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«Je ne pensais pas vivre ce moment un jour»: Kamel Daoud confie ses espoirs et ses craintes pour l’Algérie

Wednesday 27 March 2019, by siawi3

Source: http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2019/03/26/31002-20190326ARTFIG00163-kamel-daoud-je-ne-pensais-pas-vivre-ce-moment-un-jour.php

«Je ne pensais pas vivre ce moment un jour»: Kamel Daoud confie ses espoirs et ses craintes pour l’Algérie

Figaro 27-03-19

ENTRETIEN EXCLUSIF - Alors que le chef d’état-major de l’armée algérienne a ouvert la voie mardi àun départ du président Bouteflika, le grand écrivain s’est livré au Figaro.

LE FIGARO. - Cette fois, est-ce réellement le début de la fin pour Bouteflika?

Kamel DAOUD. - Dès le début des manifestations, sa chute était programmée. Mais il fallait trouver une forme de solution «àl’amiable», un compromis pour répondre àla rue tout en préservant le régime et en permettant au moins en apparence àBouteflika de sauver la face. Cela a retardé le dénouement de quelques semaines.

C’est la fin d’un clan, mais pas nécessairement la fin du régime…

Le pouvoir reste légaliste. Le général Ahmed Gaïd Salah demande l’application de l’article 102 prévu par la Constitution lorsque le président est inapte. Certains dénoncent déjàun coup d’État de l’armée, mais ce n’est pas le cas légalement: le Conseil constitutionnel applique la loi. Je ne peux pas préjuger des intentions de l’état-major de l’armée, il est trop tôt. Attendons de voir s’il va respecter le processus prévu par la Constitution ou pas. Cependant, il est vrai que ce que les Algériens demandent, ce n’est plus uniquement le départ de Bouteflika et sa famille, mais aussi des changements profonds et la fin du régime tel qu’il a toujours existé. Pour le moment nous n’en sommes pas là.


L’armée tente-t-elle de sauver le système?

Pour le moment, nous ne sommes pas dans un coup d’État àl’ancienne avec un chef d’état-major qui s’installerait àla présidence. Mais si l’armée a respecté la loi, cela ne signifie pas qu’elle a de bonnes intentions. Cela ne veut pas dire non plus que c’est la solution que les Algériens attendent, ni que cela consacre la démocratie. Est-ce que le système veut préserver ses intérêts en sacrifiant Bouteflika? Bien sûr et c’est de bonne guerre. Il ne faut pas s’attendre àune sorte de conte de fées où il va s’avouer vaincu facilement. C’est ànous désormais, les Algériens, de continuer àdemander le changement sans tomber dans le piège du radicalisme. Un changement total immédiat qui s’accompagnerait d’un effondrement de l’État ne serait pas souhaitable.

L’opposition n’est pas prête?

Depuis des décennies de dictature, l’opposition a été laminée en Algérie. Il lui faudra du temps pour se mettre en place, activer ses réseaux, recruter, être vraiment représentative. Elle est piégée par le temps et les délais. Mais est-ce que les Algériens ont réellement le choix? Faut-il respecter les délais, très courts, prévus par la Constitution ou ouvrir le champ àl’inconnu et prendre le risque de faire éclater le consensus national? Les Algériens doivent continuer àmaintenir la pression sur l’armée en demandant un changement de régime et en allant crescendo et graduellement vers la démocratie qui ne sera pas réalisable en une journée.

Se dirige-t-on vers un scénario àl’égyptienne?

Cela ne ressemble pas exactement àce qui s’est passé en Égypte car le facteur violence est totalement absent de la scène algérienne. Les printemps arabes ont pesé lourdement sur les consciences des manifestants en Algérie qui ont voulu des manifestations pacifiques. Ils ont aussi pesé lourdement sur la conscience de l’armée. J’ai le sentiment que celle-ci veut éviter de s’engager dans une prise de pouvoir direct. Il n’y a pas eu de massacre, de répression violente, ni de destitution d’un président. L’armée applique l’article 102 prévu par la Constitution dans le cas où le président est malade. Il faut désormais attendre la décision du Conseil constitutionnel d’ici àla fin du mois.

Qu’est-ce qui prédomine chez vous? L’espoir ou la peur?

Il y a quelques semaines seulement, je ne pensais pas vivre ce moment un jour. Cela suscite beaucoup d’espoir. C’est enfin le peuple algérien qui décide des choses et non un cabinet noir àAlger. La rue a été reconquise. Si j’ai peur? Bien sûr. Personne ne peut lire l’avenir. Nous avons évité le scénario àla libyenne et àla syrienne, il nous reste àéviter le scénario àl’égyptienne pour arriver au scénario àla tunisienne. Et il faut avoir conscience que ce n’est pas parce qu’elles tournent mal un jour que les révolutions sont mauvaises par essence.

Y a-t-il un risque islamiste?

C’est un risque. L’islamisme est une famille qui a des moyens et des réseaux très importants. De l’expérience aussi: elle a malheureusement l’habitude de voler les révolutions. Cependant, il y a des facteurs encourageant. Les islamistes me semblent moins forts et structurés que dans les années 1990. L’islamisme a été divisé en une dizaine de partis, émietté, plus ou moins réduit àune forme de conservatisme de la société. Surtout, le traumatisme de la guerre civile joue dans les consciences comme une sorte de verrou de sécurité. Je ne dis pas que les islamistes ont perdu. Mais c’est ànous de résister. La victoire des islamistes n’est pas une fatalité. C’est une force politique àlaquelle il faut s’opposer.

Est-ce qu’ils sont en embuscade?

La frange salafiste très conservatrice a appelé dès le début àne pas manifester. Pour eux il y a un devoir d’obéissance au gouvernement. Par ailleurs, dès les premières manifestations, les leaders ont été très clairs en refusant la présence des groupes islamistes. Le mot d’ordre était de ne pas reproduire les mêmes erreurs que dans les années 1990. Le rapport de force a changé. Ils sont en embuscade et comptent sur le temps, c’est vrai. Mais ils ne partent pas gagnants. Ils ne sont pas dans la même situation de force qu’il y a trente ans.

Vous dites souvent que l’indépendance de l’Algérie a été confisquée? Est-ce une nouvelle indépendance?

Une transition qui avait été bloquée depuis très longtemps par les décolonisateurs est en train de s’opérer. C’est une transition démographique, mais aussi par rapport àla perception de la mémoire algérienne. Le régime a toujours travaillé cette mémoire pour y puiser de la légitimité. Là, nous assistons àun réveil démographique des plus jeunes qui ne veulent pas rejeter leur histoire, mais qui ne veulent pas non plus que celle-ci soit l’objet d’un commerce. C’est une rupture. L’histoire va enfin être traitée comme une histoire et non comme un fonds de commerce.

Quelles conséquences sur la France?

La France est un pays partenaire de l’Algérie. C’est un pays voisin et qui fait partie de notre histoire. Nous sommes liés et il est évident qu’il peut y avoir des répercussions en France. Mais la France a intérêt àce qu’il existe au sud un pays stable avec des libertés, une démocratie qui puisse donner du rêve, de l’espoir et surtout du sens àson peuple. On fuit un pays où l’on ne mange pas àsa faim mais aussi un pays qui n’a pas de sens. L’intérêt des Français est que les Algériens souhaitent rester dans leur pays. Je veux vous citer une phrase que j’ai vue taguée sur les murs durant les manifestations. Elle est lourde de sens: «Maintenant, nous n’avons plus aucune raison de quitter notre pays.» Tout est là.

Êtes-vous vous-même un acteur de cette révolution?

J’essaie de participer au sens de cette révolution depuis vingt ans àtravers mon Å“uvre. J’ai essayé de défendre mes idées, de faire rêver de ce jour-là: il est arrivé. En même temps, j’exerce aussi un devoir de lucidité en tant qu’Algérien qui vit en Algérie, un devoir de témoignage sur mon époque. Je dois essayer d’être libre vis-à-vis du régime, mais aussi vis-à-vis des utopies futures et des illusions que la passion du moment peut consacrer.