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Quebec : Jamais sans mon voile ! Ou le refus d’être « soumise à Legault »

Religion ou misogynie : que défend Québec solidaire ?

lundi 15 avril 2019, par siawi3

Source : http://sisyphe.org/spip.php?article5521

mardi 9 avril 2019

Une pédagogie de la laïcité s’impose d’urgence !

Jamais sans mon voile ! Ou le refus d’être « soumise à Legault »

par Annie Brisset,
professeure émérite à l’Université d’Ottawa

Dans l’émission du 3 mars dernier animée par Denis Lévesque sur le réseau TVA, on a pu entendre deux jeunes musulmanes voilées, étudiantes en éducation, s’opposer avec véhémence au projet de loi sur la laïcité.

La nature de leurs arguments et leur intransigeance rappellent l’époque pas si lointaine où la France a décidé d’interdire le voile à l’école. On a vu se succéder dans les médias le même type de femmes parlant en leur propre nom ou pour des associations au titre anodin, en réalité soutenues voire mandatées par des mouvements salafistes ou fondamentalistes comme les Frères musulmans. La laïcité a prévalu. Aujourd’hui, le dévoilement à l’école est communément admis. Il met tous les élèves, garçons et filles, sur un pied d’égalité en leur permettant de participer sans entraves à toutes les activités scolaires.

Durant l’entretien de TVA, les deux étudiantes ont fait valoir que le voile définissait leur « identité » et qu’il était inhérent à « l’expression de leur foi » et à leur soumission à Allah. Denis Lévesque a suggéré qu’on peut se dévoiler pour exercer sa profession et remettre son voile dans la rue ou chez soi. Une de ses interlocutrices lui a ri au nez : « On ne met pas le voile à la maison ! » Autrement dit, l’accessoire vestimentaire indispensable à l’expression de la « foi » ne compte plus à la maison. En période de vacances, cela peut durer des jours.

L’étudiante a omis de dire que si un homme étranger à la famille pénètre dans la maison, elle doit remettre son voile. Preuve que le voile pointe avant tout la « tentatrice ». C’est que l’islam a un problème avec la mixité, c’est-à-dire avec la sexualité, comme le soulignent d’éminents intellectuels dont Leila Slimani, écrivaine et essayiste marocaine, et Kamel Daoud, journaliste et écrivain algérien. Le voile a partie liée avec l’objet du désir de l’homme, le sexe de la femme. Le paradoxe du voile est qu’il met en évidence ce qu’il prétend cacher : la femme comme objet sexuel. À chacune le choix de son « identité ».

Les deux étudiantes ne sont pas à une contradiction près. Tantôt elles proclament que le voile est un signe de leur foi et de leur soumission à Allah (exigeant de ne pas induire la tentation de l’homme). Tantôt elles prétendent que ce vêtement est aussi « normal » qu’un autre, niant de ce fait la symbolique religieuse qu’elles lui attribuent.

De plus, elles acceptent le caractère liberticide du vêtement islamique, qui brime leur liberté d’action dans l’espace public, mais elles revendiquent cette entrave et n’ont aucun problème à l’exposer comme modèle sous les yeux de leurs futur(e)s élèves. Car c’est ce rôle de « modèle » auprès des enfants et des adolescents qui justifie l’inclusion des enseignant-es dans la loi. Ce qui est en cause, ce n’est pas la religion, mais une expression vestimentaire dévalorisante pour la femme. Les enfants ont des yeux et un cerveau.

Notre perception du voile est informée par toutes les formes d’occultations vestimentaires et législatives du féminin que l’islam nous met sous les yeux. Le voile est une version ’soft’ de la burqa afghane, de l’abaya saoudienne ou du tchador iranien, mais le concept est le même. Que ces deux étudiantes le veuillent ou non, elles n’ont pas le monopole de l’interprétation du voile dont l’histoire n’est pas non plus « que » musulmane, ni même uniquement « religieuse » dans le monde musulman.

Au cours de l’émission, une étudiante a déclaré : « Enlever mon voile, c’est me soumettre à Legault. Je ne l’enlèverai jamais ! » Déclaration inquiétante pour le civisme et la démocratie. Si l’observance d’un verset (au demeurant problématique) du Coran sur la vêture féminine n’est pas négociable, alors pourquoi ne pas appliquer tous les autres ? Que pense, par exemple, cette étudiante de la règle du Coran sur l’héritage qui n’accorde à la femme que la moitié de la part d’un homme (ce que la Tunisie vient d’abolir) ? Ou de celle qui exige le témoignage de deux femmes quand suffit celui d’un seul homme ? Parions que là-dessus elle n’a aucune difficulté à « se soumettre à Legault », c’est-à-dire à préférer au Coran les lois du Québec.

Pour le théoricien allemand des systèmes sociaux, Niklas Luhmann, une société moderne se caractérise par l’autonomie des différentes sphères qui la composent : politique, juridique, économique, médiatique, artistique, religieuse… On trouve normal et nécessaire que notre gouvernement ne puisse interférer avec le juridique ou encore censurer les arts ou les médias. Alors pourquoi permet-on que la sphère religieuse puisse être traitée différemment ? Dans les théocraties, tout est solidaire et entremêlé. En sorte qu’un journaliste, un blogueur, une femme dévoilée qui ose un selfie sur les réseaux sociaux peuvent être enfermés, torturés, tués pour des idées ou des comportements jugés non conformes à l’interprétation d’un texte sacré que l’instance gouvernante, et elle seule, veut bien lui prêter.

Voilà précisément ce dont préserve la laïcité : l’empiètement voire la prééminence d’une injonction déclarée de droit divin sur le droit démocratiquement élaboré. Contrairement à un texte sacré, par nature intouchable, la loi démocratiquement débattue et adoptée n’est jamais définitive, car ouverte aux avancées scientifiques, biologiques, technologiques ou sociales. Ici, le mariage entre personnes du même sexe. Là, la mise à mort des homosexuels. Ici, le droit pour les femmes de disposer de leur corps. Là, des femmes emprisonnées durant des décennies pour interruption volontaire ou involontaire de grossesse.

Sous la pression de quelques députés, le Parlement du Canada a permis que la Constitution affirme « la suprématie de Dieu ». À l’époque j’étais interprète et à ce titre j’ai assisté aux débats. Ayant grandi dans un État laïque, cette mention était pour moi inconcevable en cette fin du 20e siècle. D’une part, elle englobe uniquement ceux et celles qui souscrivent aux religions du Livre, excluant tous et toutes les autres en plus des incroyant-es. D’autre part, elle donne à la religion un pouvoir exorbitant dont n’importe qui peut se réclamer pour se soustraire aux lois issues de la démocratie participative. Ce que ne permet pas le principe de laïcité qui, en revanche, garantit à tous et à toutes la liberté de croyance.

Une pédagogie de la laïcité s’impose d’urgence !

Mis en ligne, le 9 avril 2019

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Source : http://sisyphe.org/spip.php?article5520

mercredi 3 avril 2019

Religion ou misogynie : que défend Québec solidaire ?

par Annie Brisset,
professeure émérite à l’Université d’Ottawa

Dans le débat sur la laïcité que le gouvernement Legault vient de rouvrir, Québec solidaire s’est prononcé en faveur du statu quo, notamment pour éviter que des femmes musulmanes qui tiennent à rester voilées en toutes circonstances ne soient écartées de certains postes de la fonction publique.

Progressiste en apparence, cette décision conforte en réalité ce qu’à la suite de nombreuses historiennes et féministes musulmanes l’essayiste Hela Ouardi appelle la « misogynie institutionnalisée » de l’islam. (1)

Femme sous condition

Certaines musulmanes ont l’intime conviction que le voile est une obligation coranique. Leur choix, induit par le milieu familial, éducatif ou religieux, est respectable. Cela dit, des théologiens et théologiennes de l’islam sont formels : le Coran ne contient pas un seul verset qui oblige les femmes à dissimuler leur chevelure. Il enjoint au moyen d’une métaphore à se vêtir décemment.

Le voile est un vêtement plurimillénaire. Il fut imposé en Mésopotamie pour distinguer les femmes « bien » des esclaves et des prostituées. Il n’a pas été inventé par l’islam, né au VIIe siècle de notre ère, et n’a rien de proprement « islamique ».(2) À l’époque moderne, à partir des années 1920, particulièrement en Égypte et au Maghreb mais aussi en Turquie et en Iran, les femmes musulmanes ont commencé à se dévoiler pour une raison précise : se libérer du contrôle patriarcal du corps féminin.

Dans les régimes théocratiques musulmans, comme en Arabie saoudite et en Iran, le port du voile est obligatoire. Partout où elle existe, cette obligation fait partie d’un ensemble de lois régissant la condition féminine, des lois souvent iniques voire cruelles, en flagrante contradiction avec les droits de la personne. En témoigne le rétablissement annoncé de la charia, la loi coranique, dans le sultanat de Brunei. Après les Afghanes engrillagées, nous avons aujourd’hui sous les yeux les spectres noirs et déshumanisés de Daech qui rappellent, en pire, les Saoudiennes n’ayant droit de cité que dissimulées sous l’abaya comme les Iraniennes sous le tchador.

Montréal n’en connaît que la version soft. En plein été, étouffant sous un vêtement sombre qui les couvre de la tête aux pieds, nombreuses sont les musulmanes côtoyant un époux qui, lui, a le droit de se promener tête et bras nus, avec ce que cela entraîne comme autres libertés d’action. À ceci près que cette inégalité de statut dans notre espace public n’est pas du ressort de l’État.

Un vêtement politisé

Au Québec, dans les années 1960 et 1970, les musulmans étaient présents dans la population, mais rares étaient les femmes voilées, qu’on ne voyait pas non plus sur les campus. De cette époque datent les conflits au Moyen-Orient qui ont donné naissance à l’islamisme politique, puis à son déploiement à travers le monde, massivement financé par les pétromonarchies du Golfe, principalement l’Arabie Saoudite et le Qatar. (3)

De cette époque date aussi le surgissement du « vêtement islamique » dans l’espace public. Il accompagne des mouvements comme « Présence musulmane », émanation des Frères musulmans soutenus par le Qatar. Rappelons-nous les passages réguliers au Québec de Tariq Ramadan, qui remplissait les salles. Parmi bien d’autres, son prêche sur le « devoir d’engagement » de la femme, accessible sur Internet, est un modèle d’argumentation que l’intitulé éclaire pleinement. Hypervisible dans les sociétés occidentales, instrumentalisé au même titre que la femme qui « doit » le porter, le voile devient un marqueur territorial, identitaire et politique.

De cette époque date aussi le début des actions en justice pour atteinte aux droits religieux. Tel le droit, pour une musulmane, de prêter le serment de citoyenneté à visage couvert, la (vraie) raison étant que des hommes étrangers à la famille sont dans la salle, dont éventuellement « le » juge (comme si, excités à la vue d’un visage féminin…). En l’occurrence, que défend la Cour suprême ? Un droit religieux ou le faux nez de la misogynie ? La question est posée à Québec solidaire.

Religieux ou misogyne : bien nommer les choses

Le débat sur l’interdiction des signes qualifiés de « religieux » est piégé au départ puisque la religion est, à juste titre, un droit inaliénable. Or, se réclament également du « religieux » les mutilations génitales, la polygamie ou encore le mariage des petites filles – l’âge légal du mariage est de 10 ans en Arabie saoudite ; il fut abaissé à 9 ans par la République islamique d’Iran dont le code pénal autorise aussi le mariage forcé, au même titre que la lapidation et la flagellation.

Nous ne vivons pas non plus dans un pays laïque. La Constitution adoptée en 1982 déclare que « le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu ». Le crucifix surplombant les assemblées législatives et municipales, la prière ouvrant les débats dans les parlements du Canada sont de puissants marqueurs du lien pernicieux entre politique et religion. Pernicieux, car la loi issue de la raison et du débat, et par nature évolutive, peut être suspendue à tout moment au nom d’une loi divine ou déclarée telle. C’est le refuge des fondamentalismes, toutes religions confondues. Y toucher, c’est s’exposer à être débouté par la Cour suprême. Et à donner l’image d’un parti intolérant, à plus forte raison dans le contexte des récentes attaques terroristes contre des mosquées. Pour preuve, les réactions virulentes condamnant la tentative du gouvernement québécois de limiter l’empiètement du religieux.

Il existe des pays où enlever son voile quelques heures dans la journée pour être à l’école ou travailler dans les services publics est désormais considéré comme allant de soi. Ce n’est pas dans la culture nord-américaine. Québec solidaire a fait une bonne analyse : juridique, politique et sociétale, dans le sens du multiculturalisme.

Pour la condition féminine, c’est une autre histoire. Car s’abriter derrière la protection des femmes voilées, c’est-à-dire du voile islamique, au nom d’une pensée généreuse et progressiste revient paradoxalement à conforter une forme institutionnalisée de misogynie, à légitimer son institutionnalisation.

Les tenants de la laïcité ont raison dans un pays qui n’y est pas prêt ni même disposé. En attendant, l’invocation du religieux fait loi. Devant leur institutrice voilée, certaines petites filles comprendront qu’être privées du droit à la piscine, à l’air et au soleil sera pour elles dans l’ordre des choses, certains politiques et défenseurs des droits ayant choisi de veiller aux prérogatives du divin plutôt qu’à l’émancipation du féminin. (5)

- De la même autrice : « Libres d’être inégales ? Le problème n’est pas le voile comme »vêtement« , mais ce qu’il représente », 2017.

Notes

1. Entretien d’Hela Ouardi, professeure de littérature à Tunis, avec François Busnel (émission « La grande librairie » (TV 5 Monde, dimanche 31 mars 2019) à l’occasion de la sortie de son nouveau livre, Les califes maudits (Paris, Albin Michel).
2. Bruno Nassim Aboudrar, Comment le voile est devenu musulman, Paris, Flammarion, 2017, coll. Champs essais.
3. Le grand reportage de RDI du 1er avril 2019 sur l’Iran et l’Arabie saoudite rapporte que le régime saoudien a financé, dans le monde entier, la construction de mosquées et d’écoles coraniques à hauteur de 100 milliards de dollars. Sur la naissance et le déploiement de l’islamisme politique, voir Gilles Kepel, Sortir du chaos. Les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient, Paris, Gallimard, 2018.
4. Il y a quelques jours (28 mars 2019) et après des années d’une vive résistance, l’Assemblée nationale du Québec a adopté une motion pour retirer le crucifix que le Premier ministre Maurice Duplessis a fait accrocher en 1936 au-dessus du fauteuil du président. Peu avant, la Ville de Montréal a statué que le crucifix ornant la salle du Conseil municipal ne sera par replacé à l’issue des travaux de rénovation. Ces deux crucifix resteront néanmoins dans les bâtiments et seront mis en valeur à titre patrimonial. Certains parlements provinciaux dont celui du Québec ont remplacé la prière par un moment de recueillement
5. En France, dans certains quartiers à forte population musulmane, de nombreux parents contournent la mixité des cours de natation en obtenant des certificats médicaux attestant que leurs filles sont allergiques au chlore et ne peuvent donc pas accompagner leurs camarades à la piscine. Les filles n’apprendront pas à nager. Curieusement, aucun garçon ne souffre de cette allergie.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 3 avril 2019