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Le Coran des historiens

Book Presentation

vendredi 15 novembre 2019, par siawi3

Source : https://www.lefigaro.fr/histoire/la-verite-sur-le-coran-20191115

La vérité sur le Coran

EXCLUSIF - Pour la première fois au monde, 30 historiens des religions ont analysé le texte sacré en le restituant dans son contexte historique. Le Figaro Magazine révèle de larges extraits de ce Coran des historiens.

Par Jean-Christophe Buisson

Publié aux Éditions du Cerf, Le Coran des historiens est d’abord le fruit d’un travail scientifique rigoureux et exemplaire, mais aussi une arme pacifique contre ceux qui font du livre fondateur de l’islam une lecture littéraliste, un texte inspiré de la seule parole d’Allah, une pure révélation divine qui ne saurait être analysée, étudiée, critiquée. Nous en publions des extraits en exclusivité.

1. Mahomet, cet inconnu

Le Coran est malheureusement d’une pertinence très limitée pour reconstruire la vie de Mahomet et les divers événements relatifs à sa carrière prophétique. En effet, le Coran est un texte profondément anhistorique. À la différence des Évangiles du Nouveau Testament chrétien, par exemple, il n’y est pas question des événements de la vie de Mahomet ou de l’histoire ancienne de la communauté religieuse qu’il a fondée. Le Coran sert plutôt avant tout à réunir des fragments de traditions bibliques et arabes plus anciennes par l’intermédiaire de la figure du Prophète, en excluant de son champ les aléas du temps et de l’espace. En ne se fondant que sur le Coran, on pourrait probablement déduire que le protagoniste du Coran est Mahomet, qu’il a vécu en Arabie occidentale et qu’il en voulait amèrement à ses contemporains qui récusaient ses prétentions à la prophétie. Mais on ne pourrait pas dire que le sanctuaire se trouvait à La Mecque, ni que Mahomet lui-même venait de là, et on ne pourrait que supposer qu’il s’était établi à Médine.

2. Un Coran à contre-courant

Le Coran est notre unique porte d’entrée dans le premier siècle de l’islam. Bien qu’il ne révèle que très peu de choses sur les événements de la vie de Mahomet et de l’histoire ancienne de la communauté religieuse qu’il a fondée, il est toutefois censé conserver des traces de son enseignement. En tant que document littéraire musulman le plus ancien, et même seul document littéraire du premier siècle de l’islam, le Coran constitue un témoin précieux pour comprendre les croyances religieuses de Mahomet, telles qu’elles furent interprétées par ses disciples les plus anciens. Ainsi, le Coran nous offre la meilleure chance de soulever le voile sur le mythe des origines islamiques.

En cherchant à lire le Coran à contre-courant des récits traditionnels sur les origines de l’islam (et non en conformité avec ces récits), il est possible de déterrer une strate plus ancienne dans le développement de la foi musulmane. Cela n’implique bien évidemment pas d’interpréter systématiquement le Coran en allant contre la tradition établie. Il s’agit plutôt, en suivant les méthodes des études bibliques, de repérer les endroits où le texte coranique semble en tension avec les récits traditionnels sur les débuts de l’islam, tout en cherchant des anomalies parallèles dans la tradition ancienne qui, de la même manière, ne s’accordent pas avec l’image généralement véhiculée par les récits postérieurs. En mettant à jour de tels écarts herméneutiques entre le texte sacré et la tradition, on découvre un espace qui nous invite potentiellement à découvrir une autre sorte d’islam dans ses tout débuts - un mouvement religieux qui n’était peut-être pas complètement différent de ce qu’il deviendra, mais qui possédait tout de même des caractéristiques bien distinctes.

3. L’influence du christianisme oriental

A) Les invocations

En Orient, domine la confusion entre les différentes chrétientés que Byzance a jugées hérétiques, principalement les monophysites et les nestoriens. Elle a profondément marqué le milieu dans lequel est né l’islam. Ainsi, pour ne donner que deux exemples de la profonde influence nestorienne, la fameuse formule qui introduit chaque sourate du Coran (« Au nom de Dieu : celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux ») semble traduire le début de la troisième prière eucharistique de Nestorius : « Ô Seigneur Dieu, le Clément qui fait miséricorde, le Compatissant ». De même, il ressort que l’origine de la confession de foi de l’islam (« J’atteste qu’il n’y a pas de divinité en dehors de Dieu ») doit être également cherchée dans un milieu nestorien.

B) Le voile

La Didascalie des apôtres (une exhortation chrétienne du IIIe siècle en Syrie) était en circulation en Arabie avant l’émergence de l’islam et constituait un document de pertinence plausible pour l’auditoire originel du Coran. À propos du voile de la femme, la Didascalie syriaque dit en effet ceci : « Si tu veux devenir une femme croyante, sois belle pour ton mari seulement. Et lorsque tu marches dans la rue, couvre ta tête avec ton habit, afin que grâce à ton voile, ta grande beauté puisse être couverte. Et ne peins pas les contours de tes yeux, mais baisse ton regard. Et marche voilée. » L’objectif de ces instructions est de contenir l’attraction sexuelle à l’intérieur de la sphère autorisée du mariage.

Or, dans le Coran (24 : 30-31), Dieu ordonne à son prophète de dire aux croyants - à la fois hommes et femmes - ce qui suit : « Dis aux croyants qu’ils baissent leurs regards et soient pudiques. Ce sera plus décent pour eux. Dieu est bien informé de ce qu’ils font. Dis aux croyantes de baisser leurs regards, d’être chastes, de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît. Qu’elles rabattent leurs voiles sur leurs gorges ! Qu’elles montrent seulement leurs atours à leurs époux, ou à leurs pères, ou aux pères de leurs époux, ou à leurs fils, ou aux fils de leurs époux, ou à leurs frères, ou aux fils de leurs frères, ou aux fils de leurs sœurs, ou à leurs femmes, ou à leurs esclaves, ou à leurs serviteurs mâles que n’habite pas le désir [charnel], ou aux garçons qui ne sont pas [encore] au fait de la conformation des femmes. Que [les croyantes] ne frappent point [le sol] de leurs pieds pour montrer les atours qu’elles cachent ! Revenez tous à Dieu, ô croyants ! Peut-être serez-vous bienheureux. »

Tandis que la Didascalie ne s’adresse qu’aux femmes, le Coran s’adresse à la fois aux hommes et aux femmes. Tandis que dans la Didascalie, la beauté d’une femme croyante est réservée exclusivement à son mari, le Coran énonce des exceptions pour cinq groupes. Mais tout comme la Didascalie, le Coran cherche à canaliser l’attraction sexuelle et à la restreindre à la sphère du mariage. En plus des parallèles thématiques clairs entre les deux textes, il se trouve aussi de nets parallèles linguistiques. Ces parallèles thématiques et linguistiques prouvent l’existence d’un environnement légal commun qui suggère que l’auditoire du Coran connaissait la Didascalie syriaque. À l’instar de ce qu’il a fait avec la Bible hébraïque et le Talmud, le Coran en modifie certaines règles afin de les adapter au contexte arabe.

C) Les interdictions alimentaires

Durant le Ier siècle de l’ère commune, comme le rapportent les Actes des apôtres, certains des membres du mouvement initié par Jésus ont insisté sur le fait que les croyants païens devaient observer la loi de Moïse, tandis que d’autres, tels Pierre et Paul, soutenaient que cette charge ne devait pas être placée sur les « nuques » des païens. Les deux groupes opposés trouvèrent un compromis. Les apôtres et les anciens envoyèrent deux représentants à Antioche munis d’une lettre informant les païens croyants au Christ qu’ils étaient tenus de s’abstenir de seulement quatre pratiques mosaïques : « L’Ésprit saint et nous-mêmes, nous avons en effet décidé de ne vous imposer aucune autre charge que ces exigences inévitables : vous abstenir des viandes de sacrifices païens, du sang, des animaux étouffés et de l’immoralité. Si vous évitez tout cela avec soin, vous aurez bien agi. »

En 683-684, ce passage est cité presque mot pour mot par Athanase de Balad, le patriarche jacobite d’Antioche, dans une lettre encyclique écrite en syriaque. Il se réfère entre autres aux mots des Apôtres qui avaient ordonné aux croyants païens de « se tenir à distance de la fornication ». Il ajoute que les croyants païens doivent aussi se tenir à distance « de ce qui est étouffé et du sang, ainsi que de la nourriture issue de l’abattage païen, sans quoi ils s’associeraient aux démons et à leur table impropre ».

Pour sa part, le Coran (5 : 3-5) indique : « Illicites ont été déclarés pour vous [la chair de] la bête morte, le sang, la chair du porc et de ce qui a été consacré à un autre [dieu] que Dieu, [la chair de] la bête étouffée, de la bête tombée sous des coups, de la bête morte d’une chute [ou] d’un coup de corne, [la chair de] ce que les fauves ont dévoré - sauf si vous l’avez purifiée -, [la chair de] ce qui est abattu devant les pierres dressées, ainsi que de consulter le sort par division par les flèches - tout cela est perversité. »
Bien que l’ordre de présentation diffère de celui des deux autres textes, les Actes des apôtres et la Lettre Athanase, le Coran prescrit les mêmes interdits aux croyants. Là encore, les parallèles thématiques et linguistiques indiquent l’existence d’un environnement juridique commun.

4. Le modèle manichéen

Des matériaux archéologiques récemment découverts en Haute-Égypte et en Asie centrale mettent en évidence combien le manichéisme se caractérisait comme « religion du livre », autrement dit endossait l’idée d’une essence immuable de la théologie. Sur cette base, la religion qu’embrassaient les manichéens apparaissait comme la fondation d’une communauté nouvelle formée de toutes les nations, la religion de l’histoire accomplie. La signification de la formule impliquait aussi dans ces milieux une prolifération matérielle de livres pour y sustenter l’activité prosélyte. Dès l’émergence de ce courant, la prééminence de l’écrit alla de pair avec le foisonnement de textes les plus divers dans l’entourage immédiat du fondateur. La plupart de ces écrits étaient à usage interne, mais plusieurs d’entre eux étaient destinés à la société politique. Le but recherché était bien sûr missionnaire et apologétique. Mais ceux qui pensaient et écrivaient restaient proches de la cour et de l’administration de l’État.

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Source : https://www.lefigaro.fr/histoire/mohammad-ali-amir-moezzi-les-conquetes-arabes-et-les-premiers-califats-ont-fait-subir-au-coran-une-reconstruction-politico-religieuse-20191115

Mohammad Ali Amir-Moezzi : « Les conquêtes arabes et les premiers califats ont fait subir au Coran une reconstruction politico-religieuse »

GRAND ENTRETIEN - Pour le codirecteur du Coran des historiens, il était nécessaire de faire avec le texte sacré de l’islam le même travail d’exégèse accompli avec la Bible. Au risque de la fureur des fanatiques qui en refusent toute lecture critique.

Par Jean-Christophe Buisson

En son nom, des appels au meurtre, des pillages et des tueries sont commis depuis des siècles. En son nom, des innocents ont péri en France, au Bataclan, il y a quatre ans. Mais en quoi le Coran permet-il à certains de trouver dans ses pages une justification à ces actes ?

Pour la première fois au monde, un groupe de 30 historiens des religions dirigés par Mohammad Ali Amir-Moezzi, directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études, et Guillaume Dye, professeur d’islamologie à l’Université libre de Bruxelles, ont analysé en détail chacune des 114 sourates en les restituant dans leur contexte historique, géographique et religieux. Un travail d’exégèse inédit, monumental, indispensable et éclairant, grâce auquel on découvre notamment combien le texte sacré de l’islam est irrigué par les textes juifs et chrétiens antérieurs (y compris dans son vocabulaire) et comment son message spirituel a été effacé et politisé, militarisé, impérialisé par les Arabes, après la mort de Mahomet, afin de justifier leurs conquêtes, leurs razzias et leurs massacres.

LE FIGARO MAGAZINE. - D’où est venue l’idée de ce monumental travail d’exégèse du Coran ?

Mohammad Ali AMIR-MOEZZI. - Il y a cinq ans, à l’occasion d’une conversation au long cours avec mon éditeur, Jean-François Colosimo, directeur des Éditions du Cerf, première maison du fait religieux en France, ce projet a pris force d’évidence. Voire d’urgence. Que faire pour qu’un large public accède à une meilleure connaissance du Coran, ce mystérieux objet prétexte à toutes sortes d’instrumentalisations ? Il existe de nombreuses traductions du texte, mais le contexte de sa formation et son histoire demeurent méconnus. Les recherches sur son élaboration se multiplient, mais elles restent limitées aux cercles académiques et aux revues confidentielles. Il m’est apparu qu’il manquait une grande synthèse de ces travaux. Nous sommes tombés d’accord sur la nécessité de faire passer ce continent d’érudition au stade de la divulgation, de l’ouvrir aux lecteurs et aux lectrices d’aujourd’hui.

Avez-vous eu des hésitations ou des craintes avant de vous lancer ?

Aucune. Il fallait toutefois une équipe internationale. La chance est que les relations sont fortes entre les savants qui, à travers le monde, œuvrent dans ce domaine. Notre projet, mis sur pied avec Guillaume Dye, a immédiatement soulevé l’enthousiasme, de Paris à New York en passant par Madrid et Berlin. La marque résolument française de cette initiative, que nos collègues ont jugée bienvenue, est qu’elle fait dialoguer des savoirs trop souvent isolés. Rendre compréhensible une matière textuelle en apparence opaque, profuse et sophistiquée, rendre abordable une discipline scientifique en devenir, qui n’offre pas encore toutes les réponses, mais qui délivre les bonnes questions, rendre cohérent un ensemble de débats interprétatifs, le tout dans un exposé clair et une langue simple : tel a été notre défi.
Il s’agit de lire le Coran en amont et non plus en aval de sa canonisation et de ses exégèses. En le reliant aux cultures environnantes qui l’ont précédé plutôt qu’aux productions dogmatiques qui l’ont suivi

Quelle a été votre méthode ?

Précisément qu’un texte riche, complexe, varié comme le Coran requiert de croiser plusieurs expertises scientifiques pour cerner le monde de Mahomet tel qu’il était aux VIe et VIIe siècles de l’ère commune. Il faut des historiens capables d’embrasser Byzance, la Perse et l’Éthiopie, mais aussi les cultes juif, chrétien, zoroastrien et manichéen, ou encore la religiosité nomade ; des géographes aptes à cartographier la péninsule arabique et à éclairer sa place dans le Moyen-Orient ; des juristes rompus aux droits canons ou civiques du moment ; des exégètes connaissant le Talmud ou les apocryphes ; des théologiens maniant les subtilités doctrinales des christianismes orientaux, assyrien, copte et autres ; des philologues sachant les langues anciennes dont l’araméen ou le syriaque ; des épigraphistes à même de décrypter les inscriptions sur les roches des déserts et des codicologues pouvant remonter la chaîne des manuscrits enluminés dans les villes. Tous ceux que nous avons sollicités, qu’ils soient spécialistes de l’Antiquité tardive ou de l’islam naissant, ont répondu présent. Ensemble, ils ont voulu montrer les résultats atteints, les réflexions actuelles et les pistes à suivre.

Quel principe majeur a présidé à cette enquête ?

Il découle de la chronologie des études scientifiques. Elles commencent dans la première moitié du XIXe siècle en Allemagne, à Heidelberg et Fribourg, lorsque des biblistes découvrent l’existence de parallèles juifs et chrétiens dans le Coran. Puis, dans les années 1970, elles s’accélèrent en Angleterre, à Cambridge et à Oxford notamment. C’est le choc des sources : il s’agit désormais de traiter avec une précaution critique les sources islamiques relatives à l’avènement de Mahomet et, a contrario, d’intégrer de manière toujours critique les sources non islamiques qui en sont contemporaines. Plus concrètement, il s’agit de lire le Coran en amont et non plus en aval de sa canonisation et de ses exégèses. En le reliant aux cultures environnantes qui l’ont précédé plutôt qu’aux productions dogmatiques qui l’ont suivi : en résumé, que dit ce texte au moment où il apparaît ?
Le Coran s’inscrit dans l’univers biblique, se revendique des monothéismes antérieurs et se présente comme un prolongement des messages de Moïse et de Jésus

Comment, puisque vous la posez, répondez-vous à cette question ?

Au regard scientifique, le Coran ressort comme le dernier grand écrit de l’Antiquité tardive. Il s’inscrit dans l’univers biblique, se revendique des monothéismes antérieurs et se présente comme un prolongement des messages de Moïse et de Jésus. Ce n’est qu’après les conquêtes arabes et avec les premiers califats, lorsque le Coran deviendra le livre impérial, que s’instituera l’idée de rupture, d’un recommencement radical, d’une supériorité intrinsèque correspondant en fait à une construction politico-religieuse. Ce sera alors la naissance de ce que nous appréhendons communément comme l’islam.

Comment, dès lors, qualifier le Coran ? Est-ce un texte religieux, juridique, moral, politique ? Un guide spirituel ? Tout cela à la fois ?

Pour l’historien, le Coran se présente comme un corpus composite de textes rassemblés après la mort de Mahomet, corpus organisé de manière singulière, en suivant l’ordre décroissant en taille des sourates, sans égard pour la datation et la localisation des diverses révélations qui y sont rapportées. Ce « désordre volontaire », reconnu par les musulmans eux-mêmes, est accentué par l’absence de trame narrative, la juxtaposition fragmentaire et parfois le recours à des termes non arabes. D’où l’impression d’un florilège sans genre déterminé. Mais les sources musulmanes elles-mêmes stipulent qu’il existait initialement des recensions coraniques différentes. Selon certaines grandes figures de l’islam naissant, dont Ibn Massoud ou Ubayy Ibn Ka’b, compagnons et scribes du Prophète, la version finalement retenue n’est pas allée sans modifier les révélations originelles sous l’impératif de l’unification politique. Ces données traditionnelles tendent à appuyer la démarche historique pour laquelle la version officielle du Coran est le résultat d’un long travail rédactionnel et éditorial accompli dans l’entourage du pouvoir califal et sous les auspices de milieux lettrés instruits dans les cultures antiques.
On n’imagine pas combien ce grand échangeur de routes caravanières que forme alors la péninsule arabique ­résonne des débats, des cultes et des sectes qui agitent alors les deux empires dominants d’alors, byzantin et sassanide

Le Coran peut donc être considéré comme une expression interdépendante avec les autres expressions religieuses de son temps ?

Mais c’est le Coran lui-même qui le dit et pratiquement à chaque page ! Comparez les mentions plus que discrètes des croyances proprement arabes d’alors et les milliers de versets portant sur des figures bibliques. Adam et Ève, Noé, Abraham, Moïse, Job, Jean-Baptiste, Marie et Jésus ne cessent d’être convoqués. Le Coran en propose, certes, sa propre version. Mais le fait qu’ils soient cités sous une forme le plus souvent allusive souligne que ce sont des figures connues et reconnues par les auditeurs de Mahomet. Examinez pareillement les termes coraniques les plus saillants : ils sont issus des monothéismes sémitiques antérieurs, très exactement de leurs langues liturgiques, l’hébreu du judaïsme rabbinique, le syriaque du christianisme jacobite. Qurân, « le livre », sourah, « le chapitre », ayat, « le verset » ne sont pas des mots arabes, mais empruntés à l’araméen ou à l’hébreu.

Quelles sont les principales influences juives, chrétiennes ou autres perceptibles dans le Coran ?

On n’imagine pas combien ce grand échangeur de routes caravanières que forme alors la péninsule arabique résonne des débats, des cultes et des sectes qui agitent alors les deux empires dominants d’alors, byzantin et sassanide. Les écrits religieux et les maîtres spirituels circulent aussi dans cette région, y compris les gnostiques. Or, l’époque est celle d’une grande effervescence théologique et doctrinale. Elle connaît même une forte dimension apocalyptique. C’est dans ce monde que surgissent Mahomet et son message. C’est ce monde que nous nous efforçons de reconstituer afin de replacer le prophète arabe dans le tableau général qui lui est contemporain. Mais aussi afin d’analyser chaque verset de chacune des 114 sourates qui forment le Coran : à la peinture de l’époque succède un commentaire presque ligne à ligne.

Pourquoi une certaine orthodoxie islamique a-t-elle opté pour l’abrogation des versets les plus doux au profit des versets les plus durs ? Ne serait-ce pas afin de justifier la violence inhérente à l’entreprise de ­domination que fut la conquête ?

On sait finalement peu de choses sur Mahomet, indépendamment des récits composés un siècle après sa mort ou des textes apologétiques des XIXe et XXe siècles, faisant de lui un modèle de chef politique ou de réformateur social. Que nous apprend le Coran lui-même sur le Prophète ?
Très peu de choses. Si on enlève nos lunettes conformées par les siècles et l’exégèse classique, Mahomet, comparé à Abraham ou Moïse, par exemple, est une figure presque absente du Coran. Les commentaires ultérieurs lui rapporteront divers traits et événements que le texte à l’état brut n’indique pas explicitement. L’uniformisation des sources, surtout eu égard à sa vie, s’est produite à peu près trois siècles après sa mort. Jusque-là prédominaient des divergences massives, voire des contradictions patentes dans les données élémentaires sur son existence, à commencer par les dates de sa vie, le nombre de ses épouses et de ses enfants, les traits de sa personnalité. Il n’y a en fait que des représentations de Mahomet et le Mahomet de l’Histoire est enfoui sous elles. Elles correspondent aux argumentaires que dressent les factions qui entrent en conflit dès les débuts de l’islam et entament un cycle de guerres civiles non résolu depuis. Ainsi, le Mahomet politique du sunnisme « officiel » vient l’emporter sur le Mahomet ascète du soufisme car un prophète inspiré, qui est aussi chef militaire, convient mieux à un califat qui entend unifier tous les pouvoirs. De même, les sourates les plus guerrières tendent à effacer l’insistance coranique sur la bonté divine et la charité humaine. Vous voyez combien ces variations restent d’actualité…

Mais selon la sourate 5, « La Table », ceux qui se battent contre Dieu et son messager doivent être tués ou crucifiés tandis que « les gens du Livre » sont « pervers », les Juifs, doivent être « maudits » et les chrétiens convertis. Ici, comme à d’autres endroits, le Coran ne diffuse-t-il pas un discours de haine et de fanatisme propre à justifier certains actes antisémites et antichrétiens ?

Oui et on ne saurait le nier. Remarquez cependant que la Bible hébraïque comporte des imprécations analogues, mais les exégètes juifs modernes ont su les interpréter comme des séquences historiques à contextualiser. Comme on le sait, l’absence de contrainte en religion, l’éloge des moines chrétiens, l’exaltation des descendants d’Israël en tant que peuple élu figurent aussi dans le Coran. Pourquoi une certaine orthodoxie islamique a-t-elle opté pour l’abrogation des versets les plus doux au profit des versets les plus durs ? Ne serait-ce pas afin de justifier la violence inhérente à l’entreprise de domination que fut la conquête ? Mais le message premier de Mahomet a sans doute été plus universel, au sens de plus inclusif à l’égard des Juifs et des chrétiens, qu’il ne l’est devenu quand l’accent a été mis sur l’arabité, l’arabisation et la centralité des impératifs de l’empire.
Considérer ce livre dans sa complexité et sa richesse comme un document religieux, littéraire, historique des VIe et VIIe siècles est une démarche respectueuse, mais aussi nécessaire et vitale

Pourquoi ce texte sacré est-il moins étudié que d’autres du même type ?

L’approche historico-critique appliquée aux textes sacrés est une invention de l’Occident. Il a fallu des siècles avant qu’elle ne soit acceptée au sujet de la Bible et ne devienne normative dans l’expérience ordinaire des fidèles juifs ou chrétiens. Le monde musulman n’a pas bénéficié de ce développement et, longtemps, ses savants ne se sont pas souciés d’entretenir un tel rapport critique entre la croyance et l’Histoire. Aujourd’hui, cette approche est peu à peu admise sans être parfaitement intégrée. Or, elle est décisive : par la séparation qu’elle induit entre l’ordre spirituel et l’ordre temporel, elle constitue un outil indispensable d’apaisement politique et géopolitique.

Votre approche demeure historique : ne va-t-elle donc pas à l’encontre d’une approche religieuse ? Comprenez-vous qu’étudier scientifiquement un texte révélé puisse choquer ?

Franchement, non. L’approche scientifique est par définition froide, distanciée et, autant que possible, neutre et objectivée. Elle se tient à égale distance de la polémique anti-islamique et de l’apologétique pro-islamique. Elle ne prend le Coran ni pour le bréviaire de l’hostilité qu’y voient certains, ni pour l’acmé de la révélation qu’y trouvent d’autres. Considérer ce livre dans sa complexité et sa richesse comme un document religieux, littéraire, historique des VIe et VIIe siècles est une démarche respectueuse, mais aussi nécessaire et vitale au regard du destin considérable qu’il a connu par la suite. Remettre le texte dans son contexte relativise l’absolutisation à laquelle confine le littéralisme. La distance critique ne menace pas la foi, mais peut la fortifier en permettant de distinguer entre l’essentiel et l’accessoire au sein de la sédimentation des pratiques. Il n’y a aucune raison que les musulmans restent fermés aux résultats et aux interrogations de l’enquête scientifique. L’actualité de la violence qui marque malheureusement le monde islamique ne doit pas oblitérer la soif de connaissance présente chez les croyants de bonne volonté. Cela doit être notre pari commun.

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