Subscribe to Secularism is a Womens Issue

Secularism is a Women’s Issue

Accueil > impact on women / resistance > France : Aldo et Fatiha, deux destins français

France : Aldo et Fatiha, deux destins français

jeudi 28 mars 2019, par siawi3

Source : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/aldo-et-fatiha-deux-destins-francais/

Aldo et Fatiha, deux destins français

26 mars 2019

par Valérie Toranian

Aldo Naouri plaide depuis quarante ans la cause des tout-petits et l’urgence de les éduquer loin des théories désastreuses de l’enfant roi. Le weekend dernier, il était l’invité du festival des Écrivains du Sud àAix-en-Provence, qui réunissait comme chaque année autour de Paule Constant et de Metin Arditi, président du jury du prix des Écrivains, des auteurs du sud et d’ailleurs, venus raconter l’époque et pourquoi ils écrivent.

Aldo Naouri présentait àAix son livre le plus personnel : Des bouts d’existence (éd. Odile Jacob). Il raconte. Il raconte bien, comme le conteur oriental qu’il est et dans une tradition qui est celle de sa mère analphabète, originaire d’une culture orale judéo-libyenne. Et c’est dans son dialecte qu’elle racontait àses enfants blottis contre elle Les Mystères de Paris, Le Comte de Monte-Cristo ou Les Contes des mille et une nuits… Pour Aldo Naouri, le conte mérite de jouir exactement du même statut que toutes les autres expressions artistiques. Émotion, émerveillement, frayeur : il aide àvivre et àsurmonter les angoisses.

[( « Tant d’étrangers qui ne se sentaient pas àleur place ont donné àla littérature parmi ses plus belles pages.  »)]

Aldo Naouri est né àBenghazi en Libye puis sa famille a très vite émigré en Algérie, avant de finalement gagner la France. Les chemins des migrants, les humiliations, l’arrachement, l’exil, la pauvreté, il connaît. Mais quelles que soient les difficultés rencontrées, le souvenir de ce récit familial, porté par la voix de sa mère, ce « narratif  », cette culture des origines, constitue un socle. Auquel, explique-t-il, chacun s’accroche obstinément. Il faut être fou ou inconscient pour penser que nous sommes « les auteurs de nos propres vies  » et que ce rapport àl’identité est superflu, ou devrait se dissoudre ou s’oublier dès qu’on arrive en terre étrangère. « Ã€ mon âge, confie-t-il, je rêve encore en arabe  ».

Encore plus surprenant, après une intégration et une réussite exemplaires, eu égard àl’extrême pauvreté dans laquelle il a grandi, Aldo Naouri affirme : « Je ne suis toujours pas sorti de mon statut de migrant. Je n’ai la nostalgie d’aucun lieu, ni de la Libye ni de l’Algérie. Mais je ne me sens toujours pas être français en France alors que je me sens l’être au plus haut point dès que je suis àl’étranger  ». Sentiment d’illégitimité ? D’étrangeté ? De différence ? Tant d’étrangers qui ne se sentaient pas àleur place ont donné àla littérature parmi ses plus belles pages. Comment douter que ces contradictions sont le ferment d’une formidable créativité ?

[( « â€œLorsqu’un pays t’adopte, tu adoptes ses lois, ses coutumes, et ses rites funéraires.†Ce message était une évidence dans les années 60. Il ne l’est plus du tout.  »)]

On pense àtoutes les polémiques sur l’immigration, sur le repli identitaire, le communautarisme. Que faire quand l’orient et l’occident luttent dans l’imaginaire, la culture, les références, le récit, bref dans ce qui constitue notre identité ? Rien ! Ne pas forcer l’assimilation, laisser les choses se faire naturellement au fil du temps. À condition d’observer une règle fondamentale. Une règle d’airain qu’avait transmise leur mère àtoute la tribu. « Lorsqu’un pays t’adopte, tu adoptes ses lois, ses coutumes, et ses rites funéraires.  » Ce message était une évidence dans les années 60. Il ne l’est plus du tout.

Il faut se plonger dans cette leçon de vie, dans ses bouts d’existence et s’en bercer. Comme un concentré de sagesse universelle pour comprendre notre époque, ses folies et ses espérances.

Fatiha Agag-Boudjahlat est née en France, issue d’une famille arabo-musulmane algérienne. Elle est professeur des collèges àToulouse, féministe, universaliste, éprise des Lumières, républicaine et laïque. Dans sa famille, certaines portent le voile, d’autres pas. Après Le Grand Détournement(éd. du Cerf), publié en 2017, son deuxième essai, préfacé par la philosophe Élisabeth Badinter, annonce clairement la couleur : Combattre le voilement (éd. du Cerf).

« Le livre de Fatiha Agag-Boudjahlat est un rappel àla loi, celle de la République, qui n’a pas vocation àassigner les “femmes musulmanes†àun cadre spécifique au nom d’un “respect†de leur culture, au détriment de leur liberté et du principe d’égalité avec les autres femmes de ce pays.  »

Pas question pour l’auteure de stigmatiser la religion et la spiritualité. Elle-même dit partager la foi musulmane. Mais elle refuse d’être la complice d’un discours dominant, qui valorise et protège la femme voilée supposée être discriminée par la République. Son livre est d’abord une révolte : arrêtez de nous reléguer dans l’altérité et l’exotisme ; arrêtez de nous assigner àune identité supposée être la nôtre ; considérez-nous comme vos égales.

Le discours idéologique de l’islam politique, Fatiha Agag-Boudjahlat en connaît toute l’habileté, les ficelles, les pièges, les détournements, les batailles judiciaires. Elle les détaille et déconstruit chaque argument avec rigueur et exigence. Son livre est un rappel àla loi, celle de la République, qui n’a pas vocation àassigner les « femmes musulmanes  » àun cadre spécifique au nom d’un « respect  » de leur culture, au détriment de leur liberté et du principe d’égalité avec les autres femmes de ce pays.

Fatiha Agag-Boudjahlat ne tombe pas dans les pièges de la laïcité ouverte ou fermée. « Ce n’est pas au nom de la laïcité qu’il faut combattre le voilement, mais au nom de l’égalité en droit et en dignité des femmes et des filles  ». Son métier de professeur est un poste d’observation privilégié de l’évolution de l’emprise du voilement sur les adolescentes. Un jour, une élève, pourtant voilée, lui déclare « qu’elle n’aimerait pas avoir affaire àune vendeuse voilée quand elle achète des vêtements, parce qu’elle se sentirait jugée, qu’elle craindrait que la vendeuse trouve ses achats vulgaires  ».

[( « Aucun autre bout de tissu porté sur la tête ne “s’accompagne d’une injonction àla vertu†. Parler de pudeur, de mode pudique, rend impudique le reste des femmes.  »)]

Dans cet exemple (presque) tout est dit. Le foulard n’est pas un bout de tissu quelconque, un usage culturel contre lequel on serait ridicule de s’indigner sauf àêtre un « laïciste  » islamophobe. Aucun autre bout de tissu porté sur la tête ne « s’accompagne d’une injonction àla vertu  ». Parler de pudeur, de mode pudique, rend impudique le reste des femmes. Ce que l’adolescente traduit avec ses mots lorsqu’elle craint que la vendeuse ne trouve ses achats vulgaires…

Certaines belles consciences nous expliquent, qu’après tout, le foulard est tout aussi défendable que la mini-jupe et que c’est une réaction àl’hypersexualisation de la société. La femme occidentale sans pudeur (stéréotype inouï !) s’oppose àla femme orientale désireuse, elle, de se respecter et de se faire respecter. De l’eau bénite pour les islamistes !

Chacune est libre de choisir, clament la bouche en cÅ“ur les néo-féministes, beaucoup plus soucieuses de défendre les femmes voilées en France que les femmes sans voile en Iran qui risquent la prison. Mais le choix n’est vraiment libre, rétorque Fatiha Agag-Boudjahlat, que « s’il y a équivalence morale entre les deux termes de l’alternative. Qui donc fera le choix d’être dans l’impudeur ? Dans la distinction vis-à-vis des siens ?  » Même sans contrainte mais juste sous le regard des proches, leur pression « amicale  ».

[( « Fatiha Agag-Boudjahlat est inquiète. Parce que la France prise dans les contradictions de l’état libéral, des droits individuels et de la République, est en train de totalement légitimer la religion dans sa version la plus orthodoxe.  »)]

Les femmes sont déterminantes dans la stratégie d’implantation de l’islam politique. Comme le remarque ironiquement l’auteure, les artisans en France du soft power islamique ne mettent pas en avant le barbu en qamis, qui n’est pas une figure propre àattendrir. Ils mettent en avant les femmes àtravers des figures propres àsusciter l’empathie : l’étudiante syndicaliste voilée pro LGTB, les « mamans  » voilées des sorties scolaires, la chanteuse en turban de The Voice, jolie écervelée qui agit avec naïveté et sans réfléchir. Et qui bien entendu ne comprend rien aux propos complotistes, aux discours de Dieudonné et de Ramadan, qu’elle partage sur les réseaux sociaux.

Fatiha Agag-Boudjahlat est inquiète. Parce que la France prise dans les contradictions de l’état libéral, des droits individuels et de la République, est en train de totalement légitimer la religion dans sa version la plus orthodoxe. Pour respecter « l’authenticité  » de la culture musulmane. Mais, s’indigne l’auteure, « pourquoi cette prime politique morale et médiatique àl’ultra orthodoxie ? En quoi celle-ci serait-elle un plus grand gage d’authenticité ?  »

[( « Il faudrait àla République des centaines et des milliers de Fatiha Agag-Boudjahlat. Des femmes, françaises, républicaines, laïques, enseignantes de toutes origines.  »)]

Pourquoi la religion musulmane serait, pour les néo-féministes, la seule religion a être respectable, dans son dogme le plus rétrograde envers les femmes, alors que les autres religions, notamment la religion chrétienne, sont sans cesse dénoncées dès qu’elles sont jugées anti-progressistes.

Pourquoi cette impossibilité de l’historicité ?

Fatiha Agag-Boudjahlat croit encore que la République, si elle est droite dans ses bottes, peut changer la donne. Chaque jour devant ses élèves, elle défend la République qu’elle aime. La France qu’elle aime. Lorsqu’en début d’année, les enfants arrivent avec des drapeaux algériens, marocains, tunisiens ou turcs dessinés sur leur sac àdos, elle leur demande sans se démonter de dessiner un drapeau français, de taille égale àcôté du premier.

Il faudrait àla République des centaines et des milliers de Fatiha Agag-Boudjahlat. Des femmes, françaises, républicaines, laïques, enseignantes de toutes origines. Au tableau noir contre l’obscurantisme. Et pour nous rappeler que ce pays est celui de l’égalité et des femmes libres.

(Photo : Aldo Naouri et Fatiha Agag-Boudjahlat)