Subscribe to Secularism is a Womens Issue

Secularism is a Women’s Issue

Accueil > impact on women / resistance > En Egypte, une nouvelle génération en colère descend dans la rue

En Egypte, une nouvelle génération en colère descend dans la rue

lundi 7 octobre 2019, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/10/05/en-egypte-une-nouvelle-generation-en-colere_6014306_3212.html

En Egypte, une nouvelle génération en colère descend dans la rue

Intermittent du spectacle, chauffeur de taxi, comptable, charpentier… tous ont moins de 30 ans et dénoncent la misère qui les étrangle. Depuis le début de la contestation, au moins 3 120 personnes ont été arrêtées.

Par Hélène Sallon

Publié aujourd’hui à 03h27, mis à jour à 10h59

Rongées par l’inquiétude, des dizaines de personnes attendent face au tribunal du district sud du Caire, sous la surveillance d’un contingent de policiers et d’agents en civil, mardi 1er octobre. Parmi les centaines de prévenus conduits devant le procureur, à bord des fourgons pénitentiaires bleus stationnés sur l’avenue, ils espèrent retrouver un fils, un frère ou un ami disparu depuis le 20 septembre, dans la répression du mouvement de contestation contre le pouvoir. Au moins 3 120 personnes ont été arrêtées en marge des manifestations ou lors de fouilles préventives, dont 2 447 ont été présentées au procureur, selon le dernier bilan de la Commission égyptienne pour les droits et les libertés.

Depuis que son frère Ibrahim (les prénoms ont été modifiés) a été arrêté dans la nuit du 20 au 21 septembre en marge d’une manifestation, Samir vient tous les jours. Un des avocats, qui fait les allers-retours entre le bureau du procureur et la foule amassée de l’autre côté de la rue, vient d’identifier son frère parmi les prévenus amenés ce jour au tribunal de Zeinhom. Le jeune homme de 32 ans est soulagé, mais pessimiste. « L’avocat dit que le dossier est vide et qu’il sera vite libéré. Je n’y crois pas du tout. Ils vont faire comme d’habitude : les garder une dizaine de mois en détention provisoire pour effrayer les autres », dit-il.

Le soir où la contestation a gagné par surprise Le Caire et d’autres villes du pays, au coup de sifflet final d’un match de football très suivi, un important cortège s’est formé spontanément dans le quartier populaire d’Ard Al-Liwa, sur la rive ouest du Nil. Beaucoup de jeunes hommes du quartier et des bidonvilles voisins ont afflué. Ibrahim et cinq de ses voisins n’ont pas réussi à échapper aux forces de sécurité. Tous ont moins de 30 ans. Ils sont intermittent du spectacle, chauffeur de taxi, comptable, charpentier, vendeur de téléphones, chômeur… Ils appartiennent à une nouvelle génération contestataire mue par la détresse économique, et dont la colère est plus forte que la peur instillée par le pouvoir répressif du président Abdel Fattah Al-Sissi depuis l’été 2013.

« Ils nous sucent le sang »

« Tous sont des jeunes hommes frustrés de ne pas gagner assez pour survivre et se marier. Leur colère vient de là. Ce n’est pas les fins de mois que l’on n’arrive pas à terminer, c’est la première semaine du mois. Ils nous sucent le sang », explique Samir. Diplômé de la faculté de commerce, marié et père de deux enfants, lui-même vend des vêtements pour 3 000 livres égyptiennes (170 euros) par mois. « Je n’ai aucun piston pour trouver un boulot dans ma branche. Entre le loyer, la nourriture, l’électricité, les couches et le lait infantile, je suis chaque mois à découvert de 2 000 à 3 000 livres, dit-il. La foutue dictature policière, la crise économique, l’armée… ils nous écrasent du bout de leurs chaussures et ne laissent aucune chance aux jeunes. »

Personne, même dans les milieux de l’opposition, n’a vu venir cette contestation. « C’est une nouvelle génération, que nous-mêmes on découvre. De nouveaux visages. Leur moteur est économique, ils ne sont pas affiliés aux mouvements politiques », explique Ahmed, un ancien révolutionnaire du quartier resté à l’écart des manifestations, comme toute la génération de 2011 aujourd’hui en prison, en exil ou loin de la politique. Mais, à ses yeux, cette contestation s’inscrit dans leur droite ligne : « Enfants, ils nous ont vus mener le mouvement place Tahrir et ont été abreuvés des slogans de la révolution. Leur avenir est plombé, il n’y a plus d’espoir, mais ils ne sont pas déprimés comme notre génération. »

La colère, Samir l’a vue monter à Ard Al-Liwa depuis la dévaluation de la livre égyptienne, fin 2016. Confrontée à une crise économique structurelle, l’Egypte a dû prendre des mesures d’austérité drastiques en échange d’un prêt du Fonds monétaire international. L’inflation, la coupe des subventions à l’énergie et aux biens de première nécessité, le chômage : tout a convergé pour prendre à la gorge une majorité des Egyptiens. Selon les statistiques officielles égyptiennes, 32 % de la population vit sous le seuil de pauvreté ; et selon la Banque mondiale, un autre tiers est considéré comme vulnérable.

Misère

La misère s’est insinuée partout dans les hauts bâtiments de briques nues d’Ard Al-Liwa. Le matin, travailleurs égyptiens et migrants africains quittent ses rues étroites et poussiéreuses pour aller travailler dans les beaux quartiers, de l’autre côté du métro aérien. Lors de la révolution du 25 janvier, Ard Al-Liwa a été un terrain fertile de contestation. Dans ce quartier où tous se connaissent et sont soudés, la colère a de nouveau explosé, le 20 septembre. « Elle était là. Il ne manquait que l’étincelle et ça a été les vidéos de Mohamed Ali », explique Samir.

Tous, dans le quartier, suivent avec ferveur et débattent à voix basse, depuis un mois, des allégations de corruption portées par cet homme d’affaires égyptien, exilé en Espagne, contre le président et son armée. La réponse du président Sissi, le 14 septembre, a enflammé les esprits. « Au lieu de nier construire des palais présidentiels, il a dit qu’il en construirait d’autres ! C’était comme nous dire : “Allez vous faire foutre !” », dit Samir.

Sous l’effet du nombre, les jeunes hommes d’Ard Al-Liwa ont dépassé la peur de la répression. « On parle d’une vraie dictature ici. Si on dévie d’un millimètre, on finit en prison », témoigne Ahmed, l’ancien révolutionnaire. Le quartier est quadrillé par les « oiseaux », les informateurs qui rapportent tout aux forces de sécurité. Les brimades et petites humiliations des agents de la police et de la sûreté nationale sont quotidiennes. « Je suis contrôlé au moins deux fois par semaine par des hommes en civil. Si vous protestez, c’est une gifle et en prison, à moins d’avoir un contact dans la police », se plaint Samir.
« Cette pression me plonge en dépression. Eux, elle les encourage à bouger. Ce mouvement montre que la rue n’est pas morte, qu’elle respire encore. S’il continue, on le rejoindra », assure Ahmed. L’ampleur de la répression et du verrouillage sécuritaire imposés à l’Egypte depuis le 20 septembre ont étouffé le mouvement. Rares sont ceux à avoir répondu à l’appel à manifester le 27 septembre. « Tout le monde attend que le dispositif de sécurité diminue pour continuer », affirme Samir, certain que la campagne d’arrestations se retournera contre le pouvoir. « Ça fait paniquer les parents et la vieille génération, mais ça alimente la colère des jeunes, dit-il. Ils sont de plus en plus nombreux à sentir qu’ils n’ont plus rien à perdre, et approchent du point de non-retour. »