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En Tunisie, « les politiques sont démonétisés »

samedi 5 octobre 2019, par siawi3

Source : http://www.lefigaro.fr/international/sophie-bessis-les-politiques-sont-demonetises-20191004

En Tunisie, « les politiques sont démonétisés » En Tunisie, « les politiques sont démonétisés »

Sophie Bessis : « La Tunisie vit dans le monde de MM. Trump, Bolsonaro, Orban… Nous constatons l’épuisement de la classe politique classique, alors que la montée des inégalités fait le jeu des populistes. »

Par Thierry Portes

Mis à jour le 04/10/2019 à 19h34 | Publié le 04/10/2019 à 18h19

INTERVIEW - L’historienne franco-tunisienne Sophie Bessis, qui vient de publier une Histoire de la Tunisie. De Carthage à nos jours (Éditions Tallandier), décrit comment ces élections s’inscrivent dans la période ouverte en 2011.

LE FIGARO.- Comment analysez-vous les résultats du premier tour de l’élection présidentielle et l’actuelle situation électorale tunisienne ?

Sophie BESSIS. - Une nouvelle séquence, totalement différente de ce qui s’est passé depuis 2011, vient de s’ouvrir en Tunisie. Deux exigences s’étaient manifestées lors de la révolution : l’une sociale, portée par la jeunesse déshéritée des régions pauvres, qui avait enclenché le mouvement en réclamant plus de justice et de dignité, et qui exigeait la fin de la corruption systémique du régime. De son côté, l’opposition politique à Ben Ali réclamait l’établissement d’une démocratie respectueuse des libertés publiques et individuelles. Ces aspirations portées par des acteurs différents ont convergé pour réclamer le départ de Ben Ali.

Arriva ensuite connu l’épisode calamiteux de la « troïka », l’alliance au pouvoir qu’avait constituée Ennahdha, avec le CPR et Ettakatol. Il n’y a pas eu le début du commencement d’une prise en charge de la question sociale. Ennahdha avait un objectif prioritaire : mettre la main sur l’appareil de l’État. Des dizaines de milliers d’emplois ont été créés dans la fonction publique ; des militants du parti devenu hégémonique ont obtenu des indemnisations énormes en compensation de leurs années de prison et bénéficié de reconstitutions de carrière au plus haut niveau de l’État. Ennahdha a appris très vite à se servir !

[( « Durant les cinq années de la présidence de Béji Caïd Essebsi, la situation sociale n’a cessé de se dégrader. Les couches les plus défavorisées et la classe moyenne ont été fortement touchées. »)]

La « troïka » a de surcroît fait preuve d’une complaisance suspecte à l’égard des djihadistes.Après l’assassinat de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahmi en 2013, Mehdi Jomaa a dirigé un gouvernement non partisan jusqu’aux élections générales de 2014. Lors de ces scrutins, les partis de la « troïka », à commencer par le plus puissant, Ennahdha, ont perdu des centaines de milliers d’électeurs qui les ont sanctionnés.

Ensuite, durant les cinq années de la présidence de Béji Caïd Essebsi, la situation sociale n’a cessé de se dégrader. Les prix se sont envolés. Les couches les plus défavorisées et la classe moyenne ont été fortement touchées. L’industrie a commencé à dépérir. On produit moins, on importe plus, notamment des biens venant de Chine ou de Turquie ; c’est désormais l’import-export qui rapporte le plus, et le lobby des importateurs est devenu plus puissant que celui des producteurs. La classe politique s’est retrouvée démonétisée. D’où le vote sanction constaté au premier tour de la présidentielle.

La Tunisie semble à son tour gagnée par le populisme…

Le pays est entré en démocratie au moment où celle-ci se fragilisait dans le monde sous les coups d’un néolibéralisme porteur des pires inégalités. À la mort du président Caïd Essebsi, le processus démocratique n’a toutefois pas été interrompu, et les institutions ont fonctionné. Mais la Tunisie vit dans le monde de MM. Trump, Bolsonaro, Orban… Nous constatons l’épuisement de la classe politique classique, alors que la montée des inégalités fait le jeu des populistes.

Kaïs Saïed est intègre, mais certaines de ses propositions ne sont pas sans rappeler l’État des masses de la Djamahiriyya de Kadhafi !

D’où ce duel au second tour de la présidentielle entre Nabil Karoui, un homme qui a des problèmes avec la loi, et s’est attiré la sympathie des plus pauvres en leur faisant l’aumône ; et Kaïs Saïed, un personnage énigmatique qui développe également un discours populiste, entre conservatisme sociétal et dégagisme politique. L’homme est intègre, mais certaines de ses propositions ne sont pas sans rappeler l’État des masses de la Djamahiriyya de Kadhafi ! Ce résultat est dû à la médiocrité de la classe politique tunisienne, qui a, y compris l’opposition à Ben Ali, une culture d’ancien régime. Ajoutez les guerres d’ego, des partis sans programme, inspirés soit par le néolibéralisme soit par l’archéomarxisme, et en réalité seulement obnubilés par un horizon électoral à court terme…

Que risque-t-il d’advenir ?

Avec Nabil Karoui comme avec Kaïs Saïed, nous risquons d’assister à un démantèlement de l’État. Ce qui est grave, car en Tunisie, comme en France, l’État a en grande partie fait la nation. Bourguiba avait sacralisé l’État jacobin centralisateur ; Ben Ali l’a ensuite détourné par la corruption systémique que monopolisait sa famille ; aujourd’hui, l’État s’est encore affaibli car la corruption s’est démocratisée. Les grands patrons de l’économie parallèle ont la main sur lui. Déjà le sud du pays n’obéit plus à Tunis, et vit de la contrebande avec la Libye. Chaque fois que Tunis a essayé d’y mettre un peu d’ordre, cela a déclenché des révoltes. L’État tunisien, bien qu’affaibli, respire encore. Mais s’il cesse de respirer, nous allons vers l’inconnu.
> Cet article est publié dans l’édition du Figaro du 05/10/2019. Accédez à sa version PDF en cliquant ici