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La dernière tentative d’israëL pour effacer la Palestine

lundi 21 octobre 2019, par siawi3

Source : Courrier du Comité de Vigilance pour une Paix Réelle au Proche Orient n°74 juillet-aoà»t-setembre 2019

La dernière tentative d’israëL pour effacer la Palestine

par ilan pappeÌ (1)

Dans l’article ci-dessous, l’historien israeÌ lien montre que les mesures prises par Israël pour « effacer la Palestine  » sont anciennes, qu’elles n’ont jamais cesseÌ et qu’elles connaissent de nouveaux deÌ veloppements aujourd’hui avec les mesures sur l’utilisation de la langue arabe, sur l’EÌ tat Nation, les destructions d’archives (hier palestiniennes, aujourd’hui israeÌ liennes). Toutes ces mesures concourent directement aÌ€ la volonteÌ du gouvernement d’instituer un eÌ tat d’apartheid.

L es tentatives de supprimer les documents officiels qui attestent du nettoyage ethnique dont ont eÌ teÌ victimes les Palestiniens en 1947 ne sont pas reÌ centes. Mais les efforts deÌ ployeÌ s par les eÌ quipes du ministeÌ€re de la DeÌ fense israeÌ lien pour dissimuler des archives nationales sensibles doivent eÌ‚tre consideÌ reÌ s aÌ€ l’aune d’un climat politique nouveau, ils ne sont pas juste une tentative d’eÌ pargner les gouvernements israeliens embarrasseÌ s, comme certains l’ont eÌ voqueÌ . Ceux d’entre nous qui travaillent sur les documents relatifs aÌ€ la Nakba sont deÌ jaÌ€ au courant de la disparition de certains d’entre eux. Depuis plusieurs anneÌ es, par exemple, les historiens se voient refuser l’acceÌ€s aux « fichiers des villages  » qui constituent une preuve importante de ma theÌ€se selon laquelle l’acte de guerre de 1948 peut eÌ‚tre qualifieÌ de nettoyage ethnique. Le mateÌ riel crucial des travaux de Benny Morris sur les massacres de Deir Yassin et d’al-Dawayima ne pourrait plus eÌ‚tre consulteÌ aujourd’hui. Ces documents deÌ taillent tous une version plus honneÌ‚te de ce qu’on a appeleÌ Â« l’exode palestinien  » de 1948.

Pourquoi ces fichiers ont-ils eÌ teÌ cacheÌ s ? En 2016, la journaliste Lisa Goldman a eÌ mis l’hypotheÌ€se que les travaux des « nouveaux historiens  » deÌ rangeaient le gouvernement et sapaient la reÌ putation internationale d’Israël. Il est certain que ces docu- ments remettaient en cause la version officielle de la fuite volontaire des Palestiniens et deÌ voilaient les crimes de guerre commis par les sionistes puis, plus tard, par les forces armeÌ es israeÌ liennes. Mais je pense que les vraies raisons sont plus profondes et plus inquieÌ tantes. Elles teÌ moignent d’une nouvelle agression envers la Palestine et les Palestiniens.

DeÌ politiser la Palestine

Nous devons regarder les tentatives de censure des archives selon deux perspectives : une politique et l’autre historique.

Politiquement, la dissimulation de certains documents peut eÌ‚tre comprise comme une initiative (au moins comme une tendance) ameÌ ricano- israeÌ lienne pour essayer de deÌ politiser « la question palestinienne  ». En Israël, cela a commenceÌ avec les ideÌ es de Benyamin NeÌ tanyahou sur « la paix eÌ conomique  », une tentative pour inciter les Palestiniens aÌ€ abandonner leurs revendications en eÌ change de l’ameÌ lioration de leur reÌ aliteÌ eÌ conomique. Puis ça a continueÌ avec la loi sur la Nakba qui preÌ voit de priver de subventions toute institution publique qui commeÌ morerait les eÌ veÌ nements de 1948 comme une catastrophe.

Une part importante de cette strateÌ gie politique comprend des actions sur le terrain – multiplication des colonies, deÌ molition de maisons, liquidation de villages entiers – qui la rapproche d’une annexion de la zone C– soit preÌ€s de 60% de la Cisjordanie – et de la creÌ ation de bantoustans en Cisjordanie comme dans la bande de Gaza. Nombre d’hommes politiques et de hauts responsables israeÌ liens - dont le Premier ministre lui-meÌ‚me - se sont ouvertement prononceÌ s pour l’annexion de tout ou partie de la Cisjordanie.
Enfin, la loi sur l’Etat-nation voteÌ e en 2018 a fini de consolider Israël comme un Etat d’apartheid. Une des clauses de cette loi devient pertinente aÌ€ la lumieÌ€re de notre deÌ bat : elle stipule que le droit aÌ€ l’auto-deÌ termination est exclusivement reÌ serveÌ au peuple juif.

Du coÌ‚teÌ ameÌ ricain, l’administration Trump a pris un certain nombre de mesures pour compleÌ ter l’initiative israeÌ lienne d’effacer la Palestine de l’agenda politique et les Palestiniens comme mouvement national. Ces mesures concernent la reconnaissance de JeÌ rusalem comme capitale d’Israël et le transfert de l’ambassade ameÌ ricaine de Tel Aviv ; la fin du soutien financier aÌ€ l’office onusien pour les reÌ fugieÌ s palestiniens ; l’expulsion de la repreÌ sentation de l’OLP aÌ€ Washington ; et l’organisation d’une confeÌ rence aÌ€ Bahreïn axeÌ e sur les incitations financieÌ€res plutoÌ‚t sur les droits politiques.
Ces campagnes conjointes eÌ laboreÌ es aÌ€ Tel Aviv comme aÌ€ Washington constituent une nouvelle agression de la Palestine et des Palestiniens. Ceux-ci sont treÌ€s vulneÌ rables aujourd’hui : les reÌ gimes arabes les ont abandonneÌ s, l’eÌ lite de la communauteÌ internationale est indiffeÌ rente et les Palestiniens eux-meÌ‚mes sont diviseÌ s entre Fatah et Hamas. (NDLR : souligneÌ par nous)

Les intentions ameÌ ricaines et israeÌ liennes combineÌ es aÌ€ la vulneÌ rabiliteÌ des Palestiniens conduisent aÌ€ un moment historique critique. Israël est maintenant en position de tenter, une fois de plus, d’agir selon la logique de « l’eÌ limination de l’indigeÌ€ne  » (selon le mot de l’anthropologue Patrick Wolfe pour caracteÌ riser les motivations des mouvements coloniaux comme le sionisme). En 1948, Israël n’a atteint son but que partiellement. Le mouvement national palestinien et le peuple ont combattu avec succeÌ€s et continuent de lutter aujourd’hui, contre l’acheÌ€vement de cette entreprise.

C’est un moment difficile

A l’eÌ tranger, les efforts pour proteÌ ger Israël de toute critique s’intensifient. Les hommes politiques pro- palestiniens sont traiteÌ s d’antiseÌ mites. Une leÌ gislation particulieÌ€re apparaiÌ‚t dans diffeÌ rents pays pour proteÌ ger Israël de toute critique, de tout activisme, notamment du boycott.

La dissimulation d’archives et la possible destruction de documents reÌ veÌ€lent les motifs ideÌ ologiques profonds derrieÌ€re cet assaut contre la Palestine et les Palestiniens. Dans quelle mesure cela a-t-il compromis notre capaciteÌ aÌ€ reconstruire ce qui s’est passeÌ pendant la Nakba et aÌ€ eÌ valuer son importance aujourd’hui ? AÌ€ bien des eÌ gards, nous avons deÌ jaÌ€ connu ça. Israël a pilleÌ les archives de l’OLP en octobre 1982, en a deÌ truit une partie, en a transfeÌ reÌ une autre en Israël et en a restitueÌ une petite. En 2001, Israël a fait une descente aÌ€ la Maison d’Orient de JeÌ rusalem-est pour voler les archives qui y eÌ taient entreposeÌ es. Aujourd’hui, Israël fait la meÌ‚me chose avec ses propres archives pour nettoyer les preuves de ses crimes passeÌ s.

Cela endommagera-t-il notre capaciteÌ aÌ€ reconstruire le passeÌ ?
En un certain sens, non. Les reÌ fugieÌ s palestiniens d’apreÌ€s 1948 n’ont pas eu besoin des « nouveaux historiens  » pour leur dire qu’ils avaient eÌ teÌ victimes de nettoyage ethnique. Cependant, la preuve des archives est neÌ cessaire pour reÌ veÌ ler l’intention et la planification du crime et pour contextualiser le passeÌ dans une vision plus large de la nature du mouvement sioniste et d’Israël.

Les documents deÌ jaÌ€ consulteÌ s et, dans de nombreux cas deÌ jaÌ€ numeÌ riseÌ s pour la posteÌ riteÌ , suffisent aÌ€ prouver l’intention ideÌ ologique sioniste sou- tient sans aucun doute la tentative d’eÌ limination des Palestiniens, en 1948 et apreÌ€s. Bien qu’il n’existe pas de document qui apporte la preuve irreÌ futable de l’intention dissimuleÌ e derrieÌ€re le nettoyage ethnique – meÌ‚me si, comme le chercheur Walid Khalidi l’a montreÌ un fichier connu sous le nom de Plan D s’en approche eÌ normeÌ ment – il y a suffisamment de documents qui, pris ensemble, deÌ voilent le crime contre l’humaniteÌ com- mis par Israël contre les Palestiniens.

En avançant dans le temps depuis 1948, l’information se fait plus accessible et toute tentative pour la deÌ truire ou la dissimuler est voueÌ e aÌ€ l’eÌ chec. Etudiants, historiens, speÌ cialistes et activistes constatent clairement le comportement violent qu’Israël a eu et continue d’avoir aÌ€ l’eÌ gard des Palestiniens (aÌ€ cet eÌ gard, il me revient une autre remarque de Patrick Wolfe qui explique le colonialisme d’occupation n’est pas un eÌ veÌ nement mais bien une structure).

A l’origine, la Nakba

Toutefois, les origines de cette violence structurelle se trouvent dans la Nakba, c’est pourquoi les documents qui s’y rapportent sont importants. C’est de cette origine que deÌ coulent toutes les politiques de l’Etat d’Israël depuis 1948 : l’imposition de la loi militaire aux Palestiniens aÌ€ l’inteÌ rieur d’Israël jusqu’en 1966 et sa transposition en Cisjordanie et dans la bande de Gaza aÌ€ partir de 67 ; la politique de judaïsation des terres par l’expropriation et le deÌ placement en GalileÌ e, dans la reÌ gion de JeÌ rusalem et dans le NeÌ guev ; la reÌ pression brutale des deux Intifadas ; la destruction du sud Liban en 1982 et 2006 et enfin, le sieÌ€ge inhumain de Gaza.

Toutes ces politiques criminelles peuvent eÌ‚tre deÌ montreÌ es sans deÌ classifier de documents israeÌ liens mais elles seraient mieux contextualiseÌ es si elles eÌ taient eÌ claireÌ es par des archives qui montrent comment – dans ce cas – « la logique de l’eÌ limination de l’indigeÌ€ne  » a eÌ teÌ appliqueÌ e. Il est neÌ cessaire de rassembler et de preÌ senter clairement ce que j’appellerais des documents reÌ veÌ lateurs, presque eÌ quivalents aÌ€ une preuve irreÌ futable de l’intention, de l’inhumaniteÌ et du but du nettoyage ethnique de 1948. J’ai publieÌ plusieurs de ces documents sur ma page Facebook mais nous devons disposer des vraies archives qui pourraient eÌ‚tre proteÌ geÌ es d’une action eÌ tatique et internationale qui voudraient effacer la Palestine de notre meÌ moire historique et la reÌ duire aÌ€ une question eÌ conomique.

Ce n’est pas la premieÌ€re, et ce ne sera pas la dernieÌ€re, tentative d’effa- cement de la Palestine. Parfois, ces tentatives sont dissimuleÌ es mais res- tent treÌ€s significatives et ne peuvent eÌ‚tre retrouveÌ es que par l’historiogra- phie professionnelle.
En mars 1964, Israël a demandeÌ que les citoyens ameÌ ricains dont les passeports portaient la mention Palestine, s’en voient deÌ livrer de nou- veaux sans cette mention. Le DeÌ partement d’Etat a obtempeÌ reÌ . Un teÌ leÌ gramme a informeÌ l’ambassade ameÌ ricaine aÌ€ Tel Aviv : « Nous cesse- rons d’utiliser “Palestine†sur les passeports comme lieu d’affectation et cesserons de deÌ livrer, de renouveler ou de modifier les passeports portant le sceau au nom de “Palestine† ». (...)

Traduction de l’anglais original par l’AFPS
Sources : https://electronicintifada.net/ content/israels-latest-attempt-erase- palestine/27941
http://www.france-palestine.org/La-dernie- re-tentative-d-Israel-pour-effacer-la- Palestine ? destination=imprimer

(1) Ilan PapeÌ est neÌ le 7 novembre 1954 aÌ€ Haïfa. Il fait partie des « nouveaux historiens  » qui ont reÌ examineÌ de façon critique l’histoire de l’EÌ tat d’Israël et du sionisme. Au cours des anneÌ es 2000, Ilan PappeÌ a eÌ teÌ le sujet de plusieurs poleÌ miques, notamment aÌ€ la suite de l’affaire Tantura et aÌ€ son appel au boycott des universiteÌ s israeÌ liennes, ce qui l’a conduit aÌ€ entrer en conflit avec ses colleÌ€gues de l’universiteÌ de Haïfa et en particulier avec Yoav Gelber. Benny Morris, eÌ galement « nouvel historien  », et lui ont fortement divergeÌ sur leurs analyses des eÌ veÌ nements de 1948 et dans leur vision des responsabiliteÌ s du conflit israeÌ lo-palestinien. Il s’est exileÌ en Grande Bretagne en 2007. Il est aujourd’hui professeur d’histoire aÌ€ l’universiteÌ d’Exeter.