Subscribe to Secularism is a Womens Issue

Secularism is a Women’s Issue

Accueil > Uncategorised > Soudan : l’Après Bachir ?

Soudan : l’Après Bachir ?

La junte militaire ne livrera pas Omar Al-Bachir à la CPI

vendredi 12 avril 2019, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/04/12/les-manifestants-au-soudan-appellent-desormais-a-la-chute-de-la-junte_5449085_3212.html

Les manifestants au Soudan appellent désormais à la « chute » de la junte

Pour cette première nuit sans Omar Al-Bachir au pouvoir, les manifestants regroupés devant le QG de l’armée ont bravé le couvre-feu instauré dans la foulée du coup d’Etat.

Par Jean-Philippe Rémy

Publié aujourd’hui à 06h22, mis à jour à 06h31

Un petit soldat en treillis qui joue du saxophone, éclairé par les flashes de téléphones portables, tandis qu’une foule chante, frappe dans ses mains, et entonne les slogans chauffés à blanc des jours dernier demandant la « chute » du pouvoir.

Voilà l’une des réponses du Soudan, pour cette première nuit suivant le coup d’Etat survenu à l’aube, jeudi 11 avril, à Khartoum, et alors que les nouvelles autorités avaient interdit toute présence dans les rues de la capitale après 10 heures du soir. Ce couvre-feu est un message limpide adressé aux manifestants, ainsi sommés de rentrer chez eux.

Les jours derniers, le mouvement n’avait pu se maintenir qu’en raison d’une fraternisation de simples soldats ou d’officier de rang intermédiaire aux abords du quartier général et du ministère de la défense. Ces derniers avaient pris le parti des manifestants, qui font face, depuis le début de leur mouvement, engagé le 19 décembre 2018 en réaction au triplement du prix du pain, à une répression sévère menée principalement par les services secrets (le NISS), une force de réserve de la police, et différentes milices liées au pouvoir.

L’armée, au fond, s’était tenue à l’écart de la contestation. Mais une partie de ses cadres, sans parler des simples soldats, ont développé des affinités avec le mouvement. Or, avec le coup d’Etat, la situation a radicalement changé. Désormais, c’est un général qui dirige le pays et ordonne à chacun de rentrer chez soi.

Mais pour cette première nuit sans Omar Al-Bachir au pouvoir, les manifestants regroupés devant le quartier général de l’armée soudanaise n’ont pas obtempéré. Ils ont tout de même consulté l’heure un peu nerveusement jusqu’à 4 heures du matin, fin du couvre-feu. La veille, l’homme qui a dirigé leur pays depuis près de trente ans – c’est plus que l’âge d’un grand nombre de ceux qui sont restés jusqu’au cœur de la nuit, alors que les familles sont rentrées se reposer un peu, et que les risques de violence augmentent –, a été renversé.

Le coup d’Etat a porté au pouvoir un Conseil militaire de transition. A sa tête, un homme qui faisait figure jusqu’ici de pilier du pouvoir : le général Awad Ahmed Ibn Auf. Ministre de la défense depuis 2015, il commandait au cours de la décennie précédente les services de renseignement militaire, et avait été élevé par Omar Al-Bachir au rang de vice-président dans le cadre des mesures prises le 22 février afin de tenter de mettre un terme à la contestation.

Changer le « fusible » Al-Bachir

Du prix du pain au coup d’Etat, il s’est écoulé près de quatre mois ; cent quatorze jours au cours desquels les piliers du régime ont eu tout le temps, sans doute, de mesurer à quel point l’extrême brutalité dont le pouvoir a usé ne pourrait pas cette fois endiguer la colère populaire. Le temps, aussi, de songer à la solution consistant à changer le « fusible » Al-Bachir, de plus en plus grillé, pour préserver leurs intérêts.

Les aspirations des manifestants étaient bien différentes. Ils sont liés à une vaste coalition, la Déclaration pour la paix et le changement, dont l’élément opérationnel est l’Association des professionnels du Soudan (SPA), une structure qui s’est constituée dans le secret, et qui a continué d’opérer ainsi lorsque les Soudanais sont descendus dans la rue, jouant à la fois le rôle de coordination des mouvements de protestation, et de laboratoire d’idées pour organiser l’après-Bachir.

Au sein de cette vaste alliance figurent des partis d’opposition classiques (dont le rayonnement a diminué), des groupes armés actifs au Darfour, au Kordofan ou dans l’Etat du Nil Bleu, en particulier. Mais ce sont les cerveaux de la SPA – un groupe implanté à Khartoum, et dont nombre de membres ont été arrêtés –, qui ont élaboré le plan rendu public dès le 1er janvier, et destiné à administrer le Soudan après le départ d’Omar Al-Bachir. Ce jour-là, le vieil autocrate de 75 ans avait fêté son anniversaire ; il avait dû apprécier l’attention.

Ce programme était bâti sur la base d’une longue transition de quatre années au cours de laquelle le pays serait administré par un gouvernement de techniciens – naturellement entièrement composé de civils –, tandis que la plupart des maux du Soudan seraient passés au crible (à commencer par cette tendance à entretenir perpétuellement des conflits avec certaines parties du pays), et que serait mis en place un plan d’urgence de sauvetage de l’économie. Etait-ce trop brouillon ? Etait-ce rêver ? C’est sur la promesse de mise en œuvre de ce programme que les Soudanais avaient eu le courage de braver la répression, mois après mois, pour changer de système politique.

Plusieurs projets de coup d’Etat

Mais lorsque le président Omar Al-Bachir a finalement été chassé du pouvoir, il n’a plus été question de Déclaration, de SPA, ou de plan de relance économique.

Certaines sources estiment que plusieurs projets de coup d’Etat étaient à l’œuvre conjointement. L’un d’eux bénéficiait de la sympathie des dirigeants clandestins du mouvement de protestation, et devait être mené par des officiers écartés du pouvoir, notamment un ancien chef d’état-major tombé en disgrâce.

Un second plan, en parallèle, a été mené depuis l’intérieur du pouvoir pour sauver les intérêts de l’élite, incluant ce haut commandement de l’armée où la « corruption est structurelle », analyse Suleiman Baldo, conseiller de l’organisation de défense des droits de l’homme Enough, très impliquée dans le dossier soudanais.

La composition complète du Conseil militaire de transition n’avait pas encore été révélée, vendredi matin, mais la personnalité de son chef en dit long. Des sources estiment que l’homme fort du système, cependant, serait plutôt le chef des services de renseignement (NISS), Salah Gosh, qui bénéficie du soutien de l’Egypte et des Etats-Unis, donc d’une partie des pays du Golfe alliés de l’Arabie saoudite. Riyad a été le principal soutien financier du Soudan ces dernières années jusqu’à ce qu’un refroidissement des relations avec Omar Al-Bachir mette un terme à cette aide chiffrée en milliards de dollars.

Du plan du SPA, dans ces conditions, il n’est évidemment plus question. Le général Awad Ahmed Ibn Auf, à la tête du Conseil militaire de transition a annoncé que ce dernier – dont la structure est encore opaque – demeurerait à la tête du pays pour deux ans, avant d’organiser des élections.

Douche froide

Parmi les mesures prises et annoncées aussitôt, le général a donc cité l’instauration d’un couvre-feu nocturne et d’un cessez-le-feu, mais aussi la libération de tous les prisonniers politiques, c’est-à-dire les centaines – à un moment, il y en a eu sans doute plus de 2 000 – de manifestants, d’activistes, ou de responsables politiques impliqués dans le mouvement de contestation. Si l’annonce de ces libérations a été accueillie avec joie par la foule, le reste a constitué une douche froide. A l’appel de la SPA, les rues de Khartoum, mais aussi d’autres villes du pays, comme Port Soudan, ou Gedaref, ont été envahies, nombre de manifestants continuant à exiger une « chute » qui, cette fois, est celle de la junte aux visages masqués.

Le général Ibn Auf a fait une grande partie de sa carrière dans le renseignement militaire, une unité qui a joué un rôle particulier à partir des années 1980 au Soudan.

Une décision avait été prise, en 1985, après qu’une « révolution » a chassé du pouvoir le général Nimeiri, de poursuivre la guerre contre le Sud en mettant en place une politique d’armement de groupes ethniques ou tribaux (notamment des tribus se définissant comme « arabes ») afin de combattre la rébellion de John Garang. Les méthodes employées donnaient toute latence à ces milices de se livrer à des atrocités contre les populations du Sud. Le renseignement militaire était alors chargé de coordonner sur le terrain les actions de l’armée avec ces unités irrégulières. Il assurait aussi la logistique de ces groupes de pillards aux ordres du pouvoir central.

Deux décennies plus tard, on retrouvera au Darfour les mêmes méthodes. Pour définir ces milices, un mot sera forgé qui n’avait pas cours vingt ans plus tôt : les janjaweeds. A cette époque, justement, Ibn Auf était en position de commandement, jouant un rôle suffisamment important pour être placé sur une liste américaine de sanctions.

Au Darfour, des décennies de marginalisation, et la présence d’armes, avaient conduit cette partie du pays de la frustration à la rébellion. L’exemple devrait être médité.

°°°

Source : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/04/11/au-soudan-le-president-bachir-renverse-par-l-armee_5448989_3212.html

Soudan : l’armée renverse Bachir et annonce une transition militaire de deux ans

Plusieurs pays, dont les Etats-Unis et l’Union européenne, ont exhorté les militaires à intégrer les civils pour cette transition.

Publié hier à 19h21, mis à jour à 04h20

Le président Omar Al-Bachir, qui dirigeait le Soudan d’une main de fer depuis trente ans, a été renversé, jeudi 11 avril, par un coup d’Etat de l’armée, dans le sillage d’un soulèvement populaire, et remplacé par un « conseil militaire de transition » pour deux ans. Plusieurs pays, dont les Etats-Unis et l’Union européenne (UE), ont exhorté les militaires à intégrer les civils pour cette transition.

Le ministre de la défense Awad Ahmed Benawf a été nommé à la tête du Conseil militaire de transition, après avoir annoncé à la télévision d’Etat « la chute du régime et le placement en détention dans un lieu sûr de son chef » Omar Al-Bachir.

Des milliers de manifestants ont marqué leur rejet de la mise en place d’instances militaires de transition en se rassemblant devant le QG de l’armée malgré le début d’un couvre-feu, imposé par M. Benawf pour un mois de 22 heures à 4 heures locales.

« Le sang de nos frères ne doit pas avoir coulé pour rien », a fait valoir auprès de l’Agence France-Presse (AFP) un manifestant, décidé à braver le couvre-feu, alors que le mouvement de contestation, débuté le 19 décembre 2018 après la décision du gouvernement de tripler le prix du pain, a été marqué par la mort de 49 personnes, selon un bilan officiel.

Espace aérien et frontières fermés

Tôt jeudi matin, la télévision nationale avait interrompu ses programmes et une immense foule s’était rassemblée dans le centre de la capitale Khartoum, anticipant la destitution du président de 75 ans, au pouvoir depuis un coup d’Etat en 1989.

Après de longues heures d’attente, les Soudanais ont accueilli en liesse l’annonce de M. Benawf. « Le régime est tombé ! », ont scandé les milliers de manifestants qui campent depuis samedi devant les locaux de l’armée.
Mais la joie est vite retombée avec l’annonce de l’instauration d’un « conseil militaire de transition ». « Les gens ne veulent pas d’un conseil militaire de transition » mais « un conseil civil » a déclaré dans un tweet Alaa Salah, l’étudiante devenue « l’icône » du mouvement.

L’armée a proposé « des alternatives », mais elle s’est « heurtée à une volonté de résoudre le problème en utilisant l’appareil de sécurité qui peut conduire à de grosses pertes », a expliqué M. Benawf. L’espace aérien a été fermé pour 24 heures et les frontières terrestres jusqu’à nouvel ordre.

« Nous appelons notre peuple à continuer son sit-in »

Pour beaucoup de Soudanais, cette nouvelle donne politique n’est qu’une « photocopie du régime ». « Le régime a mené un coup d’Etat militaire en présentant encore les mêmes visages (…) contre lesquels notre peuple s’est élevé », a réagi l’Alliance pour la liberté et le changement (ALC).

« Nous appelons notre peuple à continuer son sit-in devant le QG de l’armée et à travers le pays. »

Les Etats-Unis, qui maintiennent des sanctions contre le Soudan, pays sur leur liste d’Etats soutenant le terrorisme, ont exhorté l’armée à intégrer les civils au gouvernement. L’UE a aussi appelé l’armée à un transfert « rapide » du pouvoir aux civils.

Six capitales, dont Washington et Paris, ont demandé une session d’urgence du Conseil de sécurité des Nations unies sur la situation dans le pays, a priori pour vendredi. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a réclamé que la transition au Soudan respecte les « aspirations démocratiques » du peuple.

L’Union africaine a critiqué la « prise de pouvoir par l’armée », estimant qu’elle « n’est pas la réponse appropriée aux défis » du pays. De son côté, l’Egypte voisine, où les militaires avaient également éjecté Hosni Moubarak du pouvoir en 2011 sous la pression de la rue, s’est dite « confiante dans la capacité du peuple et de son armée » à mener à bien cette transition.

Un cessez-le-feu au Darfour

Un cessez-le-feu a aussi été annoncé à travers le pays, notamment au Darfour (ouest), où un conflit a fait plus de 300 000 morts depuis 2003 selon l’ONU. Ces dernières années, le niveau de violence a toutefois largement diminué dans cette région, M. Bachir ayant annoncé plusieurs trêves unilatérales.

« Nous rejetons entièrement cette “révolution de palais” », a réagi Abdel Wahid Nur, chef d’un groupe rebelle du Darfour, « l’Armée de libération du Soudan », appelant à « un gouvernement civil de transition ».

En 2009, la Cour pénale internationale (CPI), basée à La Haye, a lancé un mandat d’arrêt contre Omar Al-Bachir pour « crimes de guerre » et « contre l’humanité » au Darfour, ajoutant en 2010 l’accusation de « génocide ». L’ONG Amnesty International a appelé à « remettre » le président déchu à la CPI afin qu’il soit jugé pour ses « crimes innommables ».

« Ere de massacres et d’oppression »

Jusque-là fer de lance de la répression, le puissant service de renseignement au Soudan (NISS) a fait état de la libération de tous les prisonniers politiques.
A Kassala (est), le refus d’officiers de relâcher des détenus a suscité un raid des manifestants dans les locaux du NISS, selon un témoin. Une attaque similaire a été menée à Port-Soudan (est) par des manifestants antirégime. Des foules étaient aussi rassemblées dans les villes de Madani, Gadaref, Port-Soudan et Al-Obeid.

M. Bachir avait tenté de réprimer la contestation par la force avant d’instaurer le 22 février l’état d’urgence à l’échelle nationale. Le président parti, l’ONG Amnesty International a appelé les nouvelles autorités à « mettre fin définitivement à une ère de massacres et d’oppression » au Soudan.
Le chef rebelle sud-soudanais Riek Machar, exilé à Khartoum, a dit espérer que la destitution de M. Bachir n’affecterait pas le processus de paix en cours dans son pays. Le Soudan du Sud, majoritairement chrétien, a obtenu son indépendance du Soudan en 2011, après 22 ans de conflit. Il avait basculé dès décembre 2013 dans la guerre civile, amorcée par la rivalité entre Salva Kiir et Riek Machar, pourtant anciens alliés lors du combat commun contre Khartoum.

°°°

Source : https://www.mediapart.fr/journal/international/070419/soudan-le-dictateur-sera-t-il-sauve-ou-degage-par-l-armee

Soudan : changement de général ou changement de régime ?

12 AVRIL 2019

PAR RENE BACKMANN

Les militaires soudanais qui ont destitué jeudi le dictateur soudanais Omar el-Béchir font aussi partie des dirigeants dont les manifestants ne veulent plus au pouvoir. Pour l’instant, ils ne semblent pas l’entendre…

Avec la destitution jeudi matin par l’armée du général-président Omar el-Béchir après trente ans de dictature, les manifestants qui réclament depuis quatre mois la chute du régime soudanais viennent de remporter une première bataille historique. Mais ils estiment ne pas avoir encore gagné la guerre, comme l’indique le communiqué publié en début d’après-midi dans lequel ils appellent le peuple « à continuer son sit-in devant le quartier général de l’armée et à travers le pays ». « Le régime, ajoutent-ils, a mené un coup d’État militaire en présentant encore les mêmes visages contre lesquels notre peuple s’est élevé. »

C’est en effet le ministre de la défense du régime qui a annoncé, après de longues discussions secrètes au sein du pouvoir, la mise en détention du président el-Béchir, la suspension de la Constitution, la création d’un Conseil militaire chargé d’assumer le pouvoir pendant une période de transition de deux ans, et l’instauration du couvre-feu à 22 heures. En même temps étaient annoncés la fermeture jusqu’à nouvel ordre des frontières et de l’espace aérien et un cessez-le feu dans tout le pays, y compris au Darfour.
Même si l’armée, invitée la semaine dernière par l’Alliance pour la liberté et le changement, fer de lance du mouvement de contestation, à « choisir entre son peuple et le dictateur », semble avoir fait son choix, en protégeant à plusieurs reprises les manifestants de la police anti-émeutes et des milices du régime, puis en destituant le chef de l’État, la prudence des dirigeants de la contestation peut se comprendre dans le contexte particulier du pouvoir soudanais.

Peut-être parce qu’il était arrivé lui-même au pouvoir à la suite d’un coup d’État militaire qu’il avait conduit en 1989, Omar el-Béchir avait marginalisé son armée en s’appuyant plutôt, pour contrôler les 30 000 hommes en armes et les milliers d’agents en civil de ses services de renseignements, sur la Force de réaction rapide (ESF), fondée sur les sanglantes milices Janjawid, à l’œuvre au Darfour, et sur d’autres milices à son service, dont celle de sa formation politique, le Parti du congrès national.

C’est, semble-t-il, entre les chefs de l’armée régulière et les responsables de ces forces de police, de ces services de renseignements, de ces milices, que le sort du chef de l’État a été scellé, jeudi matin en secret. Ce qui donne, pour l’heure, peu de garanties démocratiques sur le rôle du Conseil de transition et sur le programme des deux années pendant lesquelles il entend exercer le pouvoir. Les responsables de l’Alliance pour la liberté et le changement, coalition de partis et groupes d’opposition, et ceux de l’Association des professionnels du Soudan (SPA) – syndicat alternatif représentant notamment les médecins, les universitaires, les ingénieurs, les juristes, qui ont organisé la contestation depuis quatre mois et demandé la semaine dernière à l’armée d’entrer en scène – n’entendaient pas passer d’un régime de putschistes à un autre. Mais seulement obtenir l’aide et la protection de l’armée pour mettre un terme à la crise économique, sociale et politique dans laquelle sombre depuis des années le Soudan.

Et il ne suffira pas pour les nouveaux généraux au pouvoir d’annoncer, comme ils l’ont fait jeudi, la libération des prisonniers politiques pour lever toutes les ambiguïtés sur leurs intentions. D’autant que l’ambiguïté était l’une des caractéristiques du pouvoir d’el-Béchir. Arrivé au pouvoir avec le soutien des islamistes, il offrit l’hospitalité de Khartoum, en 1991, à Oussama Ben Laden et quelques-uns de ses compagnons d’Afghanistan, ce qui valut au Soudan vingt ans d’embargo économique américain et l’inscription – qui persiste – sur la liste des États soutenant le terrorisme, dressée par le Département d’État. Mais ni ce passé sulfureux, ni la poursuite de l’application de la charia, en vigueur depuis 1983, ne l’ont empêché de devenir un partenaire utile de Washington et de ses alliés dans la région.
Car la contribution discrète à certains « efforts antiterroristes » des États-Unis relevée par un rapport du même Département d’État en 2017, et la participation aux côtés de l’Arabie saoudite et des Émirats à la guerre du Yémen, au nom d’une détestation commune de l’Iran, ont réchauffé les relations entre el-Béchir et Washington, sans nuire, apparemment, aux liens entretenus par Khartoum avec Moscou et Pékin, qui tiennent cet immense pays, classé par l’ONU parmi les plus pauvres du monde, pour une incontournable porte d’entrée en Afrique.

En d’autres termes, la partie est loin d’être jouée entre les putschistes de Khartoum et l’immense foule de ceux qui ont envahi les rues de la capitale et des principales villes du pays, non pour « dégager » un dictateur, mais pour « dégager » un système politique fondé sur l’autoritarisme, la corruption, la prédation et le mépris des droits humains. Manifestement alarmés par cette évolution, les États-Unis et cinq pays européens – France, Royaume-Uni, Allemagne, Belgique et Pologne – actuellement présents au Conseil de sécurité ont demandé une réunion urgente à huis clos de cette instance. Réunion qui pourrait se dérouler dès ce vendredi. En saura-t-on davantage d’ici là sur les intentions réelles des nouveaux détenteurs du pouvoir ?

Directeur exécutif de Human Rights Watch, Kenneth Roth a proposé jeudi un test judicieux de la volonté et de la capacité de changement des putschistes de Khartoum. Rappelant que le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) a lancé contre Omar el-Béchir un mandat d’arrêt international pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide pendant la guerre du Darfour qui a fait plus de 300 000 morts et 2,5 millions de déplacés depuis 2003, il demande aux militaires soudanais s’ils sont prêts à remettre l’ancien chef de l’État à la Cour pour qu’enfin il réponde de ses crimes. Leur réponse – si réponse il y a – en dira long sur ce qui attend les Soudanais…

°°°

Source : RFI Afrique April 12, 12.30

Urgent
Au Soudan, le nouveau pouvoir militaire assure que le futur gouvernement sera « un gouvernement civil »

Les autorités déclarent aussi qu’elles vont dialoguer avec toutes les « entités politiques ». Elles confirment aussi que l’ancien président Béchir est en détention et qu’il ne sera pas extradé.

°°°°

Source : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/04/12/soudan-le-transfert-d-omar-al-bachir-a-la-cpi-demeure-peu-probable_5449266_3212.html

Soudan : la junte militaire ne livrera pas Omar Al-Bachir à la CPI

Accusé de génocide au Darfour, le président déchu est visé par deux mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale.

Par Stéphanie Maupas

Publié aujourd’hui 12.04.19 à 12h00, mis à jour à 13h46

Photo : Le président soudanais Omar Al-Bachir, à Charm El-Cheikh, en Egypte, le 19 janvier 2011. AMR AHMAD / AFP

Certains imaginaient déjà installer Omar Al-Bachir, le président soudanais déchu, dans la cellule qu’occupait l’ex-président ivoirien Laurent Gbagbo, libéré en février. Dix ans déjà que les juges de la Cour pénale internationale (CPI), à La Haye (Pays-Bas), attendent l’arrestation de cet homme accusé de génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre – des exactions commises au Darfour depuis 2002 et le début de la guerre civile qui a opposé le régime de Khartoum à une rébellion.

Vendredi 12 avril, le conseil militaire de transition qui s’est emparé du pouvoir la veille a douché leurs espoirs : « Nous ne livrerons pas le président à l’étranger durant notre période » au pouvoir, a affirmé le général Omar Zinelabidine, répondant aux questions des journalistes au cours d’une conférence de presse à Khartoum. Il avait auparavant confirmé qu’Omar Al-Bachir, destitué jeudi, était « actuellement en détention ».

Lire aussi  : Soudan : le spectre d’une nouvelle dictature

« Pour qu’il soit livré à la CPI, il faudrait que les responsables politiques et militaires qui ont pris le contrôle du Soudan y voient un intérêt. D’abord qu’ils veuillent qu’Omar Al-Bachir quitte le pays, mais surtout qu’ils souhaitent qu’il se retrouve devant la CPI, estime Mark Kersten, chercheur à la Munk School of Global Affairs, à Totonto. Pour satisfaire à la seconde condition, il faudrait qu’un ou plusieurs Etats s’opposent à un éventuel exil en Arabie saoudite ou ailleurs, demandent qu’il soit envoyé à La Haye et conditionnent cela à des investissements futurs ou à une réduction des sanctions. » C’est ainsi que le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie avait pu faire tomber l’ancien président serbe Slobodan Milosevic et d’autres dans ses filets.

La stabilité avant la justice

Depuis l’émission des mandats d’arrêt contre Omar Al-Bachir, en 2009 et 2010, aucun Etat n’a coopéré avec la CPI pour favoriser son arrestation. Ni ses 123 Etats membres, ni le Conseil de sécurité des Nations unies. C’est pourtant lui qui l’avait saisie, en 2006, pour les crimes commis au Darfour, dans l’ouest du Soudan, où la guerre aurait fait, selon l’ONU, près de 300 000 morts. Lors de l’émission des mandats d’arrêt, l’Union africaine s’était mobilisée contre la Cour, lui reprochant de se plier aux volontés des Occidentaux, désireux d’imposer un changement de régime.
Article réservé à nos abonnés Lire aussi Les manifestants au Soudan appellent désormais à la « chute » de la junte

Pendant dix ans, le président soudanais a pu effectuer près de 150 déplacements à l’étranger sans être inquiété. Tout au plus devait-il, avant chaque voyage, s’assurer de son immunité auprès des différentes capitales, souvent embarrassées par ces visites auxquelles des ONG donnaient un large écho. D’autant que les Etats membres de la CPI, à ce titre coupables de non-coopération, devaient ensuite s’en expliquer devant les juges à La Haye. Pour justifier leur hospitalité, les pays frontaliers du Soudan évoquaient volontiers leurs relations bilatérales et l’importance, pour eux, de privilégier la stabilité régionale à la justice. Des responsables des Nations unies eux-mêmes ont été épinglés par des ONG pour leurs poignées de main avec les différents responsables soudanais poursuivis par la Cour, dont Omar Al-Bachir.

En fait, personne, pas même les Européens, qui tous adhèrent à la CPI, n’a voulu payer le prix diplomatique de l’arrestation d’un chef d’Etat en exercice. En revanche, certains ont dû s’acquitter du prix politique du refus de coopérer avec la CPI, comme le gouvernement de Jacob Zuma, en 2015. A la demande d’une ONG, des juges sud-africains avaient en effet envisagé d’ordonner l’arrestation d’Omar Al-Bachir, alors en visite. Il avait dû être exfiltré du pays pour échapper aux juges. L’Afrique du Sud avait alors été sommée de s’expliquer devant la Cour, qui avait estimé « futile » de renvoyer la question au Conseil de sécurité, tout en dénonçant son « silence ».

L’enquête reste ouverte

Cet épisode sud-africain avait permis à la procureure de la CPI, Fatou Bensouda, d’exhumer le dossier Bachir, en sommeil depuis plusieurs années. C’est son prédécesseur, Luis Moreno Ocampo, qui avait demandé la poursuite du Soudanais. Selon ses accusations, Omar Al-Bachir serait l’auteur d’un génocide ciblant les civils des ethnies four, masalit et zagawha. Des experts du Soudan et des humanitaires avaient alors critiqué l’approche du procureur, inspirée selon eux par des lobbys évangélistes américains. Depuis, Fatou Bensouda tente de consolider le dossier, qui, jusqu’en 2015, n’était pas assez étoffé, confie une source à la CPI.

Lire aussi : Omar Al-Bachir, figure déchue d’un islamo-militarisme arabo-africain

L’enquête sur le Darfour reste effectivement toujours ouverte. Si Ahmed Haroun, qui a été plusieurs fois ministre et a pris la tête, début mars, du Parti du congrès national (alors au pouvoir), fait l’objet d’un mandat de la CPI depuis 2007, un chef des milices pro-gouvernementales janjawids, Ali Kosheib, est aussi attendu à La Haye, tout comme l’ancien ministre de la défense Abdel Rahim Mohamed Hussein. Deux cadres du pouvoir soudanais ont aussi été dans la mire du bureau du procureur, sans toutefois être à ce jour poursuivis : l’ancien vice-président Ali Osmane Taha et le chef des renseignements, Salah Gosh.

Stéphanie Maupas (La Haye, correspondance)