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France : « Islamophobie » ? : « La liberté de critiquer une vision du monde »

« L’accusation de racisme et les injures publiques qui l’accompagnent ne me feront pas taire. » Pena Ruiz

mardi 3 septembre 2019, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/09/02/henri-pena-ruiz-la-liberte-de-critiquer-une-vision-du-monde_5505311_3232.html


Henri Pena-Ruiz : « La liberté de critiquer une vision du monde »

02.09.19


Le contexte : A l’université d’été de La France insoumise (LFI) à Toulouse, le 23 août, le philosophe Henri Pena-Ruiz, lors d’une conférence intitulée « Les trois boussoles de la laïcité », sujet dont il est un spécialiste reconnu, a tenu des propos qui ont relancé le débat sur la notion d’islamophobie et l’ont placé au centre d’une polémique. « On a le droit d’être athéophobe comme on a le droit d’être islamophobe. En revanche, on n’a pas le droit de rejeter des hommes ou des femmes parce qu’ils sont musulmans », a-t-il déclaré, avant de répéter : « On a le droit d’être athéophobe, comme on a le droit d’être islamophobe, comme on a le droit d’être cathophobe. » Répercutée sur les réseaux sociaux, la formule « On a le droit d’être islamophobe », isolée du contexte, a déclenché des tensions au sein même de LFI et de ses soutiens. Membre du collectif La vérité pour Adama, Youcef Brakni a annoncé qu’il prenait ses distances avec LFI. Madjid Messaoudene, élu PCF à Saint-Denis, a jugé « choquants » les propos du philosophe, « car l’islamophobie, c’est l’hostilité aux musulmans et à l’islam ».

TRIBUNE Henri Peña-Ruiz

Philosophe, écrivain, maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris, auteur notamment du « Dictionnaire amoureux de la laïcité » (Plon, 2014).
Le philosophe est au centre d’une polémique sur ses propos à l’université d’été des « insoumis ». Il s’explique dans une tribune au « Monde ».

Tribune.Fr Les mots font mal quand ils visent la personne et la blessent par principe, parce qu’il s’agit ainsi de la salir pour disqualifier ses propos. Mais en vain. Petit retour sur les faits. Le 23 août, à Toulouse, j’ai fait une conférence devant les « insoumis » et les « insoumises », à l’invitation de mon ami Adrien Quatennens. J’ai rappelé la dimension émancipatrice de la laïcité, idéal conquis à rebours non des religions mais de leur dérive en volonté d’emprise sur les corps et les consciences. Chemin faisant, j’ai formulé la ligne de démarcation entre le propos raciste, qui vise et atteint les personnes comme telles, et la critique des religions, qui vise et atteint des doctrines et non des êtres. Loin de m’enliser dans une querelle de mots, il s’agissait pour moi de renforcer le combat contre le racisme en le distinguant nettement de ce qu’il n’est pas. Lors du débat, aucune objection ne fut formulée. Le sale boulot allait venir, après, par un charcutage de mes propos destiné à me tuer moralement.

Islamophobie, judaïsmophobie, cathophobie, athéophobie ne relèvent pas du racisme, mais de la liberté de critiquer une vision du monde. Voire de la rejeter vivement. Le suffixe phobie, hélas accrédité dans l’opinion, n’est pas très pertinent car il pathologise cette liberté. Reste que si la « phobie », comme peur débouchant sur le rejet, se manifeste par la mise en cause des personnes comme telles, du fait de leur conviction ou tout simplement de leur être, elle entre dans le champ du délit, qu’il faut combattre par la loi. L’arabophobie, la musulmanophobie et la judéophobie sont des racismes qui s’en prennent aux êtres humains comme tels. L’homophobie est un délit, car elle vise également une personne pour ce qu’elle est. Le racisme antimusulman, à distinguer du rejet de l’islam, est un délit là encore parce qu’il vise et atteint les personnes et non leurs croyances. La jurisprudence consacre la distinction évoquée, à rebours de dictionnaires si peu rigoureux qu’ils ne distinguent même plus le rejet des croyances et celui des personnes.

La liberté de croire doit être respectée, mais la croyance elle-même ne peut prétendre l’être. Dire qu’une personne se confond avec sa croyance, c’est consacrer le fanatisme. C’est en effet nier la distance à soi qui fonde en société la tolérance à l’égard de toute opinion différente. Et qu’on ne vienne pas me dire que les opprimés sont incapables d’une telle distance. Ce serait faire dériver la compassion en condescendance. Surtout, combattons l’oppression elle-même en brisant ses ressorts. Oui au curriculum anonyme pour déjouer les discriminations à l’emploi ou au logement. Oui aux cours d’instruction civique pour éradiquer le racisme et rappeler, entre autres, que le terme race n’est pas pertinent pour les êtres humains. Oui à la déconstruction de l’idéologie dominante, dictée ad nauseam par les nantis, dont les idées sont souvent filles de leurs intérêts.

La lutte contre le racisme a été et reste un des axes essentiels de ma vie, à côté de mon combat pour la laïcité, pour la justice sociale et pour la refondation écologique. La belle idée de République se trouve à la confluence de ces engagements, car le bien commun (res publica), c’est justement l’état de droit qui assure à toutes et à tous la liberté de choisir sa conviction et son mode d’accomplissement. L’égalité de traitement va de pair avec une telle liberté. « Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition » (Montaigne). A rebours du communautarisme qui n’unit qu’en soumettant à des traditions particulières souvent rétrogrades, la République unit par des droits égaux qui émancipent, à condition de jouir des moyens qui les rendent crédibles. C’est pourquoi Jaurès la voulait sociale et pas seulement laïque. Perdre de vue cette idée, par exemple en attribuant à la laïcité des inégalités imputables aux rapports sociaux, c’est se tromper de diagnostic. C’est ce qui se passe quand les Indigènes de la République veulent voir dans la laïcité un « racisme d’Etat ». La hargne ainsi déversée sur l’idéal laïque relève d’une méprise. Elle est dictée par une passion triste qui congédie toute raison.
Les femmes, les homosexuels, les athées, entre autres, savent ce que doit leur émancipation à l’affranchissement de la loi civile par rapport à une loi religieuse qui trop souvent sacralisa des usages rétrogrades. Ce n’est pas pour rien que dans son livre « La Guerre civile en France » Karl Marx a félicité les communards de Paris d’avoir séparé l’Eglise et l’Etat en 1871. Ce n’est pas pour rien non plus qu’il fit du combat contre le racisme, aux USA, un devoir du prolétariat. La classe ouvrière, disait-il, est une classe universelle, en ce sens qu’en se libérant de l’exploitation capitaliste, elle libère toute l’humanité. Dans son sillage, Nelson Mandela, lui aussi combattant universaliste, refusa d’inverser la domination des Blancs sur les Noirs dans un apartheid à l’envers.

Ceux qui aujourd’hui me calomnient ont cru pouvoir substituer l’injure publique à l’argumentation, l’insulte passionnée à la raison. Aveu de faiblesse. Ils se dispensent de penser. Raison de plus pour défendre et illustrer, plus que jamais, les causes qui me sont chères. Ma boussole ? La « tradition des opprimés » chère à Walter Benjamin. On mesure le degré de civilisation des sociétés au sort qu’elles réservent aux plus démunis. Insoumis je suis et insoumis je resterai.

Henri Peña-Ruiz (Philosophe, écrivain, maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris, auteur notamment du « Dictionnaire amoureux de la laïcité » (Plon, 2014).)