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Algérie : Kamel Daoud : « Nous devons apprendre à faire de la politique »

mardi 11 juin 2019, par siawi3

Source : http://www.lefigaro.fr/vox/monde/kamel-daoud-nous-devons-apprendre-a-faire-de-la-politique-20190605

9 juin 2019 13:05:04 UTC+2


Kamel Daoud : « Nous devons apprendre à faire de la politique »

Kamel Daoud a publié il y a quelques mois Le Peintre dévorant la femme, une réflexion sur le désir féminin.

Par Charles Jaigu

Publié le 05/06/2019 à 18h00

GRAND ENTRETIEN - Alors que les manifestations s’enchaînent depuis trois mois en Algérie, l’écrivain n’hésite pas à parler de « révolution ». Il espère voir émerger une société plus démocratique et libérale.

Kamel Daoud est devenu l’une des voix de l’Algérie. Il a été récompensé récemment par le prix de la Revue des Deux Mondes et le prix Cino Del Duca. Son dernier livre sur les nus de Picasso, publié dans la collection « Ma nuit au musée » (Stock), revient sur les tabous du monde arabe. Depuis trois mois, l’Algérie, qu’il n’a jamais voulu quitter, est en ébullition. Cet observateur lucide veut croire aux signes d’espoir : « Une révolution des esprits » a déjà eu lieu, « mais rien n’est joué », reconnaît-il.

LE FIGARO MAGAZINE. - Vous avez publié il y a quelques mois Le Peintre dévorant la femme , qui est une réflexion sur le désir féminin, qui fait si peur, dites-vous, à l’homme musulman. Mais en regardant les images des manifestations dans les rues d’Alger, on a vu des jeunes femmes habillées à l’européenne et libres dans leurs propos. Quelque chose a-t-il changé ?

Kamel DAOUD. - Quand je me suis retrouvé pendant une nuit devant les femmes nues de Picasso, j’ai mesuré la force de nos tabous à l’égard de la sexualité. Ces manifestations mixtes marquent une évolution que personne ne croyait possible si rapidement. Les femmes sont descendues dans la rue, et la mixité a été spontanée et vécue sans accroc. Mais il ne faut pas sous-estimer les résistances. Sur les réseaux sociaux, on a constaté des commentaires très négatifs. Quand les féministes ont voulu affirmer leurs droits à Alger, la réaction a été virulente. Les conservateurs ont dit que ce n’était « pas le moment ». Il ne faut pas négliger le poids des traditions. L’état des lieux est le suivant : un patriarcat et un conservatisme religieux puissants, qui s’approprient le débat sur l’identité, les « valeurs » et le religieux, mais en face, des résistances qui n’ont plus peur, des femmes qui s’organisent, des hommes qui les soutiennent.

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Vous dites « évolution ». Ces manifestations sont-elles malgré tout une révolution ? Est-il trop tôt pour utiliser ce mot ?

« Un néo-islamisme ­s’organise et essaye de se présenter comme solution par défaut, mais il n’a pas les faveurs de la “rue” »

C’est bien sûr une révolution. Ce pays a montré qu’il pouvait revivre collectivement. Même si le régime est toujours en place malgré le départ de Bouteflika, plus rien n’est comme avant. C’est une résurrection des corps, et pas seulement des idées. Les gens sont descendus dans la rue, ils ont marché, dansé et parfois chanté sur les décombres d’un musée de la décolonisation où étaient exposés les grabataires et les mannequins de cire. Bien sûr, tout est fragile. Rien n’est encore joué en Algérie. Et je ne sais pas qui va gagner. Un néo-islamisme s’organise et essaye de se présenter comme solution par défaut, mais il n’a pas les faveurs de la « rue ».

C’est l’une des surprises de ces manifestations : elles semblent se méfier des islamistes…

Oui, car il y a le souvenir de la guerre civile, une horreur vécue par une Algérie solitaire pendant dix longues années. Pour un Algérien moyen, un barbu représente la guerre civile. C’est un trauma-verrou. Et personne ne veut que l’espoir d’une démocratisation du pays soit volé par une deuxième guerre de religion. Je me souviens de ces mots d’un manifestant : « Ne cassez rien ! Avec une seule goutte de sang versé, ils vont nous avoir comme en 1990 ! », quand la libéralisation du régime s’est arrêtée net pour faire face à la montée des islamistes. Il faut ajouter à cela la conclusion de beaucoup d’Algériens : les islamistes ont « dealé » avec le régime, ils sont « sales » politiquement.

L’élection présidentielle qui devait avoir lieu dans un mois a été annulée. Faut-il la reporter d’un ou deux ans et nommer un gouvernement de transition ?

En principe, je suis partisan d’élections rapides, même si je suis d’accord que la date du 4 juillet n’était plus possible, faute de candidats sérieux. Une révolution qui dure trop longtemps court le risque de l’enlisement. Pendant ce temps-là, l’économie est à l’arrêt, les assiettes se vident, les salaires ne sont plus versés. Nous avons la chance d’avoir une armée légaliste, elle souhaite des élections rapides. Il faut l’écouter quand elle demande à l’opposition de se choisir des représentants. Bien sûr, il faudra mettre beaucoup de soin au contrôle de la régularité du scrutin.

Donc, une présidentielle cet automne vous paraîtrait souhaitable ?

Nous devons élire au plus vite un candidat qui aura pour mandat d’organiser de manière ordonnée la transition vers un nouveau régime. Évitons de régler nos comptes trop vite. Si nous commençons par des procès populaires, ce sera la violence. « Malheureusement, dans nos pays, quand un régime tombe, il tombe sur nos têtes », m’a dit récemment un ami. Nous devons organiser une transition négociée.

L’opposition politique peut-elle se trouver un candidat rassembleur en si peu de temps ?

Une révolution commence par la passion, mais ensuite la passion doit laisser place à la politique. C’était une bonne idée au début de ne pas avoir de représentants de ce mouvement, mais il ne faut pas que cela dure trop. Sinon, la révolution sera rattrapée par la contre-révolution.

Qui voyez-vous pour « faire de la politique » et négocier avec les sortants ?
« La condition pour l’Algérie est d’accepter sa pluralité, et d’apprendre que ses différences ne sont pas des traîtrises »

C’est le casse-tête du moment. Le régime a toujours refusé les leaderships alternatifs. Il a mis toute son énergie à dépolitiser la société algérienne. Nous sommes les enfants du parti unique et nous ne savons plus comment on fait de la vraie politique, accepter nos pluralités et nos différences. Nous ne savons même plus comment on négocie, ni même comment on organise une réunion publique - si longtemps interdite. La condition pour l’Algérie est d’accepter sa pluralité, et d’apprendre que ses différences ne sont pas des traîtrises. Cette ignorance de la vie politique nous immobilise au moment où il faudrait courir le cent mètres. Mais on ne va pas se plaindre : pour la première fois depuis très longtemps, nous sommes devant l’inconnu. Pendant des décennies, nous avons vécu dans un monde où tout était prévisible.

Un inconnu qui se fait plus discret… Depuis quelques semaines, l’actualité algérienne marque le pas. Est-ce mauvais signe ?

La leçon des printemps arabes rend tout le monde prudent. Beaucoup d’enthousiasme et ensuite la douche froide. On a déjà réussi à passer le premier test : le chaos ne s’est pas installé, et les Algériens sont toujours par millions dans les rues, chaque vendredi.

La France pouvait-elle mieux soutenir le mouvement ?

Pour le moment, je pense que le silence est la meilleure des choses. Le régime a toujours utilisé la carte de l’État français pour renforcer sa légitimité. Tout le monde se souvient que François Hollande a répondu à l’invitation de Bouteflika en Algérie, un an après l’élection présidentielle de 2014. Ça a été très mal pris. Tout doit être fait pour encourager l’émergence d’une opposition autonome, plutôt que de l’affaiblir par l’intervention d’une diplomatie internationale dont les intérêts ne sont pas ceux de l’Algérie.

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Que pensez-vous du risque de vagues migratoires massives vers la France en cas d’effondrement du régime ?

La réponse a été faite par les manifestants eux-mêmes, par leurs pancartes et leurs slogans. Par exemple ce tag sur un mur d’une ville algérienne : « Maintenant Algérie mon amour je ne veux plus te quitter ». L’exil n’est jamais heureux ; les Algériens ne quittaient pas leur pays parce qu’ils avaient faim, car ils étaient plutôt bien nourris grâce à la rente pétrolière, mais parce qu’ils ne trouvaient aucun sens à y rester. Construire une société plus démocratique, une économie enfin libérale, cela change le sens de nos vies.

Donc, vous pensez qu’un autre Maghreb est possible…

S’il y a autant de mouvement dans le monde dit arabe, c’est qu’il y a une nouvelle génération qui a besoin de vivre, et besoin de donner un sens à sa vie. Ce ne sont pas des mots pour faire joli. C’est la réalité qui vous saute à la figure.
Certains slogans reprennent la phrase « On ne veut plus de tuteurs ! ». Quand les tuteurs seront partis, il faudra remettre tout un pays au travail…

« Dégager le Bouteflika en nous, c’est refuser d’être achetés par l’assistanat d’État, car cette politique a justifié le mépris des dirigeants algériens à l’égard de leur propre peuple »

C’est ce que je dis dans la presse algérienne depuis deux mois : « Vous dites “Dégagez tous !”, mais vous devez aussi renier votre paresse. » Dégager le Bouteflika en nous, c’est refuser d’être achetés par l’assistanat d’État, car cette politique a justifié le mépris des dirigeants algériens à l’égard de leur propre peuple. L’économie de rente nous entraîne dans un engrenage d’assistanat et de corruption, et donc de soumission. Si on veut s’émanciper, il faut se mettre au travail et arrêter de regarder les chiens passer.

Comment les Algériens réagissent-ils quand vous leur dites ça ?

Certains pas très bien ! « Arrête d’être rabat-joie, regarde, c’est la fête ! » répondent-ils. Mais la fête a un coût ! Il faut d’ores et déjà commencer à y réfléchir et à l’accepter. On ne peut pas être des citoyens si nous acceptons d’être des clients. L’opposition en Algérie n’a pas l’habitude de ce genre de discours, elle parle de droits de l’homme, elle méprise l’économie. L’opposant doit être pauvre, tuberculeux et génial. Ce n’est pas mon point de vue, je suis un libéral et j’appelle à l’enrichissement par le travail, je défends l’entreprise privée algérienne et la création d’une nouvelle classe moyenne.

Quel est le but d’être Algérien ? D’être libre et d’avoir les moyens de l’être.
Et ça fait son chemin ?

Je ne suis pas compris maintenant, mais il m’est arrivé de dire d’autres choses qui ont choqué et qui ont fini par être comprises, ou en tout cas reprises. Qu’il s’agisse du corps, du sexe, du fantasme panarabe et propalestinien, ou encore de critiquer la rengaine postcoloniale, qui est devenue une rente.

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L’État algérien détient tous les leviers économiques du pays. Comment l’en déposséder ?

Regardez comment Bouteflika a fini : il n’a pas d’enfants. Pour moi, c’est lourdement symbolique, c’est une génération sans filiation. Et une génération qui a 80 ans. Ils sont déjà dépossédés par le temps. Mais comme je l’ai dit, il faut accepter des compromis. Éviter la transition ratée de l’Égypte et de la Libye, et imiter la transition patiente de la Tunisie, ou, encore mieux, celle de l’Espagne après Franco.

Vous arrivez à vous projeter dans dix ans ?

Les haricots ne sont pas magiques, il ne suffit pas de les semer pour en voir pousser des milliers ! L’Histoire met du temps à accoucher de ses nouveaux enfants. Elle zigzague et se décline de manière inhumaine parfois. Et les pays où l’espoir se fracasse ne sont pas perdus pour autant. L’histoire de France nous le montre bien : il a fallu quatre-vingts ans pour arriver au résultat que visait la Révolution de 1789.