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Reverdir le Rojava

jeudi 20 juin 2019, par siawi3

Source : http://www.autrefutur.net/Reverdir-le-Rojava

Reverdir le Rojava

Pierre Bance


Note de lecture à propos de Make Rojava green again de la Commune internationaliste du Rojava
,
avant-propos de Debbie Bookchin,
illustration et conception graphique de Matt Bonner,
1eÌ€re eÌ dition anglaise en 2018,
eÌ dition française en 2019, 136 pages, 8 euros,
diffuseÌ e par l’Atelier de creÌ ation libertaire (BP 1186, 69202 Lyon cedex 01
(http://www.atelierdecreationlibertaire.com/Make-Rojava-Green-Again.html)

FondeÌ e en 2017 pour inseÌ rer les militants eÌ trangers rejoignant le Rojava, la Commune internationaliste est un modeÌ€le de village eÌ cologique et de solidariteÌ agricole. Dans cette optique, elle entend eÌ‚tre aussi une « acadeÌ mie  » destineÌ e aÌ€ former les internationalistes et la population du Rojava « aÌ€ la conscience et la preÌ occupation pour l’environnement  », et un laboratoire pour « construire une socieÌ teÌ eÌ cologique  ». Parce qu’« il manque aujourd’hui une conscience environnementale partageÌ e par toute la population  », elle lance une campagne soutenue par la FeÌ deÌ ra- tion deÌ mocratique de la Syrie du Nord et de l’Est dont la brochure Make Rojava green again rend compte.

Cette brochure soigneÌ e dans sa composition et son illustration pourrait faire penser aÌ€ celles dont l’Union des reÌ publiques socialistes sovieÌ tiques (URSS) inondait le monde dans les anneÌ es 50 et 60 du sieÌ€cle dernier. Mais le rapprochement s’arreÌ‚te laÌ€. La Commune internationaliste, meÌ‚me si elle collabore avec l’autoriteÌ politique, ne cache rien de la reÌ aliteÌ eÌ cologique au Rojava et des insuffisances de l’administration. Elle dresse un eÌ tat des lieux, propose et agit.

Retour sur le Contrat social

Bien que la Commune internationaliste n’aborde pas la question sous l’angle institutionnel, un retour sur le Contrat social de la FeÌ deÌ ration deÌ mocratique de la Syrie du Nord permet de mieux situer son travail militant dans l’œuvre de transfor- mation sociale. DeÌ€s son article 2, le Contrat social deÌ clare que la FeÌ deÌ ration « est baseÌ e sur un systeÌ€me deÌ mocratique et eÌ cologique ainsi que sur la liberteÌ de la femme  ». La deÌ mocratie est le « moyen de reÌ aliser l’eÌ quilibre entre eÌ conomie et eÌ cologie  », compleÌ€te l’article 57. Comme dans de nombreuses constitutions eÌ tran- geÌ€res et traiteÌ s internationaux, on trouve, dans ce texte, l’ideÌ e selon laquelle « la vie et l’eÌ quilibre eÌ cologique doivent eÌ‚tre proteÌ geÌ s  » parce que « chacun a le droit de vivre dans une socieÌ teÌ eÌ cologique saine  » (articles 76 et 32).

Au-delaÌ€ des deÌ clarations de principe, le Contrat social enjoint aÌ€ la FeÌ deÌ ration de garantir au citoyen un milieu vital. Elle permet, en outre, au Conseil du Contrat social (le juge constitutionnel) de censurer les lois qui ne se conformeraient pas aux impeÌ ratifs eÌ cologiques, et aux juridictions de controÌ‚ler les actes administratifs qui touchent aÌ€ l’environnement.

Certainement leur taÌ‚che aurait-elle eÌ teÌ faciliteÌ e s’il avait eÌ teÌ fait mention du changement climatique, de la protection de la biodiversiteÌ comme de l’interdeÌ pendance des diffeÌ rents parameÌ€tres d’un environnement eÌ quilibreÌ , ainsi que du principe de progressiviteÌ pour empeÌ‚cher tout retour en arrieÌ€re sur les normes environnementales.

Un environnement deÌ plorable

On aurait pu s’en tenir laÌ€. Constater que la suÌ‚reteÌ eÌ cologique devient un droit fondamental qui, avec le temps, s’agreÌ€gera aux droits de l’homme. Et conclure que le Contrat social, sur cette question, est dans la norme internationale. Le livre de la Commune internationaliste montre que ce serait oublier que les Kurdes, au moins les plus politiseÌ s, sont eÌ leÌ€ves de Murray Bookchin et d’Abdullah Öcalan, qu’ainsi, il faut raisonner au-delaÌ€ du texte pour en comprendre la philosophie, celle de l’eÌ cologie sociale, du municipalisme libertaire et du confeÌ deÌ ralisme deÌ mocratique. Ils ne se satisferont pas, aÌ€ long terme, d’une eÌ cologie reÌ gulatrice serait-elle la meilleure pos- sible. Pas plus qu’ils n’imputeront, comme le fait l’eÌ cologie profonde, la responsabiliteÌ des deÌ sordres eÌ cologiques aÌ€ la technique elle-meÌ‚me, au lieu des instances eÌ conomi- ques et eÌ tatiques qui l’utilisent. Jamais citeÌ e en tant que telle dans le Contrat social, l’eÌ cologie sociale est pourtant laÌ€ avec son projet de communes autosuffisantes et feÌ deÌ reÌ es. Elle ne se contente pas de dire que la liberteÌ d’entreprendre ne saurait preÌ valoir sur la protection de l’environnement, elle somme l’homme, maiÌ‚tre de son destin, de changer le systeÌ€me politique et eÌ conomique deÌ vastateur. Il n’y a pas d’alternative. La FeÌ deÌ ration deÌ mocratique de la Syrie du Nord et de l’Est ne se substituera pas aÌ€ la vigilance eÌ cologique et aux efforts de transformation politique de chacun de ses degreÌ s : reÌ gions, cantons, districts et, en premieÌ€re ligne, les communes. Son roÌ‚le devrait se limiter aÌ€ la mise en place d’une coordination de l’action et des capaciteÌ s humaines, mateÌ rielles et financieÌ€res.

Quand il est eÌ crit aÌ€ l’article 9 du Contrat social :
« Le moyen de construire une socieÌ teÌ deÌ mocratique et eÌ cologique qui ne pille, ni ne deÌ truit l’environnement est la vie deÌ mocratique, eÌ cologique et sociale  »,
il faut comprendre que c’est par une reÌ volution eÌ cologique participative que le capitalisme sera surmonteÌ . NeÌ anmoins cette reÌ volution s’inscrit dans le temps long, car la reÌ aliteÌ de l’instant commande de composer avec la puissance de la moderniteÌ capitaliste mondialiseÌ e. AÌ€ titre d’exemple, le Contrat social autorise l’investissement dans des projets priveÌ s « aÌ€ condition que ces projets respectent l’eÌ quilibre eÌ cologique  » (article 42). De meÌ‚me le droit de proprieÌ teÌ est garanti « sauf s’il contredit l’inteÌ reÌ‚t geÌ neÌ ral  » (article 43). AÌ€ ce premier stade, l’eÌ cologie n’est pas penseÌ e contre le capitalisme mais comme limite aÌ€ un capitalisme destructeur de la nature et de la santeÌ de l’homme.

Tout en soulignant les responsabiliteÌ s du capitalisme, la Commune internatio- naliste explique qu’il n’en est pas seul responsable. La brochure montre en deÌ tail que la politique meneÌ e par l’EÌ tat syrien y a contribueÌ par une surexploitation coloniale des richesses locales. Que les destructions et sabotages de l’EÌ tat islamique en repli n’y sont pas non plus eÌ trangers. Enfin, que les Kurdes eux-meÌ‚mes ont leur part de res- ponsabiliteÌ s, passeÌ es et actuelles, plus preÌ occupeÌ s qu’ils sont par les probleÌ€mes de l’immeÌ diate survie que par ceux de l’avenir de la planeÌ€te. Qui le leur reprocherait ?

De la critique à l’action

L’agriculture, en Syrie du Nord, est eÌ cologiquement endommageÌ e par la mono- culture du bleÌ dans la reÌ gion de CiziÌ‚re, de l’olive dans celle d’EfriÌ‚n qui s’est accom- pagneÌ e d’une deÌ forestation systeÌ matique et d’un appauvrissement des sols. AÌ€ cet heÌ ritage syrien, s’ajoute la seÌ cheresse, reÌ peÌ teÌ e d’anneÌ e en anneÌ e, lieÌ e au deÌ reÌ€gle- ment climatique qu’un endiguement des rivieÌ€res inadapteÌ , des puits et un reÌ seau d’irrigation endommageÌ s par la guerre ou le manque d’entretien ne parviennent pas aÌ€ compenser. SeÌ cheresse aggraveÌ e par les reÌ tentions d’eau opeÌ reÌ es par des barrages en Turquie et le siphonage des eaux souterraines syriennes par les Turcs.

La reÌ action ne s’est pas fait attendre. DeÌ€s le deÌ but de la reÌ volution, la distribution des terres appartenant aÌ€ l’EÌ tat syrien exproprieÌ es au profit des coopeÌ ratives, terres aÌ€ bleÌ essentiellement, s’est accompagneÌ e d’une obligation de diversification des cultures, du deÌ veloppement de l’eÌ levage et de plantations d’arbres pour reÌ tablir la diversiteÌ biologique et contribuer aÌ€ l’autosuffisance alimentaire. Il s’agit d’eÌ tablir un eÌ cosysteÌ€me reÌ guleÌ par la diversiteÌ de la production et des modes d’exploitation raisonneÌ s ouÌ€ sont parfois reprises d’ancestrales techniques de culture qui permettent, par ailleurs, de retrouver l’utilisation communautaire des terres. On pourrait multiplier les exemples d’actions allant en ces directions notamment dans les coopeÌ ratives agricoles et les services municipaux des parcs et jardins. Citons les peÌ pinieÌ€res agricoles qui ont pour but de fournir aux agriculteurs, aux agronomes des villes et aux simples citoyens pour leur jardin, un grand nombre de plantes, divers types d’arbres fruitiers (oliviers, grenadiers, peÌ‚chers, vignes), forestiers et deÌ coratifs, des rosiers en particulier, et diverses plantes ornementales. La Commune internatio- naliste a creÌ eÌ sa propre peÌ pinieÌ€re. En 2018, ont eÌ teÌ planteÌ s 2 000 arbres et produits 50 000 plans pour contribuer aÌ€ la reforestation tant des terrains de la commune que d’autres dans la reÌ gion de CiziÌ‚re. Notamment, elle soutient le ComiteÌ du Conserva- toire de la reforestation de la reÌ serve naturelle d’Hayaka preÌ€s de DeÌ‚rik, avec le projet de replanter 50 000 arbres en cinq ans sur les rives du lac Sefan.

EÌ videmment, ce processus de transformation vers une production agricole eÌ colo- gique rencontre des difficulteÌ s eÌ conomiques, climatiques, politiques, voire une reÌ sis- tance au changement des habitudes. Contre leur volonteÌ , pour assurer la production, des coopeÌ ratives ou des agriculteurs sont contraints, faute de produits sains disponi- bles adapteÌ s au sol local et aÌ€ la seÌ cheresse, d’utiliser des engrais chimiques qui polluent la terre, l’air et l’eau. Aussi, la Commune internationaliste propose-t-elle diffeÌ rents proceÌ deÌ s naturels d’enrichissement des sols.

Un chantier sans limite

AÌ€ l’agriculture eÌ cologique doit correspondre une industrie eÌ cologique, aÌ€ l’ideÌ e de ne pas deÌ truire l’environnement s’associe celle de ne pas piller les richesses naturelles (articles 9 et 11 du Contrat social). Ceci n’est pas une mince affaire quand elle concerne plusieurs millions d’habitants et que la ressource principale du pays est le peÌ trole. Aujourd’hui, le deÌ faut de raffineries modernes contraint au raffinage artisa- nal polluant et dangereux pour la santeÌ . Le Rojava n’a pas les moyens techniques et financiers pour eÌ viter ces deÌ sordres dans l’immeÌ diat mais, plus tard, la justice aura son roÌ‚le dans la construction d’« une socieÌ teÌ aÌ€ la fois deÌ mocratique et eÌ cologique  » (article 67). La loi lui en donnera les instruments et, d’ores et deÌ jaÌ€, « les actions qui heurtent la vie sociale et l’environnement sont consideÌ reÌ es comme des crimes  » (article 68).

L’eÌ tat des villes et villages laisse aÌ€ deÌ sirer tant sur leur aspect estheÌ tique que sur leur assainissement. Toutefois, un peu partout en Syrie du Nord, les municipaliteÌ s et reÌ gions ont deÌ cideÌ d’y remeÌ dier avec des projets d’embellissement et par le reÌ ta- blissement des infrastructures essentielles. Parmi celles-ci, la reÌ cupeÌ ration et le traitement des eaux useÌ es restent, pour la Commune internationaliste, une prioriteÌ , comme la collecte des deÌ chets probleÌ matique tant dans les villes que les campagnes.

Pour tous les inteÌ resseÌ s, la solution passe d’abord par un travail d’eÌ ducation de la population. Elle commencera deÌ sormais aÌ€ l’eÌ cole ouÌ€ les enfants seront eÌ veilleÌ s aux questions eÌ cologiques par une peÌ dagogie active, par exemple, en leur faisant cultiver un jardin qui ne sera pas une simple parcelle de terre mais un symbole de liberteÌ et le deÌ sir de reconstruire apreÌ€s les violences de la guerre.

En conclusion

Salvador Zana, ancien membre du comiteÌ eÌ conomique du canton de CiziÌ‚re, constate que « l’une des critiques le plus souvent exprimeÌ es dans les conseils de l’autonomie deÌ mocratique et ceux de la FeÌ deÌ ration deÌ mocratique de la Syrie du Nord est le manque de deÌ veloppement eÌ cologique  » mais que, malgreÌ les principes et reÌ solutions reÌ volutionnaires, « l’eÌ conomie n’a presque pas progresseÌ pour devenir eÌ cologique et durable. La principale raison eÌ tant la difficulteÌ de s’eÌ loigner de l’agriculture industrielle dans les conditions actuelles de guerre et d’embargo  ». Toutefois, la preÌ occupation eÌ cologique progresse dans la socieÌ teÌ . Il est, par exem- ple, observable que les bureaux de l’environnement des municipaliteÌ s ou les deÌ par- tements de l’environnement reÌ gionaux agissent pour remeÌ dier aÌ€ une situation par certains coÌ‚teÌ s catastrophique. Il reste que la Commune internationaliste du Rojava a encore bien du travail devant elle et de domaines aÌ€ explorer, ce dont elle a conscience.

Make Rojava green again permet de comprendre, en quelques pages, le roÌ‚le phare de l’eÌ conomie sociale et des coopeÌ ratives pour contribuer aÌ€ la construction d’une deÌ mocratie directe en Syrie du Nord. DeÌ mocratie directe que les institutions proto-eÌ tatiques de l’Administration autonome deÌ mocratique seraient tenteÌ es d’oublier tant elles sont absorbeÌ es par l’immeÌ diateteÌ d’assurer la seÌ curiteÌ et la vie quotidienne de la population, tant elles sont preÌ occupeÌ es par la situation geÌ opolitique pouvant faire craindre, aÌ€ tout moment, une invasion par l’armeÌ e turque ou celle d’Assad. Aussi, la Commune internationaliste appelle-t-elle aÌ€ la solidariteÌ internationale parce que « le monde peut apprendre du Rojava aÌ€ bien des eÌ gards, mais le Rojava a aussi beaucoup aÌ€ apprendre du monde  ».


Pierre Bance : Auteur d’
Un autre futur pour le Kurdistan. Municipalisme libertaire et confeÌ deÌ ralisme deÌ mocratique, Noir et Rouge, 2017, 400 pages.