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France : Pour un véritable espace public

la place asymétrique des femmes et des hommes dans l’espace public

dimanche 9 juin 2019, par siawi3

Source : https://entreleslignesentrelesmots.blog/2019/05/29/citadine-nest-pas-le-feminin-de-citadin/

Citadine n’est pas le féminin de citadin

Publié le 29 mai 2019

« 2% des rues portent un nom de femme en France. 75% des budgets publics destinés aux loisirs des jeunes profitent aux garçons. 40% des femmes interrogées déclarent renoncer à certains lieux publics pour éviter des comportements et propos sexistes ». Delphine Zenou, dans sa préface, parle entre autres, de l’empreinte permanente du masculin dans les espaces publics, du rapport sexué au temps, du sentiment d’insécurité, du rapport différencié « au temps, au travail, et même à la liberté entre femmes et hommes »…

En introduction, Maud Navarre et Georges Ubbiali abordent la place asymétrique des femmes et des hommes dans l’espace public, des expériences communes vécues par les femmes, un certain nombre d’ouvrages sur le sujet (voir en fin de note), « Les femmes sont considérées comme étrangères dans les villes… »

« Ce livre présente l’intérêt de pointer les limites des politiques publiques favorisant un partage plus égalitaire de l’espace public »

« La journée d’études, organisée par le Centre Georges Chevrier, UMR 7366 en avril 2017, s’est penché sur ce questionnement de la configuration de l’espace public par les régimes de genre. Ce livre en est issu. Il a été enrichi par l’apport de nouveaux textes qui complètent les angles morts de la journée d’études ».

Elle et il (Iels) présentent brièvement le plan et le contenu du livre. « Les thématiques de la ségrégation des sexes, de la domination masculine, des stéréotypes de genre constituent autant de dimensions structurantes de l’espace public, espace loin d’une neutralité proclamée par la commune citoyenneté ».

Je ne présente que certains thèmes et articles qui m’ont particulièrement intéressé.

Première partie : L’aménagement urbain.

Espaces publics et déplacements à Gennevilliers. Une expérience d’intervention urbaine participative

Un collectif de chercheuses et de chercheurs pour observer « l’espace public au prisme du genre et plus particulièrement au prisme de l’occupation féminine ». Corinne Luxembourg nous parle de Gennevilliers, de l’espace vécu comme une succession de lieux très masculins, des temporalités de la présence des femmes dans l’espace public fortement conditionnée à certaines activités, des moments et lieux quotidiens de désertion de l’espace public, des espaces publics relevant de la propriété privée, de contrôle social, des appropriations et des mobilités, « Cette augmentation de l’espace parcouru puis approprié est une construction faite également de contournements, d’embarras ou de désirs », des espaces communs et des discontinuités, des fragmentations et des traversées…

Les cartes mentales des habitant·es permettent de souligner quelques éléments : le nombre de quartiers fréquentés, les trajets, les pratiques de la ville liées aux tâches domestiques et familiales, les utilisations plus nombreuses des transports collectifs, les horaires conditionnés par ceux d’autres membres de la famille, les déplacements sexués la nuit, les horaires rythmés par le travail rémunéré.

Cartes mentales et entretiens avec un dispositif particulier « la roulotte », déambulations nocturnes, ateliers d’écriture, créations textuelles et scéniques…

L’autrice fait ressortir des « obstacles sociaux », l’association de la nuit au sentiment d’insécurité, « La nuit transforme le regard porté habituellement sur un espace public », la surreprésentation masculine dans certains lieux, la méconnaissance des espaces urbains, le contrôle social et des socialités, les confrontations au regard…

Penser le droit à la ville, « le droit à la ville est le droit d’habiter l’urbain et il repose sur la nécessité de faire de la ville un lieu d’émancipation », réfléchir aux productions sexuées des espaces, « La production de l’espace résulte alors de la conjonction de ces critères, des temporalités qui leur sont liées – ainsi, le rythme d’une journée varie selon que l’on est homme ou femme, son âge, ses revenus – et l’accessibilité du territoire » et aux discriminations territoriales, prendre en compte les rapports sociaux de sexe et le rapport politique des femmes à l’espace. « Si comme nous l’avons vu, à l’échelon communal, les femmes s’approprient des espaces plus larges que les hommes, car elles circulent souvent en raison de leurs responsabilités domestiques et éducatives notamment, elles sont moins nombreuses à parcourir de plus longues distances »…

Genre et ville, une plateforme d’innovation urbaine

Chris Blache et Pascale Lapalud abordent, entre autres, les aménagements, la visibilité et la mémoire des femmes, les verrous tenus par les hommes (des lieux de pouvoir et de contrôle), l’augmentation des espaces suréquipés, la privatisation grandissante des territoires par les résidentialisations, les signalétiques inclusives, l’introduction d’activités non-marchandes. Un article et des photos.

Deuxième partie : Les mobilités, entre contraintes et sources de liberté

Yoann Demoli discute du permis de conduire, des usages genrés de l’automobile, de ce qui pousse les unes et les autres à ne pas conduire, de la distribution de l’accès au volant, des caractéristiques de la mobilité féminine, des effets de la ruralité…

Il invite, à très juste titre, à distinguer « le niveau du ménage et le niveau de l’individu ». J’indique, sans m’y attarder, que le vocabulaire n’est pas toujours adapté, ainsi parler de femmes « actives » pour les femmes salariées participe à invisibiliser le travail domestique.

Quoiqu’il en soit, l’auteur fait ressortir que les trajets des femmes sont « plus courts et plus segmentés », que les motifs de déplacement sont genrés – les trajets liés aux loisirs restent fortement masculins, et que les femmes sont surreprésentées dans les trajets domestiques, que l’accès au permis ne signifie pas l’accès au volant…

La course quotidienne des mères travailleuses. Réflexions sur le travail domestique mobile

Marie Katharina Gilow aborde les usages différenciés que font les femmes et les hommes de l’espace public, la complexification de la mobilités des femmes, « nous tenterons de comprendre les mécanismes sociaux qui produisent une mobilité maternelle particulière et qui déterminent ce partage inégal du travail domestique mobile ».

L’autrice indique, entre autres, que les femmes effectuent des déplacements plus nombreux et développent des « chaines de déplacement » plus complexes, que « la partie féminine d’un ménage assume toujours la plus grande partie du travail non rémunéré dans le cadre domestique et familial », que la charge des enfants se traduit par « une complexité accrue des déplacements ».

Usage public et assignation genrée du « domestique » doivent être mis en relation. L’autrice utilise la notion de « travail domestique mobile ».

« Par travail domestique mobile, nous entendons tous les déplacements liés à l’accomplissement de responsabilités familiales ou ménagères, qui s’ajoutent potentiellement aux déplacements domicile-travail : à savoir accompagner un enfant à l’école aux activités extra-scolaires, accompagner un enfant malade (chez le médecin ou à la maison), faire les courses, ou réaliser tout autre déplacement bénéficiant à d’autres membres de la famille (visites administratives, soirées de parents d’élèves, etc.) »

Charges « familiale » et charge mentale de l’ensemble du travail domestique, sur-mobilité, déplacements devant être considérés à part entière. Il faut à la fois refuser « les mécanismes de naturalisation, d’invisibilisation et de dévalorisation du travail domestique » et interroger dans quelles conditions et pour quelles raisons les femmes se déplacent. Se pose alors différemment la question de la liberté car « la voiture apparaît comme un engin d’intensification du travail domestique ». La notion de « travail domestique mobile » permet donc de souligner « à la fois la pénibilité qui est liée à cette mobilité, mais aussi les compétences qu’elle requiert ».

Il y a bien imbrication de la sphère privée et publique (pas seulement dans le travail), tension spatiale liée aux rôles genrées. Les trajets (course, accompagnement scolaire) ne peuvent être appréhendés hors de leur logique sociale.

Les femmes, les mères s’occupent très majoritairement du travail domestique mobile. Elles en assument la responsabilité et le poids émotionnel (avec une dimension particulière pour les déplacements). Elles font face au désengagement des hommes, des pères (absence physique et absence de volonté). Les contraintes liées au professionnel donnent lieu à des perceptions genrées (dont la priorisation de l’emploi masculin). L’autrice aborde aussi les temporalités d’accompagnement, et la prise en charge des enfants post-déplacement, « Cependant, contrairement au fait de conduire les enfants le matin, aller les prendre à la sortie de la crèche ou de l’école signifie également s’en occuper jusqu’au soir », les accompagnements aux activités extra-scolaires, la gestion et la responsabilité du quotidien et son anticipation…

Discrimination et harcèlement des femmes dans la ville : une analyse intersectionnelle

Arnaud Alessandrin et Johanna Dagorn nous rappellent que « l’espace privé est un lieu bien plus dangereux pour les femmes que les espaces publics ». Elle et il (iels) abordent, entre autres, le harcèlement de rue (« invisible, naturalisé, minimisé, ignoré »), le peu d’intervention de personnes témoins, la centralité des notions d’âge et de genre, les effets sur les subjectivités des femmes, le sentiment d’insécurité, l’accessibilité aux citoyennetés spatiales, les chaines de déplacement, la banalité des événements sexistes, la notion d’impunité, « L’événement devient un brouhaha, ce qui blesse ou angoisse est constitutif des déplacements et des interactions du quotidien », les inégalités entre groupes sociaux (CSP), l’analyse intersectionnelle (infra-catégorielle, inter-catégorielle, sexisme, racisme et sexisme, discriminations envers le physique, homophobie/transphobie, discriminations envers handicap…), la police du genre, « la question de l’apparence ne peut pas être désolidarisée de celle de la classe sociale », les cas des jeunes filles et des étudiantes, la différence entre consentir et désirer (la notion de consentement et sa réalité en régime de « non consentement »)…

Les interactions sexuées et la structure des espaces publics en Colombie

Samantha Joeck analyse l’effet « des interventions verbales masculines sur la mobilité des femmes dans l’espace urbain », les remarques émises par les hommes envers des femmes inconnues, l’installation des hommes dans les espaces publics, les piropeadores (les hommes qui lancent les piropos), les différentes réactions des femmes, l’utilisation de l’humour, les expériences de la ville en fonction de la classe sociale, les différences et les similarités entre la Colombie et la France, la gamme des tactiques des femmes pour se protéger, le retournement de la responsabilité, « Les femmes intériorisent ainsi l’idée selon laquelle elles sont responsables des piropos dont elles sont les destinataires », la restriction de l’accès aux espaces par les piropos potentiels, la structure sexuée de l’espace urbain…

Pour saisir l’espace publique il est nécessaire de prendre en compte de l’ensemble des rapports sociaux et de leurs imbrications particulières contextualisées. Les femmes sont toujours comme des intruses dans les espaces aménagés pour les hommes, dans le déni de cette sexuation des lieux et des privilèges induits.

Penser les unes et les autres dans une ville plus émancipatrice, plus ouverte aux possibles et à l’égalité, nécessite d’interroger l’occupation, les trajets, les lieux, les stationnements, les temporalités, etc., sans oublier les comportements. Rien de tout cela n’est neutre. Sans intégration du prisme du genre, les analyses ne peuvent que conforter l’ordre masculin et masculiniste.

Sous la direction de Maud Navarre et Georges Ubbiali : Le genre dans l’espace public

Quelle place pour les femmes ?

L’Harmattan – Logiques sociales – Sociologie du genre, Paris 2019, 192 pages, 20,50 euros

Didier Epsztajn

En complément possible :

Une enquête de Arnaud Alessandrin, Laetitia César-Franquet et Johanna Dagon : Femmes et déplacements, construction-sociale-de-la-peur-des-violences-et-division-socio-sexuee-de-lespace/

Yves Raibaud : La ville faite par et pour les hommes, petite-cartographie-du-sexisme-de-et-dans-lespace-urbain/

Dossier Les femmes dans la ville dans axelle 175, une-continuite-despaces-ou-les-hommes-font-valoir-leur-loi/

Travail genre et sociétés n° 33 / 2015 : Le genre, la ville, au-prisme-du-genre-des-usages-de-la-ville-et-des-impacts-de-lausterite/

Marylène Lieber : Genre, violences et espaces publics. La vulnérabilité des femmes en question, rappels-a-lordre-sexue/