Subscribe to Secularism is a Womens Issue

Secularism is a Women’s Issue

Accueil > fundamentalism / shrinking secular space > En Hongrie, une nouvelle milice d’extrême droite anti-Roms

En Hongrie, une nouvelle milice d’extrême droite anti-Roms

mardi 9 juillet 2019, par siawi3

Source : http://www.slate.fr/story/179286/hongrie-extreme-droite-anti-roms-notre-patrie-milice-legion-nationale?utm_source=ownpage&utm_medium=newsletter&utm_campaign=daily_20190709&_ope=eyJndWlkIjoiZWU1YTU1MWQyNmQzMmYxMmE0MzMyZDY4NmJjYmFiMmUifQ%3D%3D

En Hongrie, une nouvelle milice d’extrême droite anti-Roms

Hélène Bienvenu

8 juillet 2019 à 8h28

Le leader extrémiste de Notre patrie, László Toroczkai a créé Légion nationale, une milice censée lutter contre la « criminalité tsigane ».

Photo : La manifestation a attiré près de 300 personnes à Törökszentmiklos, principalement des hommes. Le parti a réalisé son meilleur score aux européennes dans cette ville : 14,9%. | TD

« À Törökszentmiklós, le parquet, la justice ont assisté jusqu’au bout ces terroristes tsiganes […] en les laissant en liberté pendant des années […]. Nous, on est là pour défendre nos compatriotes hongrois que l’État ne défend pas. Nous sommes là pour les criminels tsiganes ! », lâche László Toroczkai le 21 mai sur la place principale de Törökszentmiklós.

László Toroczkai, l’instigateur

Ce quadragénaire en chemise claire et doudoune noire épilogue sur une affaire récente impliquant un membre de la communauté rom de cette ville située à l’est de la Hongrie. Vraisemblablement sous l’emprise de la drogue, l’homme avait violemment passé à tabac plusieurs personnes à deux occasions. Des faits qui ont choqué la Hongrie après qu’une vidéo a circulé sur les réseaux sociaux, révélant cette toute dernière attaque.

L’intéressé, qui avait été préalablement relaxé par la justice, a fini par être placé en détention provisoire. Dans cette petite ville de 20.000 habitants, il n’en fallait pas plus pour relancer les tensions entre les Roms et non-Roms, volontiers instrumentalisées par László Toroczkai.

Photo : Un enfant accompagne ses parents à l’inauguration de la milice d’extrême droite hongroise Légion nationale. Ils font partie des toutes premières recrues de la formation. | TD

À LIRE AUSSI La Hongrie court après ses fantômes nazis

« Terreur tzigane »

Son parti d’extrême droite Notre patrie (Mi Hazánk) n’aurait pas pu rêver meilleur meeting de campagne pour les élections européennes que ce rassemblement « contre la terreur tsigane ». De quoi décrocher un score honorable aux élections européennes du 26 mai dernier (3,3% dans le pays et 15% à Törökszentmiklós), après moins d’un an d’existence pour la formation politique.

« Grâce à des associations de défense des droits des Roms et avec la participation de mafias criminelles tsiganes, ils ont pu venir aujourd’hui et ils menacent au quotidien tous les Hongrois […]. Ils veulent se distinguer des Hongrois, former une nation à part avec leur langue et leur drapeau […], ils préparent un nouveau Trianon », continue László Toroczkai. « Trianon » : le mot-clé est lâché…

Les quelques centaines de personnes présentes dans l’assemblées exultent timidement, encadrées par au moins autant de policiers. Trianon, ça fait forcément tilt dans une foule comme celle-là, animée par des sentiments nationalistes. Après tout, la perte des deux-tiers du territoire de la Grande Hongrie, suite à la Première Guerre mondiale et au traité de Trianon, reste une tragédie historique pour une bonne partie de la population hongroise.

Ce registre, László Toroczkai le connaît bien, lui qui a fondé en 2001, le « Mouvement de jeunesse pour les soixante-quatre comitats », une mouvance nationaliste qui n’a pas manqué d’en découdre avec les forces de l’ordre lors des émeutes anti gouvernementales de 2006 à Budapest. Ce même mouvement a même été jusqu’à se mêler à un rassemblement néonazi de la capitale hongroise en 2012.

Alors que les ponts avaient été coupés ces dernières années entre Toroczkai et les groupuscules nationalistes les plus extrêmes, l’heure semble au grand rabibochage à Törökszentmiklós.

À LIRE AUSSI La Hongrie, le pays où la stratégie à la Buisson fonctionne

Du Jobbik à Mi Hazánk

Quelques militant·es du « Mouvement de jeunesse des soixante-quatre comitats » ont fait le déplacement avec leurs drapeaux. « L’armée des brigands » [la Betyársereg] est aussi venue avec ses crânes rasés et ses polo noirs barrant l’accès à l’estrade et n’hésitant pas à s’aligner face aux activistes du camp d’en face, brandissant des portraits de Roms disparus dans la Shoah.

On avait pourtant presque cru László Toroczkai, un temps rangé, en bon père de famille et cultivateur de patate douce dans le village d’Ásotthalom –jusqu’en 2015, avant que la crise des réfugié·es ne s’invite entre les fermes éparses de son village en lisière de la Serbie.

C’est comme un retour aux origines du Jobbik que László Toroczkai souhaite avec ce nouveau parti.

On le savait plus radical que le Jobbik, le parti d’extrême droite hongroise. Longtemps, il s’était abstenu d’en détenir la carte. Mais les dernières élections législatives de 2018 ont entériné définitivement sa rupture avec le parti en déconfiture, trop « assagi » pour son noyau dur.

László Toroczkai finira par rallier les nationalistes déçus du Jobbik pour fonder Notre patrie assouvissant à l’occasion ses ambitions électorales. C’est en quelque sorte un retour aux origines du Jobbik que ce chef de file souhaite avec ce nouveau parti.

À LIRE AUSSI Comment le parti d’extrême droite Jobbik a colonisé la Hongrie

Clotûre anti-immigration

La formation milite pour le réintroduction de la peine de mort, du service militaire, la tenue d’une référendum sur le maintien du pays dans l’Union européenne (UE) et dispose d’un comité dédié aux « affaires tsiganes ».

Avec sa logorrhée non policée, László Toroczkai a toujours aimé jouer la provoc’. C’est à lui qu’on doit l’idée d’ériger une clôture anti-immigration à la frontière hongroise mise en place par le Premier ministre Viktor Orbán en 2015.

En 2017, il passait un second arrêté municipal interdisant le port de la burqa et du niqab sur sa commune, où a priori aucune personne d’obédience musulmane ne réside, après une première tentative infructueuse retoquée par la cour constitutionnelle. Il y bannit par la même occasion toute propagande pro-mariage homosexuel.

Pendant que László Toroczkai s’affiche sur l’estrade en compagnie des figures les plus en vue de l’extrême droite hongroise, 2 kilomètres plus loin la communauté rom de Törökszentmiklós vit dans la peur.

Photo : Le quartier rom se trouve au bout de la petite ville. Ici, pas de routes bitumées, ni de gaz. La plupart des habitants de la ville évite le secteur. | TD

Le leader de Notre patrie avait pour objectif de venir parader dans ce quartier de la ville où résident quelques 2.000 personnes hongroises d’origine rom. La police ne lui en a finalement pas laissé l’occasion, confinant sa manifestation au centre-ville de la bourgade.

À LIRE AUSSI Un leader d’extrême droite hongrois propose de créer une liste des juifs

Souvenir des attentats anti-Roms

Ce même soir, la communauté rom a préféré se recueillir en hommage à six des leurs froidement assassiné·es il y a dix ans lors d’une série d’attentats visant les personnes d’origine rom de Hongrie. À 100 kilomètres de Törökszentmiklós le petit Robi, 4 ans, et son père avait perdu la vie lors d’une attaque au cocktail Molotov dans le domicile familial, soigneusement exécutée par trois néonazis hongrois, condamnés à perpétuité en 2013 (le quatrième comparse avait lui écopé de treize ans de prison).

Photo : Cette grand-mère rom s’inquiète pour sa famille. La manifestation d’extrême droite lui a rappelé la série d’assassinats ciblant des personnes issues de sa communauté qui ont eu lieu en 2008 et 2009. | TD

Cette tragédie, Rolanda*, 53 ans et son mari Janos s’en souviennent comme si c’était hier. Le couple redoute que le recours à des outils sémantiques tels que la « criminalité tsigane » ne produise les mêmes effets alors même que si la situation politique semble moins tendue qu’à l’époque.

Le couple craint que la « Légion nationale » appelée de ses vœux par László Toroczkai (qui n’a pas encore d’existence légale) ne réincarne l’ancienne Magyar Gárda. Cette milice d’autodéfense non armée avait procédé à plusieurs marches intimidantes dans les quartiers roms du pays avant d’être dissoute par la justice en 2009, deux ans après sa formation.

« Au nom de quoi Toroczkai peut-il dire que nous sommes des rats et qu’il faut en finir avec vous ? Il a voulu venir avec son armée ici. Tous les Roms sont un problème pour lui », s’exclame Rolanda depuis le salon de sa modeste maison sans crépis.

Photo : Le parti a annoncé à Törökszentmiklos le lancement d’une nouvelle « milice d’autodéfense » contre les personnes roms : la Légion nationale. | TD

« Il veut faire comme en 2008-2009, comme du temps de la Magyar Gárda. À Tatárszentgyörgy où ils ont défilé en 2007, il a bien réussi : c’est là qu’ont été assassinés le petit Robi et son père. Depuis, ils sont devenus Mi Hazánk. Ils veulent terroriser la population. Il a dit qu’il serait là tous les jours à Törökszentmiklós en cas de besoin », continue l’époux de Rolanda.

« On ne veut pas d’assassinat ici. On vit nombreux, ce sont dix personnes qui risquent d’être tuées d’un coup. On ne veut pas de guerre. Eux, c’est ce qu’ils veulent. Nous sommes très centrés sur notre famille et nos enfants. Dieu a crée les Hommes pour que chacun ait sa place, pas juste László Toroczkai ! C’est aux autorités et au tribunal de décider qui est en tort : pas à Toroczkai ! », argumente Rolanda qui sert un café bouillant sur son sofa fatigué.

À LIRE AUSSI Dis, Viktor Orbán, c’est quoi au juste l’« illibéralisme » ?

« Enfants tout blonds »

C’est dans cette petite maison que le couple vit avec plusieurs de ses enfants et une partie de ses quinze petits-enfants. Rolanda touche des allocations pour sa mère malade dont elle s’occupe ; son mari est actuellement en invalidité. Le couple a longtemps travaillé à l’usine, comme tout le monde ici et ramasse aujourd’hui occasionnellement des fraises dans les champs ou serre quelques boulons dans les usines d’Audi à Györ, à 250 kilomètres de là.

Leur quotidien, comme celui de près des 900.000 Roms vivant en Hongrie (9% de la population) est émaillé de discriminations et de ségrégation à l’école. Depuis la chute du communisme nombre de personnes d’origine rom se sont retrouvées sans emploi après la fermeture des usines et vivent depuis dans une grande précarité.

« Mes petits-enfants sont à moitié hongrois. Je suis censée faire quoi : leur tirer une balle ? »
Rolanda, 53 ans, Rom

À la campagne, les tensions sont parfois vives avec les non-Roms. On les accuse de rixes et menus larcins. « La dernière fois que je suis venue pour passer un entretien d’embauche, comme par hasard la place venait d’être pourvue. C’est sans doute ma couleur de peau… », raconte Rolanda qui assure vivre en bonne harmonie avec les personnes hongroises non-roms.

Sa fierté, c’est d’ailleurs sa descendance issue de mariages mixtes : « Regarde, j’ai des petits-enfants tout blonds, ils sont à moitié hongrois. Je suis censée faire quoi : leur tirer une balle ? », lance-t-elle ironiquement.

*Le prénom a été modifié