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Islam et République : quarante années qui ont ébranlé la France

mercredi 1er mai 2019, par siawi3

Source : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/islam-et-republique/

Islam et République : quarante années qui ont ébranlé la France

par Valérie Toranian

29 avril 2019

La réponse de la France à la progression de l’islam politique a été longue, confuse, contradictoire, lâche, quand elle n’a pas été tout simplement absente.

L’Histoire de l’islamisation française (1), écrit par un collectif anonyme, raconte en quarante dates clés, de 1979, date de la révolution islamique en Iran (ah ! la ferveur hallucinée des journalistes gauchistes envers Khomeiny…), jusqu’à nos jours, les renoncements successifs qui ont mis la République queue par dessus tête.

Le livre recense les faits, les prises de position, les discours, les lois, les décrets, les articles de journaux, qui attestent de l’aveuglement, de la complaisance ou de la compromission des politiques et des médias face à la montée en puissance d’un islam militant. L’exercice est cruel. Il n’épargne personne. Mais fait surtout mal à gauche.

« Tout le monde ou presque, a péché, au nom du bien, le plus souvent en toute sincérité. »

La Ligue des droits de l’homme, le Mrap, la Licra, SOS Racisme, les organisations franc-maçonnes dans les années 80 (depuis certaines ont ouvert les yeux, repris le flambeau de la laïcité durement attaquée), la Conférence des évêques de France, les journaux de gauche, les néo-féministes : tout le monde ou presque, a péché, au nom du bien, le plus souvent en toute sincérité. Pour dénoncer le néo-colonialisme français, l’odieuse exigence d’assimilation face à des mœurs des cultures, des croyances qui souhaitaient s’affirmer.

Oublié le combat des féministes algériennes et tunisiennes effarées par la complaisance des intellectuels français avec l’islam politique. Oubliés les homosexuels persécutés. Il s’agissait de ne pas voir ce qu’est l’islam, ce qu’il proclame : car sur quelles bases alors allions-nous défendre le « vivre ensemble » qui devait nous protéger des extrêmes ?

La classe politique a péché par aveuglement, par idéologie, par clientélisme, par opportunisme. La gauche avait des circonstances atténuantes : elle était pétrifiée par la montée du Front National, porté par le scrutin proportionnel voulu par François Mitterrand pour diviser la droite ; une droite dont le discours républicain, laïque et pour le respect de l’égalité hommes-femmes, à partir des années 90, ressemblait parfois, il faut bien le dire, à un faux nez destiné à maquiller un discours anti-immigration, dans un contexte de forte poussée migratoire des pays d’origine musulmane.

« Alors que certains, comme Gilles Kepel, prêchent, parfois dans le désert, que l’agenda islamiste est mondial et que la France, pays de la laïcité, est en tête des ennemis à soumettre. »

Le livre pointe l’incapacité des intellectuels à comprendre le djihadisme lorsqu’il déferle sur le monde. Ils préfèrent en faire l’enfant du nazisme et décrire les islamistes comme des punks. Leur obstination à faire de chaque attentat la conséquence des fautes de l’Occident, des fautes d’Israël, des fautes du racisme et de l’intolérance. Alors que certains, comme Gilles Kepel, prêchent, parfois dans le désert, que l’agenda islamiste est mondial et que la France, pays de la laïcité, est en tête des ennemis à soumettre.

On peut reprocher aux auteurs, par leur anonymat, d’être les complices de ce qu’ils dénoncent dans leur ouvrage : l’incapacité de s’ériger publiquement contre des dérives qui menacent l’équilibre de la société. Le livre, qui serait écrit par des journalistes, pointe tous les aveuglements, les contre-sens et les mensonges de la presse (Le Monde, Télérama, Le Nouvel Observateur et Libération sont amplement cités…). On regrette que les auteurs se privent de visibilité pour porter un autre discours. Il est vrai que les fatwas pleuvent et qu’il faut avoir du courage pour oser dire.

L’ouvrage ne pardonne rien. Il a ses excès, ses raccourcis, il manque parfois de nuance et de complexité. À la décharge de tous ceux qui se sont trompés, à droite comme à gauche, on pourrait ainsi rappeler que la situation était tellement inattendue et inédite que l’escamotage, le déni, le silence étaient souvent des réflexes de défense contre tout ce qu’on refusait de voir se briser. Il n’était pas facile d’imaginer en 1979 ce que deviendraient en 2019 certains quartiers de la République où les Juifs ne sont plus les bienvenus, où l’on tue Sarah Halimi au cri de Allahou Akbar, où l’on voile des fillettes dès l’âge de 4 ans… C’était excusable en 1979, beaucoup moins, il est vrai, en 1989. Plus vraiment en 2009.

« Les principaux des collèges et lycées, dont on ne dira jamais comme ils furent et continuent d’être les piliers du ciment républicain. »

Le mérite n’en est que plus grand pour ceux qui ont été les lanceurs d’alerte, les vigiles, les inquiets, les empêcheurs d’islamiser en rond, qui ont subi les pires attaques pour avoir osé dire les choses. Le livre les fait revivre et il fait bon s’en souvenir.

Les principaux des collèges et lycées, pour commencer, dont on ne dira jamais comme ils furent et continuent d’être les piliers du ciment républicain et dont la tâche est si difficile. Bien avant l’affaire de Creil, Mme Henrion, principale du collège Louis-Pasteur de Créteil qui, dans une note, alerte ses supérieurs sur l’irruption du foulard et réagit spontanément en l’interdisant au nom d’une « atteinte au principe de laïcité », et du « refus de notre civilisation ». Elle obtient le soutien de Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l’Éducation.

Il en ira tout autrement en 1989. Lionel Jospin, paniqué par la situation, se défausse sur le Conseil d’État, qui énonce que « le port du foulard n’est pas incompatible avec la laïcité ». Ce dont se félicite le grand recteur de la mosquée de Paris et bon nombre de journaux qui s’indignent qu’on manque de respect à l’islam.

Rappelons la position ferme d’Élisabeth Badinter, d’Alain Finkielkraut et de Régis Debray, bien seuls dans la bataille, appelant à soutenir les enseignants. Ils seront indirectement moqués par le président François Mitterrand qui se fend d’un « Moi, je les trouve charmantes, ces petites avec leur foulard ». L’époque applaudit à tout rompre les héroïques filles voilées, « combattantes de l’islam », avec le plus parfait dédain pour toutes les autres, Françaises musulmanes qui aimeraient bien s’en émanciper. Dans Marianne (qui changera plus tard son fusil d’épaule), Libération, Le Nouvel Observateur, on hurle contre l’hystérie répressive quand la loi de 2003 sur les signes religieux est votée à l’Assemblée.

Quand Jean-Pierre Obin, inspecteur général de l’Éducation nationale, rend en 2003 son rapport Les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires, au contenu glaçant, on se dépêche de l’enterrer (provisoirement) pour « ne pas jeter de l’huile sur le feu ».

Abdelwahab Meddeb : « l’islamisme est, certes, la maladie de l’islam, mais les germes sont dans le texte lui-même. »

Saluons Robert Redeker, premier intellectuel condamné à mort pour des écrits depuis longtemps en France. Il avait réagi aux propos du pape Benoît XVI en 2006 sur la violence dans le Coran. Il fut accusé de provocation, de fascisme. On hallucine en relisant les propos de ceux qui justifièrent la fatwa contre lui.

Saluons la mémoire d’Abdelwahab Meddeb qui rappela à cette époque dans Libération que « l’islamisme est, certes, la maladie de l’islam, mais les germes sont dans le texte lui-même. »

Rappelons-nous Jacques Ellul, théologien protestant, qui observait que « la réécriture de l’histoire entièrement favorable aux peuples musulmans » s’expliquait par la présence nouvelle de l’immigration maghrébine qu’il fallait valoriser. Mais invitait « à regarder en face le jugement (qui n’a pas changé) des musulmans sur les chrétiens et les juifs. » Dans sa préface à l’ouvrage de l’essayiste britannique d’origine égyptienne Bat Ye’or sur la dhimmitude, il rappelait que la vocation universelle de l’islam le poussait à s’étendre et qu’aucune partie du monde ne serait indemne (2).

Saluons le courage de Pierre-André Taguieff, Georges Bensoussan, Kamel Daoud. Ceux qui parlèrent d’antisémitisme d’origine arabo-musulmane dont l’origine est bel et bien dans le Coran qui regorge de versets hostiles aux Juifs, hélas jamais remis en question.

« L’islam politique est aussi une guerre des mots et des concepts. »

Quarante ans plus tard où en sommes-nous ? L’islamisation de la France est une lutte d’influence où les modérés, au sein des musulmans, perdent du terrain.

Dalil Boubakeur, président « modéré » du CFCM (Conseil français du culte musulman), qui devait accoucher d’un islam compatible avec la société française, expliquait en 2014 dans la Convention citoyenne des Musulmans de France pour le vivre ensemble que le voile est bien une prescription coranique ; jusqu’alors il avait habilement laissé le flou, chaque femme étant libre de choisir. Entretemps l’islam politique avait gagné la bataille et les dignitaires de la communauté ont bien du mal à conserver leur légitimité auprès des jeunes.

L’islam politique est aussi une guerre des mots et des concepts. La bataille sémantique a été gagnée par les islamistes pour que l’usage du mot « islamophobie » explose et se généralise, dans la presse et jusqu’au sommet de l’État. Critiquer une religion devient un crime au pays de Voltaire. « En accordant un tel statut d’exception à l’islam, mis à l’abri de toute critique au contraire des autres religions, le chantage à l’islamophobie permet d’opposer sans encombre la charia à la culture commune et de faire prévaloir des règles musulmanes d’importation sur les valeurs françaises. »

L’islam politique a-t-il gagné la partie ? Devons-nous sombrer dans la résignation ou l’indifférence tels les personnages du roman de Michel Houellebecq Soumission ?

La majorité des Français n’a aucune envie du projet de société défendu par Amar Lasfar, aujourd’hui président des Musulmans de France, ex-UOIF, expliquant en 1997 que « l’intégration est possible mais elle repose sur la reconnaissance par les lois de la République de la notion de communauté obéissant à ses propres lois. »

D’autres voix existent heureusement. Au sein du monde musulman, au sein des Français d’origine musulmane. Des républicains qui risquent leur peau. Comme Zineb El-Razoui ou Fatiha Agag-Boudjahlat. Qui refusent d’être assignées à une religion, supposée les représenter. Qui refusent de céder à la nouvelle idéologie du communautariste identitaire. Qui croient toujours aux promesses de liberté et d’égalité. Qui incarnent mieux que personne cet « art français » d’être au monde, défendu par Emmanuel Macron. D’autres voix existent monsieur le président. Il faut les écouter.

Notes :

(1) Histoire de l’islamisation française, 1979-2019, collectif, éditions de l’Artilleur, 2019, 688 p., 25 €

(2) Bat Ye’or, Les Chrétientés d’Orient : Entre jihad et dhimmitude VIIe-XXe siècle, Jean-Cyrille Godefroy, 2006

Photo : manifestation contre la publication de caricatures du prophète Mahomet, le 11 février 2006 à Paris (Crédit : Wikimedia Commons).