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France-Tunisie : Tapis rouge - L’islamiste Rached Ghannouchi reçu par le gouvernement et les députés

vendredi 21 juin 2019, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/politique/l-islamiste-rached-ghannouchi-recu-par-le-gouvernement-et-les-deputes

Photo : Rached Ghannouchi (ici avec une cravate rouge), fondateur et président du parti islamiste tunisien Ennahdha, a été reçu au quai d’Orsay et à l’Assemblée nationale en mai dernier. - @sirasylla76

Tapis rouge
L’islamiste Rached Ghannouchi reçu par le gouvernement et les députés

Par Hadrien Mathoux

Publié le 19/06/2019 à 12:11

Le fondateur et président du parti islamo-conservateur tunisien Ennahdha a effectué une visite en France mi-mai, lors de laquelle il a rencontré une délégation parlementaire et le secrétaire d’Etat Jean-Baptiste Lemoyne. Côté français, on assume ces contacts diplomatiques en affirmant que s’afficher avec Ghannouchi ne conduit pas à le légitimer.

Du quai d’Orsay au palais du Luxembourg, de l’hôtel Matignon à l’Assemblée nationale… Rached Ghannouchi a été dignement reçu, courant mai, lors d’une visite de courtoisie en France qui l’a vu dialoguer avec le secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, Jean-Baptiste Lemoyne, le patron du Sénat, Gérard Larcher, un conseiller du Premier ministre Edouard Philippe ou encore les députés membres du groupe d’amitié France-Tunisie. Dans un premier temps, la rencontre organisée avec Jean-Baptiste Lemoyne est passée inaperçue, bien qu’elle ait été inscrite à l’agenda du secrétaire d’Etat à la date du 15 mai. C’est un tweet de la députée LREM Sira Sylla qui a attiré l’attention sur la tournée française de Ghannouchi, en faisant la promotion publique d’une audition centrée « sur les prochaines élections présidentielle et législatives, la jeunesse, les femmes, la lutte contre le terrorisme… ». L’élue de la 4e circonscription de Seine-Maritime est même allée jusqu’à citer le fondateur d’Ennahdha, en écrivant : « Ainsi que M. Rached Ghannouchi l’a affirmé, la lutte contre le terrorisme passe par le développement ».

L’exhumation des tweets de la députée, plus d’un mois après la rencontre au Palais Bourbon, a provoqué de vives réactions chez plusieurs figures laïques, agacées de voir le président du principal parti islamiste tunisien accueilli avec le sourire en France. « [Les membres d’Ennahdha] combattent l’égalité femmes-hommes », relève l’enseignante Fatiha Boudjahlat, auteure de Combattre le voilement. « Vous les recevez et leur donnez une légitimité qui met en danger les femmes en Tunisie. J’ai le plus grand mépris pour vous, vos actes, vos mensonges. Vos trahisons ». La journaliste et militante laïque Zineb El Rhazoui a également attaqué : « La députée LREM Sira Sylla (...) s’affiche sans complexe avec le fascisme islamique. Est-ce cela représenter le peuple français ? ».

Rached Ghannouchi, un islamiste contrarié

Nos huiles républicaines ont-elles oublié le pedigree du bonhomme ? Rached Ghannouchi est en effet connu pour être la tête pensante d’Ennahdha, parti politique tunisien islamiste et conservateur. Impliqué dans plusieurs actes de terrorisme dans les années 1980, lorsque le mouvement qu’il a fondé misait sur la violence et la clandestinité pour diffuser l’islamisme face au régime de Ben Ali, Ghannouchi a dû s’exiler de longues années hors de Tunisie. Il y est revenu en grâce en 2011 lors du Printemps arabe, qui a marqué le grand retour des héritiers des Frères musulmans dans le jeu politique tunisien. Par divers écrits et déclarations, le septuagénaire a laissé peu de doutes sur son adhésion à l’idéologie frériste, qui vise à islamiser tous les secteurs de la société… et pas seulement dans son pays. « Notre mission est l’islamisation de l’Occident », assure ainsi Ghannouchi dans l’ouvrage d’Antoine Sfeir, Les réseaux d’Allah. Concernant les femmes, le leader d’Ennahdha a également des positions tranchées : pour la polygamie, contre l’égalité des héritages, contre la mixité dans les écoles, contre le travail des femmes hors du foyer. Dans une vidéo publiée en 2012, il certifie que les salafistes ne sont « pas une menace pour la sécurité » de la Tunisie, saluant même la « nouvelle culture » qu’ils apportent.

Néanmoins, depuis le passage au pouvoir d’Ennahdha entre 2011 et 2014, le parti s’est considérablement modéré. Ayant accepté le jeu démocratique et renoncé à instaurer un califat islamique avant les premières élections, Ennahdha a même annoncé séparer religion et politique en 2016 en se définissant comme un parti de « musulmans démocrates ». Comment interpréter la position de Rached Ghannouchi aujourd’hui ? « C’est un conservateur qui comprend que le jeu politique ne se fait pas tout seul », analyse Haoues Seniguer, maître de conférences à l’IEP de Lyon et spécialiste de l’islamisme. « Il est obligé de prendre en compte les aspirations de la société tunisienne, plus sécularisée que dans d’autres pays musulmans, de donner des garanties sur le respect de certaines libertés publiques et de ne pas rompre les relations diplomatiques avec un certain nombre de pays occidentaux, dont la France ».

Lire aussi : Tunisie : le parti islamiste Ennahda rafle la majorité des mairies

Quant à Ennahdha, le chercheur le décrit comme un parti « islamo-nationaliste, qui défend la préservation d’une identité tunisienne reliée à une vision conservatrice de la religion musulmane ». N’hésitant pas à qualifier ses membres de « néo-frères musulmans : ils n’ont pas rompu avec l’héritage des Frères, mais ont actualisé certains aspects de cette idéologie face aux circonstances. Il est aujourd’hui impossible pour eux d’afficher leur volonté d’islamiser la société, d’instaurer la charia et un Etat islamique… même s’ils voudraient bien le faire, ils ne peuvent pas l’imposer. Ce sont des minimalistes à marche forcée ».

« Mes idées sont une chose, les relations officielles et diplomatiques en sont une autre »

Sans en faire des complices du djihadisme, l’idéologie portée par Ghannouchi et son parti en font tout de même des adversaires objectifs d’une République laïque. Fallait-il donc leur dérouler le tapis rouge ? Face aux critiques, Sira Sylla s’est justifiée sur Twitter : « Quoi qu’il puisse leur être reproché et jusqu’à preuve du contraire, ils ont été élus légitimement et sont partie prenante du gouvernement dans une coalition avec des destouriens (membre du parti libéral Destour, ndlr) héritiers de Bourguiba », a rappelé la députée LREM. « A ce titre, il est tout à fait légitime de les recevoir à l’Assemblée nationale (...), ce qui ne veut pas dire que nous sommes d’accord sur tout ! ».

Contacté par Marianne, Jérôme Lambert, député rattaché au PS et président du groupe d’amitié France-Tunisie, tient le même langage : « Dans tout mon engagement parlementaire, je ne cesse de rencontrer et discuter, débattre, avec des forces politiques dont je ne partage pas le point de vue... quelquefois aux antipodes de mes idées - y compris en France », revendique-t-il, expliquant que « la règle lors d’une visite organisée très officiellement dans notre pays par une délégation composée de parlementaires d’un pays ’ami’, est de les recevoir. Mes idées sont une chose, les relations officielles et diplomatiques en sont une autre ». En effet, si la France souhaite entretenir des relations diplomatiques avec la Tunisie, il sera difficile de garder les islamistes en dehors de l’équation. De là à les considérer comme des interlocuteurs légitimes pour discuter droits des femmes ou lutte contre le terrorisme, il y a peut-être une marge... Contacté, le cabinet du secrétaire d’Etat Jean-Baptiste Lemoyne n’a pour l’heure pas donné suite.