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France : On a rencontré des mini-féministes

dimanche 12 novembre 2017, par siawi3

Source : https://tempsreel.nouvelobs.com/rue89/nos-vies-intimes/20171031.OBS6776/10-11-ou-14-ans-on-a-rencontre-des-mini-feministes.html

10, 11 ou 14 ans : on a rencontré des mini-féministes

Esther, une bande dessinée de Riad Sattouf (DR)

Nous avons interviewé des petites filles féministes. Aussi jeunes soient-elles, elles sont déjàau taquet et en colère.

Par Alice Maruani

Publié le 01 novembre 2017 à18h09 . Mise àjour le 2 novembre 2017, à15h04

« L’Obs » sort cette semaine un dossier « A quoi pensent les petites filles ? ». Nous l’accompagnons de cet article.

Adèle, Maluène, Inès, Juliette ou Esther : àquoi rêvent les petites filles ?

Nous sommes nombreuses àavoir découvert le féminisme sur le tard, adultes. Beaucoup ne le deviennent qu’en entrant dans le monde du travail ou en devenant mère.

Mais, àla suite d’une histoire familiale particulière, d’une précocité physique ou intellectuelle, ou du militantisme de leurs parents, certaines petites filles chaussent « les lunettes du genre » beaucoup plus tôt.

On repense àSimone de Beauvoir qui, dans « Mémoires d’une jeune fille rangée », raconte :
« »Dans mon milieu, on trouvait alors incongru qu’une jeune fille fît des études poussées ; prendre un métier, c’était déchoir. Il va de soi que mon père était vigoureusement antiféministe ; il se délectait, je l’ai dit , des romans de Colette Yver ; il estimait que la place de la femme est au foyer et dans les salons.« »

S’ensuit son éveil doux et violent àla révolte.
« »Je préférais infiniment la perspective d’un métier àcelle du mariage ; elle autorisait des espoirs.« »

Les petites filles que nous avons interviewées décortiquent le sexisme àl’école ou au sein de la famille.

Comment élever son fils pour qu’il ne devienne pas sexiste

Ce sont des féministes précoces, certaines fans de sport, d’autres victimes de harcèlement. Elles ont encore de toutes petites voix, mais sont déjàféroces.

1 : Charlie, 10 ans : « Les garçons ne sont pas plus forts que les filles »

La première lutte féministe de Charlie : le droit des femmes àporter des choses lourdes. Elle raconte, de sa toute petite voix en colère :
« »En cours de sport, au lancer de poids, les filles n’ont pas le droit d’essayer des poids aussi lourds que les garçons. Et ça, je déteste. Pourquoi on n’a pas le droit même d’essayer ?

En classe aussi, la maîtresse, quand il faut déplacer les tables, dit ’j’ai besoin de forts’ et s’adresse directement aux garçons. Elle part du principe que les garçons ont une force physique plus importante.« »

Pour Charlie, « la force, ce n’est pas une question de filles ou garçons ». Elle ajoute : « On est plusieurs filles que ça énerve. »

L’énergique Charlie et son QI de 140 (elle est très précoce, donc) incarne le cauchemar de La Manif pour tous. Ses deux parents ont « mis un point d’honneur àfaire en sorte qu’elle soit élevée sans caractères de genre », raconte sa mère. Elle a donc eu accès àdes activités et des jouets variés, des poupées aux petites voitures en passant par le tricot ou l’établi de bricolage « pour qu’elle n’ait pas besoin d’un garçon pour planter un clou plus tard ».

Elle connaît déjàSimone Veil

Elle a aussi fait beaucoup de sport. Charlie énumère : « J’ai fait de la gymnastique, de la boxe, de la piscine, du crossfit. » Et tous ces sports sont mixtes. Elle raconte, toute fière :
« »En boxe, un jour, on avait fait une équipe filles contre une équipe garçons, et les filles avaient complètement tué les garçons ! La preuve que les filles peuvent être bien plus fortes que les garçons.

Si un garçon gagne la course, ce n’est pas parce que c’est un garçon, c’est parce qu’il s’entraîne plus souvent, ou juste qu’il court mieux.« »

Charlie saute et court partout depuis qu’elle est toute petite parce que ses parents l’ont tout simplement laissée faire. « On dit plus aux filles qu’elles vont se faire mal quand elles font des cascades au square. On avait aussi ce réflexe mais on a arrêté assez tôt, vers 2 ans et demi. »

Aujourd’hui, Charlie ne veut plus mettre des robes àl’école pour ne pas être limitée dans ses mouvements, début de puberté et donc de pudeur oblige. Elle aime le rose ou jouer àla poupée, mais continue àcourir torse nu quand il fait chaud.

Ses parents lui ont parlé de Simone Veil, des combats féministes, et ont abordé le consentement avec l’affaire Harvey Weinstein. Et Charlie se pose déjàdes questions pertinentes : « Pourquoi il y a des métiers avec plus de garçons que de filles, comme footballeur ou astronaute ? » ou encore « pourquoi mon cousin n’a pas le droit de jouer avec des Barbie s’il a envie ? » C’est vrai, ça, pourquoi ?

2 : Lilith, 11 ans : « On me disait ’tu saoules avec ton féminisme’ »

Lilith, en 6e aujourd’hui, a compris très jeune ce qu’était le sexisme. Depuis le CP, elle est harcelée par ses camarades de classe, et déjà, alors : « On me traitait de pute, de salope, ’t’es moche, tu pues, t’es laide’, ce genre de choses. Si j’avais été un garçon, on ne m’aurait pas insultée sur mon physique. » Quand elle raconte les insultes et les agressions àsa maman, elle commence àlui parler de féminisme.

« Ã‡a l’a libérée, je pense », explique Natalia, sa mère, au téléphone. Cette photographe et modèle, qui fait souvent du nu, lui a expliqué que la vie sexuelle des filles était mal vue, quand celle des garçons était célébrée. Elle lui a parlé d’égalité en lui disant que son prénom était celui de la première femme d’Adam, faite de la même matière que lui et non pas de sa côte, comme Eve. Et que Lilith a été diabolisée.

Le féminisme est donc devenu un de ses centres d’intérêt principaux, avec la lecture, la sorcellerie (elle joue àla sorcière et est fan d’Hermione Granger) et la fabrication de cabanes dans les arbres. « Plus ma mère me parlait de féminisme, raconte Lilith, plus je voyais les inégalités àl’école, le comportement des garçons et des filles. »
« »Je disais àmes copines : ’Tu as vu, ils sont au milieu àjouer au foot et nous on doit contourner’, ou bien ’c’est toujours eux les chefs d’équipe en sport.’ Mais personne ne voulait en entendre parler. On me disait ’tu saoules avec ton féminisme’.« »

Aujourd’hui, Lilith est fan des BD de Pénélope Bagieu ou de Commando culotte. Et parle comme une militante :
« »Depuis toujours avec le patriarcat, on dit aux filles : sois belle et attire les hommes. Un homme, on ne va pas lui dire ’sois beau’. Mais si les filles se concentrent plus sur leur apparence, elles développent moins leur intelligence, elles pensent plus àavoir des amoureux qu’àtravailler àl’école.

C’est àcause de ça qu’en cours de maths, c’est souvent les garçons qui gagnent les exercices. Ou que dès le CM2 certaines filles de ma classe venaient avec des faux ongles, du maquillage, étaient hypersexualisées.« »

Quand son oncle lui a offert du maquillage, il s’est fait engueuler. Et aujourd’hui, elle ne veut pas qu’on lui dise « tu es belle », même si elle aime parfois porter du vernis.

Lilith garde ses cheveux très longs et porte des robes, parce que « quand je fais des efforts de présentation, on me harcèle moins », explique-t-elle.

« C’est une agression sexuelle »

En CM2, la petite féministe a déjàeu « un aperçu de ce qui m’attend en tant que femme » :
« »J’étais dans le bus et un groupe de garçons me dit ’et si on s’embrassait’, tout ça. Dans ma tête, je me disais ’c’est quand l’arrêt de bus, je vais faire quoi’.

Comme j’en ai embrassé que deux et qu’ils étaient trois, le troisième est allé raconter àtout le monde que je les avait embrassés et tout le monde se moquait. C’était très déplaisant.« »

Natalia lui a alors répété que « céder n’est pas consentir », et qu’elle n’avait pas àavoir honte.

Depuis quelques années, Lilith repère les insultes ou stéréotypes sexistes mais aussi racistes dans les livres, au cinéma comme dans la vraie vie. Elle fait aussi de l’éducation au féminisme aux garçons qui jouent au « dis camion » pour pincer les tétons des filles :
« »Je leur dis : ’C’est pas un jeu, c’est une agression sexuelle.’« »

Mais ne pas toujours rentrer dans le rang àun prix, en l’occurrence, le harcèlement et l’isolement. La petite fille n’a jamais eu d’amis de son âge, et restait avec l’animatrice àla récréation. Cette année, elle est passée en apprentissage autonome : elle fait le programme de chez elle « et ça va beaucoup mieux ».

3 : Léopoldine, 11 ans : « La force ne donne pas des droits supplémentaires »

A 11 ans, Léopoldine s’habille souvent au rayon garçons des magasins, parce qu’elle aime être neutre : t-shirt blanc et jean. Il faut dire que ses parents l’ont élevée en essayant de l’éloigner du rose et des Barbie. Au grand dam de sa mère, elle a quand même eu une poussette, parce qu’elle adorait ça. Du coup, pas de doute pour la petite fille :
« »Entre hommes et femmes, on est pareils, on est àégalité, on est tous des Hommes avec un H majuscule. On devrait avoir les mêmes droits, même si on est différents physiquement.« »

Le féminisme est une tradition familiale : les parents de sa mère l’étaient déjà, et toute la famille est comme ça. Du coup, Léopoldine est déjàrévoltée, et parle comme Jean-Jacques Rousseau :
« »Certains garçons trouvent qu’ils sont plus forts que les filles, alors ils veulent être les chefs et commander. En sport par exemple, c’est toujours eux les chefs d’équipe.

Mais c’est pas parce que quelqu’un est fort qu’il doit commander. Ça peut être quelqu’un qui court vite, ou bien qui est intelligent (imaginons pour une course d’orientation, il faut savoir lire les plans) ou bien qui est drôle, ou peu importe. La force ne donne pas des droits supplémentaires.« »

En ce moment, Léopoldine, qui fait de la boxe et de la danse contemporaine, passe le reste de son temps àparler avec ses copines (elle n’a pas d’amis garçons). Et avec son cercle d’amies, elles repèrent quelques comportements stéréotypés :
« »On trouve que les garçons devraient faire plus attention aux autres. Souvent, quand ils poussent quelqu’un, ils ne s’excusent pas, ils partent et c’est tout. Avec mes copines, on ne fait pas ça.« »

4 : Lilou, 14 ans : « La masturbation est tabou pour nous »

Lilou, grande fille « plutôt grande gueule », a pris conscience du sexisme dès son entrée en 6e : précoce, elle faisait 1,75 mètre et avait déjàde la poitrine. « On a commencé àme faire des remarques sur mon cul et mes seins. Je suis aussi en surpoids et on me harcelait. »

La « grossophobie » dont elle est victime (ce sont ses mots), Lilou la relie àson genre :
« »Il y a des garçons costauds au collège mais eux, on ne les insulte pas de cette façon. Je pense que c’est parce que dans leur tête, un homme n’a pas besoin de plaire aux femmes, alors que la femme doit plaire aux hommes. Et donc correspondre aux normes physiques en vigueur de maigreur, etc.« »

Parce qu’elle l’a vécue très tôt, la jeune fille, qui s’habille souvent en jean et en t-shirt large, critique vivement « la sexualisation du corps des femmes » :
« »Les trois quarts des hommes pensent qu’on sert qu’àbaiser et faire des gosses. A 11 ans déjà, ça me choquait que les filles ne se rendent pas compte que les garçons les prennent pour des objets, comparent leurs bonnets de soutien-gorge alors qu’elles étaient petites.« »

Lilou a déjàrepéré que le rapport des filles àleur corps ou àleur sexualité était refréné : « Même entre amies, la masturbation est tabou pour nous, alors que les mecs peuvent parler de leur branlette de la vieille dès le matin en cours. »

Les cours aussi sont sexistes

Quand elle poste une photo d’elle sur Instagram en soutien-gorge, « qui n’a rien de choquant », elle se fait traiter de « pute » par une de ses camarades de classe, qui lui dit qu’elle « mériterait de se faire violer » :
« »J’ai eu un copain et on a dormi ensemble. Il l’a raconté àtout le monde, il était tout fier. Lui, on le laissait tranquille mais moi, on n’arrêtait pas de me poser des questions.« »

Lilou avait honte au départ, mais en discutant avec sa grande sœur de 20 ans (c’est apparemment elle qui fait son éducation féministe), elle a repris confiance.
« »Toute ma vie, on me rabaissera parce que je suis une femme, donc autant assumer.« »

Elle trouve que les cours aussi sont sexistes, cite des remarques homophobes de ses profs d’espagnol et de physique. Exemple de son esprit critique affà»té :
« »On a fait un atelier sur les inégalités hommes-femmes en 5e, et il y avait dans le livre l’histoire d’une fille grosse rejetée par le beau gosse de la classe, qui finalement changeait d’avis et lui disait qu’il l’aimait. Même dans ce livre la fille devait plaire au mec !

Je l’ai fait savoir àla prof, qui m’a répondu ’mais non, c’est pour montrer que même une fille costaude peut être aimée’. Super quoi.« »

Lilou s’est déjàfait suivre dans la rue, et harceler une fois, et sait que ce sera pire en grandissant.
« »En 6e, je disais que j’aurais préféré être un mec, parce que les filles dans la société, on nous traitait comme de la merde. En grandissant, je préfère être une femme, pour lutter contre le sexisme toutes ensemble. Dès que je pourrai, j’irai militer dans des associations.« »

L’adolescente a l’optimisme de la jeunesse :
« »Je pense que dans trente ans, les vieux seront morts et les jeunes d’aujourd’hui qui sont de plus en plus conscients du sexisme feront évoluer la société.« »