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Ce que la psychanalyse nous apprend de la pensée « décoloniale » et « intersectionnelle »

samedi 2 novembre 2019, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/debattons/billets/ce-que-la-psychanalyse-nous-apprend-de-la-pensee-decoloniale-et-intersectionnelle

Ce que la psychanalyse nous apprend de la pensée « décoloniale » et « intersectionnelle »

Publié le 24/10/2019 à 18:04

Sabine Prokhoris

Sabine Prokhoris revient sur la polémique qui a opposé des psychanalystes sur la pensée « décoloniale ». Pour elle, cette mouvance mène à une impasse identitaire.

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Une vive controverse a opposé ces dernières semaines, par tribunes interposées, un collectif de psychanalystes, et « plus de 150 psys et intellectuels » au sujet de la mouvance intellectuelle dite « décoloniale », et des formes d’analyse militantes qui se revendiquent de l’intersectionnalité. Ces dernières, qui ambitionnent de décrire « l’intersection de genre, de culture, d’ethnicité, de classe », et d’examiner « le croisement des rapports de domination sans les hiérarchiser » (selon l’argument du colloque « Psychanalyse, études de genre, études postcoloniales » organisé en décembre 2018 à Paris VII par certains des signataires de la réponse au collectif psy), semblent néanmoins subordonner l’ensemble de ces rapports à la question de la « colonialité ». Cela à travers une attaque en règle de « l’universalisme abstrait » , dont le dessein hégémonique doit être « déconstruit » – et combattu.

« Nous nous réjouissons d’avoir […] un cours intitulé “Genre, race et classe”. Les réactionnaires ont raison d’avoir peur, nous sommes partout (bouh), […] c’est aussi grâce à ces études que nous allons pouvoir combattre, en France notamment, l’islamophobie, le racisme, le sexisme et les oppressions systémiques », expliquent ainsi des étudiants de Lyon 2 dans une tribune récemment parue sur le Bondyblog.

Y aident-elles vraiment ?
Ce que dit la psychanalyse

Sans entrer dans un débat sur le croisement – pour le coup – du propos académique et de la visée militante des uns ou des autres, peut-être n’est-il pas inutile de revenir sur les tenants et aboutissants de cette dispute, que ces tribunes articulent aux questions que peut aujourd’hui nous poser – et se poser – la psychanalyse.

La psychanalyse, on l’accordera volontiers, non comme « ensemble de dogmes », mais d’abord comme une méthode, qui s’exerce à travers ce que Freud a appelé la « cure en parlant », dont la règle fondamentale est la suivante : du côté de l’analysant, l’association libre, du côté de l’analyste, l’attention également flottante. De là naît un éclairage sur cette dimension de la vie psychique que Freud a décrite et théorisée sous le nom d’inconscient. Terme curieusement absent de la tribune des psychanalystes, en revanche invoqué dans la réponse venue en soutien à la « pensée décoloniale ».

En écriture inclusive ainsi qu’il sied à des adeptes des « études de genre » issues, comme les « études décoloniales » ou l’approche « intersectionnelle », des « nouvelles perspectives critiques contemporaines » que ses signataires entendent intégrer à la psychanalyse, cette riposte dont le ton prescriptif – sinon injonctif – surprend, appelle plusieurs remarques.

Ils font en tout cas apparaître crûment les impasses séparatistes, identitaires de fait

Définir l’universalisme (« “humaniste” républicain) comme »principe au nom duquel il serait légitime de se faire le censeur de la vie des autres, réduits à n’être plus des semblables", cela revient ni plus ni moins à soutenir que l’universalisme est raciste. Et même, comme on comprendra, structurellement raciste.

D’où cela sort-il ?
Une question de méthode

Précisément des « courants critiques contemporains » qui, dans le sillage des travaux de Judith Butler, Joan Scott, et quelques autres, considèrent que la colonialité est « une entreprise non seulement politique, militaire et économique », mais aussi (et d’abord) « épistémologique » (argument du colloque cité plus haut). Ce grand mot, « épistémologique », signifie ceci : la Raison occidentale (ce qui est bien vague, mais englobe la pensée des Lumières), produirait, par un seul et même geste de domination et d’exclusion, la « race », et le « genre ». Le partage genré, source de l’inégalité des sexes (des genres) et des sexualités, se voit ainsi rapporté au « phallogocentrisme » – « phallus » et « logos », (c’est-à-dire « Raison ») compactés –, et soudé à l’entreprise « blanche » de racisation. Toutes thèses qui fondent les luttes dites « intersectionnelles ». On les retrouve, poussées au bout de leurs conséquences, dans le manifeste de Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous.

Ce dont nous avons donc besoin, je pense, c’est d’une modeste mais persévérante qualité analytique : nous avons besoin de cadres conceptuels à basse portée.
Erving Goffman

Sans doute pareilles positions théoriques conduisent-elles à quelques acrobaties intellectuelles et politiques, dont les femmes et les homosexuels pourront faire les frais dès lors que l’homosexualité est une importation occidentale, et que les femmes « racisées » doivent allégeance à leur communauté. Mais pour outranciers que soient ces développements chez Bouteldja, ils n’en sont pas moins cohérents. Ils font en tout cas apparaître crûment les impasses séparatistes, identitaires de fait, auxquelles mènent les logiques à l’œuvre dans les discours théoriques contemporains que, sans guère de recul critique, louent tant les signataires.

La question est là en effet, et elle est de méthode.

Celle qui a les faveurs de ces intellectuels férus des « nouvelles perspectives critiques » procède de ce que Freud appelait – pour en récuser toute validité s’agissant de la psychanalyse –, une Weltanschauung : « une construction intellectuelle qui résout, de façon homogène, tous les problèmes de notre existence, à partir d’une hypothèse qui commande tout. »

Alors considérer que « la psychanalyse se positionne comme l’envers de la raison cartésienne », et en « perpétue certains implicites […] en se définissant contre elle » (argument du colloque cité plus haut) offre certes une perspective grandiose sur la discipline, mais campe aux antipodes de ce que requiert la méthode psychanalytique, dans sa clinique comme dans sa théorie.

L’indestructible est un ; chaque individu l’est en même temps qu’il est commun à tous ; d’où le lien indissoluble entre tous les hommes, qui est sans exemple.
Kafka

Car pour ces vastes spéculations sur la « raison occidentale » qui se donnent pour radicalement critiques, les faits rencontrés dans l’expérience, clinique et sociale – le racisme, les discriminations, l’incertitude sexuelle, tous les tourments de la subjectivité enfin – , valent pour confirmations de la vision théorique. Où l’on rejoint les pires travers des dogmatismes psychanalytiques, même si c’est nous dit-on pour la bonne cause : « déconstruire et déjouer les assignations identitaires » en se montrant « attentifs à d’autres subjectivations que celles promues par le modèle majoritaire ».

« Ce dont nous avons donc besoin, je pense, c’est d’une modeste mais persévérante qualité analytique : nous avons besoin de cadres conceptuels à basse portée », écrivait Erving Goffman. C’est cela exactement que nous propose la pensée de Freud.

L’expérience de la cure, creuset de la réflexion freudienne tout entière, et de chaque analyste au travail avec ses analysants, nous apprend chaque jour que l’inconscient est d’abord un empêcheur de s’identifier en rond : à sa famille, à son clan, à sa classe, à son « genre », à son « ethnie », ou « race ». C’est pourquoi l’« identité » n’est pas un concept psychanalytique. Ensemble agissant de nos liens initiaux enfouis (refoulés) en leurs enjeux vitaux, et en leur sens à indéfiniment réinterpréter, l’inconscient résulte pour chacun de la façon dont sans le savoir il a en quelque sorte « digéré » le monde partagé – lequel ne se réduit pas au huis-clos familial, puisque toute vie est prise dans l’histoire collective.

C’est en ce sens à la fois anthropologique, éthique, politique, que la psychanalyse est, oui, un humanisme

La visée d’une cure ne saurait donc être de faire coexister une « hétérogénéité d’existences » – « genrées », « queer », « racisées », etc., selon les nomenclatures mises à disposition par l’auto-proclamée théorie critique. Car il n’est pas de singularité qui ne les brouille toutes, et ne soit faite des formes énigmatiques, imprévisibles, de cet en commun humain, que Kafka, évoquant « l’histoire mondiale » de toute « âme », décrit en ces termes : « L’indestructible est un ; chaque individu l’est en même temps qu’il est commun à tous ; d’où le lien indissoluble entre tous les hommes, qui est sans exemple. »

« On ne sait pas jusqu’où l’âme s’étend autour des hommes » : cette réplique d’un personnage de Maeterlinck pourrait aussi bien valoir pour définir l’exploration psychanalytique, odyssée que chaque cure renouvelle. C’est en ce sens à la fois anthropologique, éthique, politique, que la psychanalyse est, oui, un humanisme.

Comme exercice de la réflexion, elle nous convie en tout cas à nous défaire de toute fascination pour les explications totalisantes, si parées de séductions théoriques (et politiques) soient-elles.

Sabine Prokhoris, psychanalyste et philosophe, est l’auteur notamment de Au bon plaisir des « docteurs graves » - À Propos de Judith Butler (Puf, 2017)