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En Irak, la contestation fait près de 100 morts ; le premier ministre fragilisé

dimanche 6 octobre 2019, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/10/05/le-premier-ministre-abdel-mahdi-fragilise-par-la-contestation-en-irak_6014334_3210.html

En Irak, la contestation fait près de 100 morts ; le premier ministre fragilisé

Les manifestants expriment un rejet de l’ensemble de la classe politique au pouvoir et se disent déterminés à poursuivre le mouvement « jusqu’à la chute du régime ».

Par Hélène Sallon

Publié aujourd’hui à 10h16, mis à jour à 12h16

Après quatre jours d’une contestation extrêmement violente, réprimée dans le sang, à Bagdad et dans les villes du sud chiite de l’Irak, le premier ministre Adel Abdel Mahdi est sur la sellette. Alors que, dans la rue, les manifestants se disent déterminés à poursuivre le mouvement jusqu’à « la chute du régime », les pressions politiques s’accumulent sur le gouvernement. Vendredi 4 octobre au soir, le chef populiste chiite Moqtada Al-Sadr, à la tête de la première force politique au Parlement, a appelé à sa démission et à l’organisation d’élections législatives anticipées. L’ancien premier ministre Haïder Al-Abadi, qui dirige le troisième bloc parlementaire, s’est joint à cet appel.

Confronté à son premier test social majeur, un an après la formation de son gouvernement, Adel Abdel Mahdi n’a pas su trouver les mots pour apaiser les contestataires, mobilisés contre la corruption, le chômage et la déliquescence des services publics. C’est à deux heures du matin vendredi, alors que la plupart des Irakiens dormaient, qu’il s’est adressé à la nation dans une allocution télévisée. S’il a dit comprendre la frustration de la population et vouloir répondre aux « demandes légitimes » des manifestants, il a souligné qu’il n’existait pas de « solution magique » aux problèmes du pays.
Et, alors que la contestation a fait au moins 100 morts – dont six policiers – et 4 000 blessés dans le pays en quatre jours, selon un bilan provisoire de la Commission gouvernementale des droits de l’homme, il a assuré que les forces irakiennes répondaient aux manifestants « selon les standards internationaux. » Le Haut Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme a toutefois demandé à l’Irak une enquête « rapide » sur les morts et « de permettre à la population d’exercer ses droits à la liberté d’expression ».

« Cela fait plus de quinze ans qu’on entend les mêmes promesses »
A la fin de la prière du vendredi, alors que le couvre-feu était maintenu et Internet toujours coupé, les manifestations ont repris de plus belle à Bagdad et dans le sud du pays. Le grand ayatollah Ali Al-Sistani, la plus haute autorité chiite du pays, venait d’apporter son soutien aux manifestants. Dans une allocution très attendue, son représentant, Ahmed Al-Safi, a exhorté toutes les parties à cesser les violences et blâmé la classe politique pour son échec à réformer le pays. Il a appelé le gouvernement à « améliorer les services publics, trouver des emplois, éviter le clientélisme dans le service public et en finir avec les dossiers de corruption ».

Mais face à l’ampleur de la répression, ce discours a été jugé trop mesuré par nombre de manifestants, qui ont exprimé des critiques, rares envers le dignitaire religieux. « J’espérais plus. (…) Avec un mot, il aurait pu faire tomber le gouvernement », a déclaré Samer, 29 ans, à l’Agence France Presse. « En 2014, quand les djihadistes étaient aux portes de Bagdad, nous sommes allés mourir au combat à cause de sa fatwa » qui a permis de former des unités de supplétifs aux troupes irakiennes. « Aujourd’hui, il nous laisse tomber ! », a déploré Sayyed, un manifestant de 32 ans à Bagdad, à l’AFP.
La journée de contestation, vendredi, a vu de nouveaux affrontements entre forces antiémeutes et manifestants, marqués par une escalade dans l’usage de la force. Des tirs nourris ont résonné toute la journée dans la capitale et se sont poursuivis dans la nuit de manière sporadique. Des tireurs d’élite de la police ont ouvert le feu sur des manifestants, semblant cibler certaines personnes, ont rapporté des journalistes de l’agence Reuters. Alors que les autorités accusent depuis mardi des « saboteurs » d’infiltrer les manifestations, les forces de sécurité ont accusé, vendredi, des « snipers non identifiés » d’avoir tiré sur les manifestants et sur leurs membres à Bagdad. La levée du couvre-feu a toutefois été ordonnée dès samedi à l’aube, dans la capitale uniquement, pour permettre aux citoyens de retrouver une vie normale.

Les manifestants se disent déterminés à poursuivre le mouvement « jusqu’à la chute du régime ». « Cela fait plus de quinze ans qu’on entend les mêmes promesses, a témoigné à l’AFP Sayyed, le manifestant de Bagdad. On continue : soit on meurt, soit on change le régime. » Mobilisés depuis mardi sans le soutien d’aucune organisation politique ou religieuse, ils expriment un rejet de l’ensemble de la classe politique au pouvoir depuis l’invasion américaine de 2003, accusée de détourner l’argent public et d’instrumentaliser le confessionnalisme à des fins politiques. Comme lors des manifestations de l’été 2018, les partis et milices chiites, qui dominent la vie politique, et leur parrain iranien se voient ainsi défier au cœur même de leur base électorale, à Bagdad et dans le sud chiite du pays.

« Nouvelle guerre civile »

Le premier ministre Abdel Mahdi, 77 ans, se retrouve face à une équation impossible. « Il a échoué jusqu’à présent à introduire des réformes majeures. Il est devenu l’otage des puissantes factions politiques et paramilitaires qui perpétuent leur domination par des moyens légaux et extralégaux, analyse Harith Hasan, chercheur associé au centre américain Carnegie. Sans un changement significatif dans la gestion de la politique, à commencer par une réforme de la loi électorale pour permettre une représentation juste et mettre fin à la répartition partisane des postes et des ressources de l’Etat, il y a très peu d’espoir qu’une amélioration effective des conditions soit possible. »
Candidat de compromis entre les coalitions chiites arrivées en tête des législatives de 2018, et entre les deux parrains américain et iranien, le premier ministre ne dispose ni d’un soutien partisan ni d’une base populaire. La division du camp chiite a jusqu’à présent assuré sa survie politique mais son gouvernement est pris au piège des tensions croissantes entre Washington et Téhéran dans la région. « Une escalade de la violence est possible, surtout si les milices décident de soutenir un camp. Si la réponse aux manifestations allait dans cette direction, cela pourrait déboucher sur une nouvelle guerre civile, sanglante, plutôt qu’une sortie de crise », avertit Anthony Pfaff, chercheur associé à l’Atlantic Council.

Alors qu’Hadi Al-Ameri, à la tête de la deuxième force parlementaire, la coalition Al-Fatah qui regroupe les milices chiites liées à l’Iran, a exhorté le premier ministre à mettre en place des réformes, l’appel de Moqtada Al-Sadr à sa démission risque de mobiliser ses milliers de partisans dans les manifestations. Selon les observateurs, les manifestants pourraient toutefois rejeter toute récupération politique du mouvement par l’ancien chef de milice chiite. Moqtada Al-Sadr avait déjà instrumentalisé le mouvement de contestation de 2016 pour se forger l’image de chantre des réformes et de héraut nationaliste et non confessionnel face aux factions chiites proches de l’Iran, pour s’imposer ensuite dans les urnes.