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A Alger, la soif de formation politique des étudiants

mardi 26 mars 2019, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/03/22/a-alger-la-soif-de-formation-politique-des-etudiants_5439716_3212.html


A Alger, la soif de formation politique des étudiants

Des collectifs d’enseignants improvisent des cours d’instruction civique au profit d’étudiants avides de mieux saisir les enjeux de la protestation.

Par Zahra Chenaoui

Publié le 22 mars 2019

« Nous n’avons pas de culture politique. On doit apprendre les bases, puisque s’opposer au gouvernement, finalement, c’est faire de la politique.  » Hamid*, 25 ans, étudiant en traduction, a assisté àune conférence particulière le 18 mars. A ses côtés, une soixantaine de personnes ont pris place face àFatiha Bennabou, imperméable beige et cheveux courts. Enseignante àl’université de droit, Mme Bennabou est spécialiste de la Constitution. L’assistance, composée d’étudiants et d’autres enseignants, cahiers ouverts devant eux, prennent des notes. La conférencière du jour a répondu àl’invitation de collègues dans le cadre d’une semaine de mobilisation au sein de l’université de Bouzareah, située dans la banlieue d’Alger. Elle évoque le fonctionnement de la loi fondamentale, ses subtilités, ses révisions successives.

Administrativement, les étudiants comme les enseignants sont en congé. Le ministère de l’enseignement supérieur avait annoncé soudainement, le 9 mars, que les vacances universitaires, censées débuter le 20 mars, étaient avancées de dix jours et que leur durée était doublée. Convaincus qu’il s’agissait d’une stratégie des autorités visant àaffaiblir le mouvement de protestation contre le cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika, tous ont alors décidé « d’occuper  » l’université.

« J’ai appris beaucoup de choses  »

Au-delàdes assemblées générales et du choix de représentants où les syndicats, jugés trop proches des autorités, n’ont plus leur mot àdire, les étudiants algériens ont opté pour une formation civique, une sorte de pédagogie militante. « Je n’ai jamais eu d’informations sur les lois ou le système politique, explique Hamid. Je voulais comprendre si l’article 102 de la Constitution [relatif àl’empêchement du président] peut nous servir àquelque chose. J’ai appris beaucoup de choses. J’aurais aimé que l’on invite aussi des sociologues, des anthropologues, des personnes capables de nous parler de l’histoire politique.  »

Mercredi 20 mars, au lendemain d’une manifestation étudiante, dans l’amphithéâtre de l’université, les artistes ont remplacé les scientifiques. Un drapeau a été accroché sur le tableau vert foncé. Sur l’estrade, une sono a été installée et un étudiant récite un poème en anglais. Kamel Abdat, enseignant, mais aussi comique connu de la télévision, enchaîne avec un sketch, avant qu’Amine Chibane et Amel Zen, deux chanteurs vedettes, ne viennent interpréter une composition écrite pendant le mouvement, El Lioum El Chaab (« Aujourd’hui le peuple  »). Hamid apprécie : « Cette journée nous a permis d’oublier un peu la pression. Ça redonne aussi de la motivation pour continuer. Cette semaine, on s’est senti utile. Nous sommes de plus en plus organisés.  »

« Une excellente initiative  »

A l’autre bout de la capitale, des étudiants longent de longues palissades blanches qui bordent un chantier. Ici, une nouvelle station de métro va bientôt sortir de terre. Au milieu des arbres, un bâtiment de béton gris abrite le grand amphithéâtre de l’Ecole polytechnique d’architecture et d’urbanisme (Epau). Assis sur l’estrade, Mohamed-Larbi Merhoum, architecte, commente des images projetées sur un grand écran. « L’Etat doit quitter son rôle de constructeur. Il va falloir passer par des acteurs privés. Nous devons cependant, avec l’urbanisme, pouvoir fabriquer des systèmes de solidarités  », lance-t-il. Face àlui, plusieurs dizaines d’étudiants sont assis, attentifs. « On parle souvent de l’influence du politique sur l’architecte, observe Sofiane*, diplômé depuis deux ans. Mais aujourd’hui, il nous a expliqué comment l’architecte pouvait avoir un impact sur le politique.  »

A plusieurs reprises dans la semaine, le jeune homme est venu assister aux conférences organisées par un groupe d’étudiants bénévoles. Constitution, citoyenneté, système politique ou encore histoire du pays : les organisateurs ont vu large. « On marche comme tout le monde chaque vendredi, explique Mehdi*, 20 ans, l’un des organisateurs. On s’est demandé quel apport on pouvait avoir au sein de l’université. Nous voulions participer àla prise de conscience des étudiants, car beaucoup de questions fondamentales ont été écartées du milieu universitaire. Ici, il ne fallait pas faire de politique.
L’objectif, c’est de nous aider àmieux formuler nos propositions pour l’Algérie de demain.  » « C’est une excellente initiative, s’exclame Azzedine, étudiant venu d’une autre université. Aujourd’hui, je peux mieux décrypter les enjeux auxquels se confronte notre pays.  »

« Mieux jouer mon rôle de citoyenne  »

Ce besoin de formation a aussi été détecté par Kawther, étudiante àl’université de Bab Ezzouar, autre banlieue d’Alger. « Les jeunes ont du mal àfaire le lien entre les problèmes que nous avons àl’université et le gouvernement  », dit-elle. Sofiane, lui, se réjouit que l’Epau ait offert un espace de débat : « Avant, chacun était seul dans son coin. Cette semaine a permis de s’unifier autour d’une seule cause, celle de l’Algérie. Quand il y a du débat comme ça, il y a une dynamique d’espoir. C’est important, même s’il y a des différences d’opinion.  »

Jihane, 20 ans, a participé àtoutes les manifestations, celles des étudiants et celles du vendredi, où elle se rend avec ses amies. Dans son école, les promotions ont été regroupées par les enseignants qui ont organisé ateliers et conférences sur l’« esprit de groupe  », la politique ou l’organisation de l’économie algérienne : « Ce sont des connaissances que nous n’avions pas, mais que désormais nous voulons maîtriser.  » Lynda, 23 ans, a elle aussi suivi plusieurs conférences dans son école, mais aussi sur les réseaux sociaux, grâce àceux qui les diffusent en direct : « Tous comprennent ce que veut dire être contre le système. Mais ça se complique dès qu’on évoque les solutions. Au début du mouvement, on a entendu parler d’Assemblée constituante. Je ne savais pas ce que cela signifiait. Maintenant, je suis capable de l’expliquer àma famille. La fac m’a permis cette semaine de mieux jouer mon rôle de citoyenne.  »

* Les prénoms ont été modifiés.