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France : Les féminicides sont-ils vraiment en hausse depuis début 2019 ?

dimanche 14 avril 2019, par siawi3

Source : http://www.slate.fr/story/175698/chiffres-feminicides-statistiques-une-femme-deux-trois-jours-definition-couple-variations?utm_source=Ownpage&_ope=eyJndWlkIjoiZWU1YTU1MWQyNmQzMmYxMmE0MzMyZDY4NmJjYmFiMmUifQ%3D%3D

Les féminicides sont-ils vraiment en hausse depuis début 2019 ?

Titiou Lecoq

12 avril 2019 à 11h18

Derrière l’affirmation récente que désormais, une femme est tuée tous les deux jours par son conjoint ou son ex se cache une réalité statistique bien plus complexe.

Photo : Manifestation contre les violences faites aux femmes à l’appel du collectif Nous Toutes, le 29 septembre 2018 à Paris | Zakaria Abdelkafi / AFP

Quand je me suis intéressée aux féminicides, c’était avant tout à travers ce chiffre : une femme tuée tous les trois jours. Je voulais savoir si cette statistique était toujours valable. C’est malheureux, mais sur des sujets comme celui-là, une partie de la médiatisation passe par des chiffrages, à la fois pour mesurer l’ampleur du phénomène et pour étudier son évolution.

Depuis le début de l’année, on constate une hausse du nombre de femmes tuées par leur conjoint ou ex-conjoint. Cette hausse interroge. Le problème, c’est que plusieurs chiffres différents sont employés et comparés les uns avec les autres. Essayons de mieux comprendre ces statistiques et cette hausse.

Définitions différentes du couple

D’abord, on compare souvent des chiffres qui désignent des réalités différentes, notamment à cause de la définition du concept de couple. En ce moment, on lit beaucoup qu’on est passé d’une femme tuée tous les trois jours (chiffres classiques repris dans les campagnes d’information) à une femme tuée tous les deux jours depuis janvier 2019.

Pour arriver à ce résultat, on compare les chiffres officiels du ministère, qui portent sur les années précédentes, et ceux des relevés faits au fur et à mesure de l’année par des groupes comme Féminicides par compagnons ou ex-compagnon ou celui que j’avais initié sur le site de Libération. Ces chiffres incluent toutes les relations amoureuses ; à l’inverse, les chiffres officiels les plus partagés (ceux qui aboutissent à la statistique d’une femme tous les trois jours) se limitent à la définition du couple dit officiel, c’est-à-dire du couple en concubinage, parce qu’elle entraîne une circonstance aggravante de meurtre sur conjoint. On ne compte donc pas la même chose, et c’est toute la difficulté.

Pour que la comparaison soit pertinente, il faut chercher les chiffres officiels des meurtres sur couples officiels et non officiels (liaison, petit ami, relation épisodique, etc). Si l’on prend ces chiffres cumulant les couples officiels et les autres relations amoureuses, on obtient déjà pour les années précédentes une moyenne plus proche d’une femme tuée tous les deux jours que tous les trois jours.

Prenons donc les chiffres de 2017, les derniers chiffres officiels publiés. Ils recensent 130 femmes tuées par leur conjoint ou ex-conjoint, soit un décès tous les 2,8 jours. Mais si on y ajoute les couples non officiels, on arrive à 151 victimes, soit une femme tuée tous les 2,4 jours. On voit déjà que dans un cas, on arrondira à une femme tuée tous les trois jours, et dans l’autre à tous les deux jours. De ce point de vue, dire que l’on est passé d’une femme tuée tous les trois jours à une femme tuée tous les deux jours depuis le mois de janvier 2019 est un trop gros raccourci.

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Variations annuelles trompeuses

Ensuite, il existe des variations selon les années. À titre d’exemple, en prenant les chiffres incluant tous les couples hétérosexuels, qu’ils soient en concubinage ou non :

2008 : 167 femmes tuées
2009 : pas de chiffre
2010 : 157
2011 : 122
2012 : 166
2013 : 129
2014 : 134
2015 : 122
2016 : 123
2017 : 151
Les chiffres officiels de 2018 n’ont pas encore été publiés.

Pourquoi existe-t-il de telles variations ? Aucune idée. Qu’est-ce qui peut bien expliquer qu’en 2008, 2010, 2012 et 2017, davantage d’hommes aient tué leurs compagnes ? En tout cas, ces variations sont suffisamment importantes pour fausser les comparaisons.

Si l’on se contente d’une comparaison d’une année sur l’autre, on peut se dire qu’on a assisté en 2017 à une hausse inédite : on passe de 123 victimes en 2016 à 151 l’année suivante. Pourtant, si l’on fait une moyenne des années, on est à 141 victimes en moyenne par an. Avec 151 victimes, l’année 2017 est donc au-dessus, mais seulement légèrement.

En réalité, les variations ne seraient pertinentes à étudier que sur des périodes plus longues ; on sait que d’une année sur l’autre, les chiffres peuvent beaucoup varier. Si l’on fait la moyenne depuis 2008 en incluant tous les types de couples, on arrive à une femme tuée tous les deux jours et demi (2,58), soit déjà plus que ce que disent les campagnes de prévention. Et depuis le début de l’année 2019, on est effectivement à une moyenne d’une femme tuée tous les deux jours et demi (2,5), un chiffre dans la moyenne, si on cumule les pires et les moins pires années.

Pour autant, il est possible que l’on assiste actuellement à une véritable hausse, dans la mesure où les chiffres des associations et des militantes ne sont pas gonflés, mais au contraire sous-estimés. Pour l’année 2017, mon propre relevé basé sur les articles de presse traitant des cas d’homicides conjugaux donnait 112 victimes en cumulant couples officiels et non officiels, alors que les données publiées par le ministère avançaient le chiffre de 151 victimes. Mon relevé des crimes dans la presse était donc bien en-dessous de la réalité.

Pourquoi ? Parce que certaines affaires ne sont pas apparues dans les radars des journalistes. Ce qui amène à se demander si l’augmentation de cette année n’est pas simplement due au fait que les homicides conjugaux sont davantage signalés dans la presse. J’ai un doute, je pense que les rédactions de PQR ont toujours relayé les affaires d’homicides conjugaux, mais cela reste une hypothèse. Il est possible que certaines affaires qui seraient restées invisibles aient bénéficié d’articles dans un contexte où le sujet des féminicides est davantage pris au sérieux.

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Au-delà des statistiques

Il y a toujours quelque chose de dérangeant à faire des comptes d’apothicaire quand on sait l’horreur qui se cache derrière. Depuis le début de l’année, elles s’appelaient Dalila, Chantal, Céline, Fabienne, Babeth, Dolorès, Caroline, Sylvie, Patricia, Julie, Monica, Pascale, Séverine, Guo, Isabelle, Gulçin, Josette, Gaëlle, Taïna, Nadine, Béatrice, Nelly, Hilal, Stéphanie. Elles ne sont évidemment pas des chiffres et chacune est une victime de trop.

Les interrogations sur la hausse des féminicides depuis le début 2019 ne doit pas créer une situation où au-delà d’un certain chiffre, on considérerait ces morts comme inacceptables. Elles sont toutes intolérables, que l’on parle de hausse, de stagnation ou même de baisse.

Ce dont il faut se rappeler, c’est que tout le monde doit jouer son rôle. L’État doit mettre les moyens pour protéger les victimes tant qu’elles sont encore en vie. On ne peut pas se contenter de leur dire de partir à travers des spots télé si la société n’est pas là derrière pour assurer leur protection. Parce que oui, elles s’en vont et elles se font tuer. Nous ne sommes pas à la hauteur, il existe encore trop de blocages au niveau judiciaire et policier.

Elles sont nombreuses à avoir porté plainte auparavant, avec des situations absurdes, comme celle de Dalila, avec qui son mari n’avait plus le droit d’entrer en contact, mais qui était autorisé à se rendre dans leur domicile pour utiliser l’ordinateur. Il l’a abattue avec une arme à feu. Parlons aussi des cas de celles qui devaient amener les enfants à leur ex-mari pour les droits parentaux et qui se font tuer à ce moment-là. Il faut davantage de structures pour éviter ces situations.

Il y a le rôle de vigie que chacun·e d’entre nous doit tenir. Et il y a un manque cruel : s’adresser aux hommes. La prévention doit se jouer de leur côté, et pas seulement de celui des victimes. Le chantier est immense. Tout reste à faire.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.