais cette privation fait également disparaître la fonction extensive : en prétendant enrichir et préciser la langue, on l’appauvrit2.

Avec « Chers·ères tous·tes deux  » le duo formé de deux personnes de sexe différent est « invisibilisé  » ! On s’adresse soit àun duo homosexué dont le sexe est indéterminé, soit àun ensemble de duos homosexués dont l’un au moins est de sexe différent de l’autre ou des autres.

Résultat de ces tentatives : on ne sait plus comment s’y prendre pour désigner conjointement un couple ou un duo de personnes dont l’une est de sexe masculin et l’autre de sexe féminin 3. Alors qu’avec un genre extensif 4 c’était tout simple, intelligible par tous, économique et élégant.

CQFD  : l’écriture dite inclusive est exclusive – et en cette occurrence sa belle volonté de « visibilité  » la voue àun sexisme délirant qui fait obstacle àla désignation de couples hétérosexués. Strictement partageuse elle sépare les sexes, et n’envisage pas qu’on puisse les inclure dans un même genre, non seulement lorsqu’on les rassemble dans un groupe pas forcément pair (« chers lecteurs, chers auditeurs, chers amis, chers adhérents..  »), mais aussi quand on les considère en duo ou quand ils se réunissent en paires amoureuses. On peut s’interroger sur les prétendus objectifs de « visibilisation  » et de « diversité  » impliquant une telle discrimination.

Que faudra-t-il comprendre désormais au sujet des « amants désunis  » du poème de Prévert dont il est dit qu’ils vivaient « tous les deux ensemble  » ?
Et faites gaffe quand vous écrirez « bisous àtous deux  » dans un sms.

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Récapitulation

« L’écriture inclusive pour les malcomprenant·e·s  » par CK (9 oct 17)

« Féminisation, masculinisation et égalité(E)  » par Mezetulle (1er avril 2017)

« La langue française : reflet et instrument du sexisme ?  » par André Perrin (28 oct. 2014)

« Madame le président et l’Académie française  » par CK (15 oct. 2014)

« Novlangue : comment dit-on « la victime  » au masculin ?  » par CK (4 aoà»t 2014)

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Sur le site d’archives :

« La langue est-elle sexiste ?  » par Jorge Morales (18 sept. 2014)

« Humanité, différence sexuelle et langue  » par Alain Champseix (21 aoà»t 2014)

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Notes

1 – Je repense àla réplique du personnage incarné par Jean-Pierre Bacri dans le film d’Agnès Jaoui Le Goà»t des autres. Entendant les premiers mots de Bérénice, il soupire : « P… en plus, c’est en vers !  ». Eh oui, p…, le français est une langue accentuée !

2 – On a vu dans un précédent article que le genre non-marqué (dit « masculin  ») n’a pas le monopole de cette fonction extensive puisqu’il existe en français bien des substantifs de genre marqué (dit « féminin  »), comme « la personne  », « la victime  », qui la remplissent.

3 – Effet restrictif et discriminant que produisent aussi les formules d’un personnel politique s’obstinant àréitérer la séparation avec « celles et ceux  », « toutes et tous  », « nombreuses et nombreux  ». Mais ajoutons une note rassurante : il en faudra sans doute davantage pour rendre les lecteurs insensibles àla subtilité d’une Amélie Nothomb lorsqu’elle écrit àla page 10 de son roman Frappe-toi le cÅ“ur (Paris : Albin Michel, 2017) : « Le plus beau garçon de la ville s’appelait Olivier. […] Gentil, drôle, serviable, il plaisait àtous et àtoutes. Ce dernier détail n’avait pas échappé àMarie.  » On ne peut ramener plus nettement et plus drôlement la formule faussement inclusive tous et toutes àsa fonction séparatrice.

4 – Voir la note 2.