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Algérie : L’escalade de l’intimidation

lundi 23 septembre 2019, par siawi3

Source : https://www.elwatan.com/chronique-de-a-merad/vu-a-la-tele-lescalade-de-lintimidation-19-09-2019

L’escalade de l’intimidation

A. Merad

19 septembre 2019 à9 h 00 min

Invité àparler des problèmes de la santé dans une récente émission matinale de la télé publique, un médecin àpréconisé une solution radicale pour assainir ce secteur : « Il faut un hirak àla santé », a-t-il répondu avec toute la sincérité qui le caractérise, sans savoir que sa petite allusion au mouvement populaire de contestation allait créer une très grande gêne auprès de l’animateur qui s’attendait àtout sauf àune telle comparaison.

Ce dernier, visiblement déstabilisé, a d’ailleurs tenu àrectifier le tir en suggérant àson interlocuteur qu’il aurait mieux fallu opter pour une autre formulation car celle choisie n’était apparemment pas la bienvenue sur le plateau. Pourquoi rappeler cet échange pour le moins anodin, sinon pour relever le grave recul éthique accusé par la télévision étatique concernant sa mission de service public et l’obséquiosité qu’elle exprime pour l’assumer devant des milliers de téléspectateurs. Ainsi, non contents de bannir toute information ayant un rapport avec le mouvement populaire qui avec la foi de son pacifisme et deux jours par semaines tente de défendre la dignité des Algériens face àun régime despotique, non contents de déformer et de dévaloriser la substance même de cette révolution, les responsables de l’institution médiatique nationale en arrivent aujourd’hui àbannir carrément le mot « hirak » du langage usuel.

Cela donne une idée précise sur les instructions qui ont été adressées aux journalistes et aux animateurs pour faire en sorte que cet intitulé si controversé et qui rassemble des millions d’Algériens pour une cause commune ne puisse en aucune manière représenter une option positive. Implicitement, la fonction révolutionnaire du hirak est reconnue désormais dans l’imaginaire des gens, sinon le médecin ne l’aurait pas citée comme exemple àprendre, mais dans l’espace clos de la télévision nationale elle prend une dimension tellement subversive que la seule manière qui reste pour la contrer c’est de l’ignorer. Museler le hirak par la censure phonétique, c’est plus fondamentalement et par extension un tour de vis encore plus serré qui a été instruit dans les états-majors du pouvoir pour neutraliser la liberté de parole et d’opinion.

Jamais peut-être la liberté d’expression dans notre pays n’a été soumise àun verrouillage aussi drastique, aussi fou que depuis ces derniers temps qui ont vu le mouvement populaire monter en puissance pour imposer sa volonté de changement àun régime en fin de règne qui tente désespérément de se reproduire par la brutalité. Au point où la période Bouteflika paraît moins fulgurante avec les espaces de liberté laissés àl’opposition, certes réduits et mis sous haute surveillance, mais qui permettaient un tant soit peu au personnel politique de critiquer, souvent violemment le pouvoir sans risque de se retrouver en prison.

Aujourd’hui, ces espaces de liberté en question se réduisent comme une peau de chagrin. La politique d’intimidation adoptée, le système de terreur mis en application, notamment depuis que le projet de l’élection présidentielle a été mis en branle font que toute voix portant discordance contre le discours officiel, toute manifestation allant dans le sens de la contestation représentent des dangers pour l’ordre établi et sont donc passibles de sanctions pénales. C’est dans cette optique stratégique pour réduire au silence les voix influentes du mouvement insurrectionnel que de nombreux leaders politiques, et des manifestants classés comme « activistes » patentés ont été arrêtés et mis en détention provisoire.

Toutes ces personnalités dont la notoriété militante est devenue grandissante au sein du hirak ont été conduites devant les tribunaux pour des raisons politiques, en dépit du fait que leurs manifestations publiques aient été marquées du sceau du pacifisme. Ainsi, nos prisons se remplissent de détenus d’opinion dont le seul tort est d’être en désaccord avec les thèses du pouvoir militaire, et ce, contrairement àce qu’affirment les représentants du régime qui considèrent toute expression opposée comme une manigance contre l’Etat. Un complot ourdi. D’ailleurs, on va plus loin en qualifiant désormais de traître àla patrie tout manifestant du hirak qui rejette le programme électoral de sortie de crise élaboré par le commandement militaire.

Les Algériens qui ont une opinion différente et qui ont un avis àdonner sur le devenir de leur pays sont avertis. Ils doivent s’aligner ou alors subir les foudres d’une répression de plus en plus ouverte, qui va crescendo au rythme de la mise en place du projet électoral, et en fonction du rapport de force qui évolue entre le sérail et l’intensité révolutionnaire de la mobilisation populaire. Les arrestations massives des manifestants dans la capitale et les grandes villes qui assurent le relais témoignent de la détermination du régime et de son obsession àvouloir « mater » le mouvement pour qu’il n’aille pas plus loin, c’est-à-dire perturber l’élection présidentielle. L’intimidation, les tentatives de division, la diabolisation ayant été des opérations infécondes, c’est donc le passage àla manière forte qui est emprunté pour casser la dynamique révolutionnaire.

De nombreux témoignages ont été publiés pour dénoncer les abus du pouvoir et dire surtout que devant la volonté populaire, la machine répressive aussi virulente soit-elle ne peut détruire aussi facilement un processus révolutionnaire qui s’est déjàancré dans les esprits. De nombreux intellectuels, universitaires, sociologues, politologues, ont averti le pouvoir sur les erreurs commises en ne prenant pas en charge les revendications du peuple. Mais rien n’y fit. Le sérail tient fermement àsa logique qui, selon les observateurs avertis, s’avère suicidaire làoù la raison doit prévaloir. Le fait d’opter pour la coercition aveugle est pour ces derniers un signe de panique qui ne peut engendrer que crispation, renfermement sur soi et donc de fausses solutions.

L’Algérie a plus que jamais besoin d’apaisement, de clarté, de discernement et d’un vrai dialogue pour se libérer de ses démons. Les voix qui hurlent leur détresse ont besoin qu’on les écoute et qu’on les laisse s’exprimer en toute liberté. Les étouffer par la violence, c’est étouffer la démocratie. Or, c’est la démocratie réelle, authentique, rassembleuse qui est réclamée par la majorité du peuple, dont l’élection d’un président ne représente qu’une étape importante dans la nouvelle vie sociétale àlaquelle il aspire.