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France : Les gilets jaunes et leurs sacrés représentants.

jeudi 28 mars 2019, par siawi3

Source : http://www.creal76.fr/medias/files/combat-laique-72-mars-2019-.pdf

Combat Laïque 76 N° 72 Mars 2019 page 3

Les gilets jaunes et leurs sacrés représentants.

Dominique Delahaye

« Je ne suis ni le courtisan, ni le modérateur, ni le tribun, ni le défenseur
du peuple : je suis le peuple moi-même. »1
Qui de Le Pen, de Dupont-Aignan, de Wauquier, affublés ou non de la chasuble jaune, s’est autorisé cette déclaration présomptueuse ? Aucun vraiment en ces termes, Robespierre les avait devancés àla tribune des États généraux, en 1791. Mais tous ont tenu des propos analogues, et Mélenchon, n’est pas loin de traîner l’écharpe tricolore dont il est si fier, dans la même gadoue idéologique.

On le voit bien, la situation inédite créée par l’opiniâtreté de la lutte des gilets jaunes, révèle l’incapacité de la « gauche » àoffrir un cadre de réflexion et de mobilisation àla hauteur des questions posées par l’urgence sociale et la légitime volonté d’en découdre, d’une partie de la population. Engluées dans leurs calendriers dictés par les échéances électorales, générales ou professionnelles, paralysées par des rivalités dérisoires et suicidaires, les organisations syndicales et politiques sont réduites àl’état de commentatrices plus ou moins bienveillantes du mouvement. Mais plus que tout, c’est pour la plupart d’entre elles le renoncement àune critique radicale de la société libérale, au dogme de la croissance, àla toute-puissance idéologique de la consommation qui les condamne aujourd’hui àune sorte d’impuissance. « La dissolution de la lutte des classes dans le potage postmoderne élimine les médiations susceptibles de nouer des solidarités nouvelles, de rassembler les luttes contre les oppressions, d’inscrire les résistances particulières dans un horizon commun d’émanci-
pation. »

Un mélange de revendications sociales et d’exigences démocratiques, émerge confusément du mouvement des gilets jaunes. Il remet en cause le système de la représentation traditionnelle dans lesquels ronronnent nos élus depuis des lustres et déjoue les plans de conquête du pouvoir laborieusement élaborés par les états-majors. La tentation est forte alors pour les représentants « légitimes » d’en appeler au « sacré », comme Mélenchon dans le selfie grotesque tourné lors de la perquisition matinale des flics àson appartement.

Vieille manœuvre.
Robespierre, encore, au printemps 1794 l’affirmait : « L’idée de l’être suprême et de l’immortalité de l’âme est un rappel continuel àla justice ; elle est donc sociale et républicaine. »1 écrivant, àla même période : « Moi qui ne crois point àla nécessité de vivre, mais seulement àla vertu et àla Providence  »1.
Cette vision christique de l’engagement, de la soumission àun « ÃŠtre suprême »1, allait de pair avec une mythification du peuple dont l’intérêt serait toujours celui de « la nature, de l’humanité, de l’intérêt général »1. C’est en ce sens que Barrère, un de ses fidèles lieutenants, voulait depuis la
tribune de la Convention, « bannir de la République l’immoralité et les préjugés, la superstition et l’athéisme. »1

Aujourd’hui, face àune situation nouvelle, dont certains éléments bousculent les raisonnements classiques (l’ampleur du dérèglement climatique, l’emballement mortel de la bulle financière, la révolution numérique), la tentation de la transcendance est grande. Si les révolutionnaires de 1789 avaient jeté les bases d’une émancipation de la pensée par rapport au
dogme religieux, les gouvernants d’aujourd’hui - et Macron n’est pas le dernier - entendent le remettre au goà»t du jour, pour donner une épaisseur morale àleurs politiques iniques.
En face d’eux, c’est « la transposition dans le domaine de la liberté des hommes de la communauté de foi et de l’espérance de l’union àla divinité, sous la forme de cette identification sacrificielle àla chose commune »1
que prônent les populistes de tous poils.

Dans les deux cas, c’est l’acceptation de la tyrannie. Dans les deux cas, c’est le mépris de ces hommes et de ces femmes qui s’engagent, cherchant la voie de la liberté et de la justice.
Le mépris de ces êtres complexes, de ces individualités contradictoires et magnifiques qui constituent le « peuple ». C’est la certitude hautaine que ces citoyens et citoyennes sont incapables d’envisager la globalité nécessaire de la révolte, d’expérimenter leur intérêt individuel comme constitutif d’un intérêt collectif. Incapables aussi, dans le cours de leur mou-
vement, de comprendre la nécessité de se lier avec des organisations qui portent la mémoire, l’expérience des luttes ouvrières et une réflexion collective sur les revendications et un programme alternatif. L’image d’un peuple grognon et immature, ne sachant pas où il va, portée par les gouvernants et largement relayée par la presse servile des oligarques.

Dans ce grand chaudron de colère légitime et salutaire qui
mijote depuis des mois sur les ronds-points, il y a toutes
sortes d’ingrédients. Des cuisiniers et cuisinières enthousiastes et inexpérimentés élaborent une tambouille dont la réussite est incertaine. Ils ne sont pas àl’abri des tentatives de chefs étoilés (parfois cinq fois étoilés) de ramener leur cuisine aux proportions de recettes éculées et absolument indigestes.

Pourtant, àla lueur des braseros, ces hommes et ces femmes découvrent le sens de la discussion, l’envie de peser sur leur vie et le cours de l’histoire. Ils y découvrent - et c’est peut-être le plus important - que cette vie, un peu plus bousculée que celle qui était la leur, est belle. Qu’on est mieux, dans une cabane de bois, froide et humide àpartager un débat passionné ou des rires réparateurs, que d’être chacun chez soi, àregarder une connerie àla télé ou le match du dimanche. C’est sà»rement la clef de la longévité du mouvement, et au fond le seul vrai espoir dont il est porteur.

C’est maintenant le rôle et la place des organisations de gauche de saisir cette occasion, de comprendre cette envie de bousculer l’ordre établi, de participer àces débats sans a priori mais sans renoncement àleurs principes, et de construire ensemble des perspectives communes de transformation sociale. « S’il faut combattre le fétichisme de la Raison
majuscule, ce n’est pas pour la renier. C’est pour la libérer de ses icônes et de ses statues. Pour mieux rassembler ses lumières dispersées, chancelantes, vacillantes comme la flamme d’une bougie. »2

Notes :
1 GAUCHET, Marcel.
Robespierre : l’homme qui nous divise le plus.
Gallimard, 2018
2 BENSAЇD, Daniel.
Fragments mécréants. Éd. Lignes, 2005