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« Le Maroc Noir. Une histoire de l’esclavage, de la race et de l’Islam »

mardi 2 juillet 2019, par siawi3

Source : https://entreleslignesentrelesmots.blog/2019/06/03/preface-de-catherine-coquery-vidrovitch-a-louvrage-de-chouki-el-hamel-le-maroc-noir-une-histoire-de-lesclavage-de-la-race-et-de-lislam/

Préface à « Le Maroc Noir. Une histoire de l’esclavage, de la race et de l’Islam » de Chouki el Hamel

lundi 3 juin 2019,

par Catherine COQUERY-VIDROVITCH

Préface de Catherine Coquery-Vidrovitch
à l’ouvrage de Chouki el Hamel :
« Le Maroc Noir. Une histoire de l’esclavage, de la race et de l’Islam »

Préface

L’ouvrage de Chouki el Hamel est exceptionnel à plus d’un titre. D’abord, il traite avec érudition, courage et lucidité un domaine jusqu’à présent peu abordé au Maroc et dans le monde musulman : l’existence et la pratique de l’esclavage dans ces sociétés, comme dans les autres, depuis un temps immémorial. Ensuite, parce que sa connaissance approfondie des archives et documents arabes, au premier chef du Coran dont il nous livre au passage une analyse précise, rend sa démonstration particulièrement convaincante. Enfin parce que le tout est conçu dans un questionnement permanent de la part du savant qu’il est, sans pour autant que son souci scientifique alourdisse la lecture. Ce livre si juste et criant de vérité se lit aussi comme un roman, l’étude est passionnante.

En effet, pour en arriver au cœur du livre : l’étonnante décision du sultan qui, au XVIIe siècle, décide de mettre ou remettre en esclavage tous les Africains noirs de son royaume, l’auteur en recherche tous les facteurs, replaçant l’épisode dans le flux de l’histoire ancienne aussi bien que dans le contexte immédiat. Cela nous vaut un premier chapitre éclairant où il questionne la notion d’esclavage, dans l’histoire du monde comme dans celle du Maroc. C’est entre autres l’occasion de rejeter un lieu commun qui traîne encore dans beaucoup d’esprits : l’idée d’un esclavage domestique « doux » par opposition à l’esclavage de traite marchandisé. Qui dit esclavage dit violence, puisque cette captivité se fait par la guerre, par le rapt, par toute forme de violence physique, qui enlève l’individu à sa société, et le traite par définition en inférieur dans celle qui s’en empare.

Dans un deuxième chapitre, l’auteur démonte un mécanisme insuffisamment expliqué par les autres spécialistes de la question : l’interaction originelle entre l’esclavage et la genèse des préjugés fondés sur la race et la couleur. On n’a pas, en effet, toujours souligné cette relation évidente : ne serait-ce que parce que l’esclavage est transmis par les liens du sang (par la mère en général, par le père dans l’islam, par la rupture avec les ancêtres du lignage en Afrique subsaharienne, bref par la généalogie), l’esclavage implique des idées racistes. L’auteur démontre aussi, dans un chapitre érudit reposant sur l’analyse des sourates qui évoquent l’esclavage, que, si le Coran se prête à de multiples interprétations, il suggère l’existence de l’esclavage préalable à l’islam et la nécessité d’y mettre fin. Mais l’esclavage ayant été, dans toutes les sociétés anciennes, l’instrument privilégié du pouvoir d’État, les grands conquérants de l’Islam ont rapidement négligé cet aspect. Les esclaves faisaient partie des vaincus. Il n’en est sans doute resté au Maroc que le fait qu’un enfant né d’une concubine esclave était reconnu libre si son père l’était, alors qu’avant ou ailleurs il fallait l’affranchir pour cela.

Le troisième chapitre, tout aussi important, remonte à l’histoire de la présence autochtone noire au Maroc, depuis ses origines, et des raisons de ce qu’il qualifie de « diaspora ». Les Ḥaraṭin, en général considérés comme des esclaves depuis toujours, seraient non pas originaires d’Afrique subsaharienne mais, en tous les cas depuis les temps antiques, du Maroc dans la vallée du Draa où ils auraient précédé les Amazighs et les Arabes conquérants donc dominants. Certains servirent de soldats, y compris dans la conquête de l’Espagne (Ibérie). Ils servirent aussi bien les Almohades que les Almoravides. En réalité, la variété des Noirs marocains résulte de l’imbrication incessante de l’histoire des conquêtes et du commerce entre le nord et le sud du Sahara qui se démultiplièrent au temps des grands empires de l’or du Soudan occidental, en contact bientôt aussi bien avec la Méditerranée qu’avec l’Atlantique. Ainsi, les événements au Maroc, dans leur rapport à la dynamique du commerce atlantique, furent décisifs dans l’orientation vers le futur d’un monde atlantique globalisé. La diversité des peuples des régions atlantiques et des frontières sahariennes constituait en effet un monde cosmopolite, forgé dans le creuset des échanges culturels, de l’hybridation raciale et des alliances politiques, mais aussi de la violence, de l’asservissement, de la colonisation et de la guerre.

On en arrive alors à l’épisode historique essentiel qui constitue le cœur de l’ouvrage. À la fin du XVIIe siècle, le sultan alaouite Moulay Isma‘il (r. 1672-1727) initia une campagne pour asservir tous les Noirs, qu’ils soient musulmans ou non, dans le but de créer une armée royale sur le modèle janissaire. Notons que, au temps de Moulay Isma‘il, de l’autre côté de l’Atlantique, le racisme anti-noir s’accentuait à la mesure de l’extension des plantations esclavagistes sucrières du nouveau monde. Les événements tragiques entourant l’asservissement de Marocains noirs libres n’ont pas été une retombée due au hasard, mais plutôt le produit d’un comportement raciste codé par la couleur, dans le cadre d’une discrimination arabo-berbéro centrée. Ce racisme a joué un rôle important dans la décision d’asservir tous les Noirs du Maroc, y compris les musulmans noirs libres, et soutenue par de nombreux ‘ulema afin de légitimer cet esclavage de Noirs libres, et de saper l’opposition à ce projet. Il a joué un rôle non moins important dans l’intensification du trafic négrier entre le sud et le nord du Sahara, qui va connaître son point culminant au XIXe siècle, au moment des grands jihads ouest-africains.

La justification pour cette opération d’asservissement a aussi trouvé son origine dans des préjugés antérieurs à l’islam, qui n’avaient pas disparu même face aux interdictions explicites vis-à-vis de l’asservissement de musulmans contenues dans le Coran. La couleur de peau redevint le critère pour ceux qui étaient esclaves au service du sultan. Cette irruption d’une idéologie raciste de l’esclavage a été le produit d’une discrimination culturelle profondément ancrée, et a constitué l’instrument d’un jeu de relations de pouvoir. En fin de compte, il s’agissait d’un racisme religieux à code couleur : Moulay Isma‘il a fondé sa légitimation de la rétention des Noirs en esclavage, bien qu’il sache qu’ils étaient islamisés, assimilés, et intégrés dans la culture dominante, sur leur prétendu statut originel d’esclaves, et leur passé païen. Le projet du sultan était centré sur la généalogie des Noirs plutôt que sur leur statut religieux en vigueur, insinuant par là leur appartenance à une race fixe et par conséquent leur place dans la société marocaine.

Ce faisant, l’ouvrage pose, on le voit, un problème dépassant ce seul épisode, bien que celui-ci soit analysé avec la plus grande précision. Je vous laisse découvrir les perspectives de cet ouvrage magnifique, qui démontre l’importance, encore dans le monde contemporain, de tous les héritages de l’histoire.

Catherine Coquery-Vidrovitch

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Présentation de l’éditeur

Un livre qui fera date vient d’être traduit en français par les éditions « La Croisée des Chemins » (Casablanca) qui confirment leur politique éditoriale de qualité.

Chouki El Hamel est aujourd’hui professeur d’histoire à l’Arizona State University, il a obtenu son doctorat à la Sorbonne.

Le Maroc Noir est la traduction de Black Morocco : A History of Slavery, Race and Islam paru en 2013 (Cambridge University Press).

Dans un pays auquel l’UE sous-traite le soin de bloquer les migrants subsahariens, et où se développe un racisme anti noir, l’esclavage (tombé en désuétude au cours du XXe siècle), constitue un « passé qui ne passe pas ». La parution du Maroc Noir, en dehors des cercles académiques, accompagnées de recensions, ou d’entretiens de Chouki el Hamel dans les médias marocains constitue une rupture avec les silence gênés ou l’euphémisation jusqu’ici de mise sur l’esclavage et la traite transsaharienne.

Néanmoins, pour des lecteurs européens peu au fait de l’histoire marocaine, l’intérêt principal du livre tient dans la manière magistrale dont Chouki el Hamel expose les interactions réciproques de l’esclavage, de la racisation d’une population, du genre et de l’islam dans un cas différant sur des aspects essentiels des interactions entre l’esclavage, la race, le genre et le christianisme aux Amériques.

Le Maroc Noir, La croisée des Chemins, Casablanca 2019, 512 pages, 24€ Soddil diffusion