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Algérie : Mohamed Sifaoui : « La mort du général Gaïd Salah ne change rien au manque de légitimité du régime algérien »

mardi 24 décembre 2019, par siawi3

Source : https://www.lefigaro.fr/vox/monde/mohamed-sifaoui-la-mort-du-general-gaid-salah-ne-change-rien-au-manque-de-legitimite-du-regime-algerien-20191223

FIGAROVOX/ENTRETIEN

23.12.19

Mohamed Sifaoui : « La mort du général Gaïd Salah ne change rien au manque de légitimité du régime algérien »

Il était le « parrain » du président Abdelmadjine Tebboune, tout juste élu, et dont la rue conteste toujours la légitimité. Le décès ce lundi matin du général Gaïd Salah n’altérera pas la détermination des manifestants algériens, estime le journaliste Mohamed Sifaoui.

Par Paul Sugy

Mohamed Sifaoui est journaliste et écrivain, spécialiste de l’islam radical et de l’Algérie. Il est l’auteur de Où va l’Algérie ?... et les conséquences pour la France (Cerf, 2019).

Nous apprenons ce lundi matin le décès du général Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée algérienne, quelques jours seulement après les élections démocratiques qu’il avait fait organiser. Des théories complotistes circulent quant à la raison officielle de son décès (une crise cardiaque, selon les autorités)…

Permettez-moi d’abord de faire une première observation. Les élections auxquelles vous faites référence ont été en réalité une véritable mascarade électorale, totalement verrouillée par le régime. Le pouvoir réel, comme on l’appelle en Algérie, incarné jusqu’à ce lundi matin par le général Ahmed Gaïd Salah, refuse toute démocratisation effective du pays et crée une façade qui amène des commentateurs à parler « d’élections démocratiques ». Derrière cette façade, qui sied à plusieurs capitales occidentales, il y a un pouvoir brutal qui brime les oppositions, qui opère des arrestations d’opposants, qui limite et contrôle la liberté de la presse et qui refuse d’entendre les aspirations légitimes du peuple algérien - notamment de sa jeunesse - qui réclame la liberté, la démocratisation et la fin d’un régime illégitime par ailleurs corrompu et corrupteur. Ce régime ne cesse d’utiliser des subterfuges pour tromper l’opinion publique internationale.

S’agissant des doutes que j’exprime au sujet des conditions de la mort de Gaïd Salah, ils sont liés à la fracture qui mine l’institution militaire algérienne. Ils sont liés aussi à la nature de ce régime qui ne dispose d’aucune crédibilité. C’est un pouvoir menteur et manipulateur, tant et si bien que même lorsqu’il dit vrai, on est en droit de s’interroger sur les versions qu’il propose à l’opinion publique. Par ailleurs, plusieurs sources en Algérie s’interrogent sur cette mort qui intervient à un moment particulier. Quatre jours après l’intronisation d’un président désigné par Gaïd Salah alors qu’un désaccord profond est en train de se révéler entre les officiers supérieurs de l’armée. Mais disons que l’essentiel n’est pas là. On ne saura jamais la vérité. L’histoire officielle retiendra que Gaïd Salah est mort d’une crise cardiaque un lundi matin en décembre.

Le plus important à retenir, me semble-t-il, c’est que cette mort ne changera pas la nature du régime : illégitime, honni, rejeté, fracturé et en définitive lui-même agonisant. Et même s’il est rejeté, ce pouvoir tente, coûte que coûte, à se préfabriquer une légitimité.

Fervent supporter du président Bouteflika, son rôle de conciliation face au mouvement de contestation populaire avait-il réussi à porter ses fruits ?
Ahmed Gaïd Salah a servi avec docilité le régime de Bouteflika d’abord, ensuite le règne de la famille Bouteflika jusqu’à mars 2019. Je fais cette distinction entre Abdelaziz Bouteflika et sa famille parce que Gaïd Salah avait été loyal au premier qui l’avait nommé à la tête de l’état-major de l’armée en 2004 alors que certains de ses pairs voulaient l’envoyer à la retraite. Il le sera un peu moins au lendemain de la maladie de l’ancien président. Il a commencé à jouer sa propre partition. Il voulait le pouvoir réel et était en concurrence avec Saïd Bouteflika, le cadet de l’autocrate déchu qui tirait les ficelles. Finalement, il utilisera la contestation populaire pour pousser Abdelaziz Bouteflika à la démission en avril dernier et ensuite, pour faire emprisonner ses adversaires au sein du système, y compris Saïd Bouteflika lui-même, sous des motifs souvent fallacieux tout en instrumentalisant à la fois la justice militaire et la justice civile, et ainsi devenir le vrai et seul patron du régime. Finalement, il fera organiser la mascarade électorale en jetant d’abord son dévolu sur Azzedine Mihoubi avant de changer d’avis, pour des raisons encore inconnues, et d’imposer Abdelmadjid Tebboune contre l’avis de certains officiers supérieurs.

Son rôle, et c’est peut-être ce qu’il faudra retenir de positif, je le résume ainsi : son côté brutal et rustre l’a finalement amené à déstructurer le système en mettant hors d’état de nuire toutes les figures détestables, et pour la plupart corrompues, du régime. Même s’il l’a fait, non pas pour accéder aux revendications de la rue ni pour servir la démocratie et l’État de droit, mais pour servir ses propres intérêts, il faut mettre à son actif cet aspect. Le pouvoir algérien ne peut plus être ce qu’il a été. D’abord grâce à la détermination de la rue, ensuite grâce à la folie de Bouteflika et de sa famille qui ne voulaient pas lâcher le pouvoir, poussant ainsi les Algériens à se rebeller pacifiquement et enfin grâce à Ahmed Gaïd Salah qui a agi comme un bélier fracturant ainsi toutes les portes du pouvoir.

Déjà fragile, la légitimité du nouveau président Abdelmadjine Tebboune risque-t-elle d’être affectée par la disparition de Gaïd Salah ?

Abdelmadjid Tebboune a été imposé par le désormais ancien chef d’état-major de l’armée. De ce point de vue, lui qui n’avait aucune légitimité démocratique se retrouve aujourd’hui de surcroît sans parrain. On peut croire qu’il est débarrassé d’un fardeau, mais d’un autre côté il perd un protecteur important. Cela étant dit, les jours qui vont suivre vont révéler les rapports de force au sein de l’armée algérienne et au sein du régime. Mais surtout, ils vont montrer la capacité d’Abdelmadjid Tebboune à s’autonomiser et à s’affranchir de la tutelle de l’état-major. Je ne l’en crois pas capable, d’autant plus que le contexte lui est très défavorable. Cela étant dit, il peut surprendre. Son problème est qu’une majorité du peuple le rejette et ne le reconnaît pas, à juste titre, comme président.

Le mouvement citoyen engagé pour la démocratie en Algérie se poursuit, pacifiquement, dans les rues du pays. Craignez-vous une montée des tensions face à l’agitation que risque de susciter ce décès ?

La capacité de la rue à ne pas céder et à poursuivre dans sa dynamique sera primordiale pour la suite du mouvement de contestation. Le peuple doit avoir et tenir sa propre feuille de route. Il faudrait à mon sens continuer à rappeler que le pouvoir est illégitime, à exiger une période de transition démocratique et une constituante et ainsi la démission d’un président illégitime. Avec une autre exigence qu’il faut rappeler : la libération immédiate et sans conditions de tous les détenus d’opinion qui sont plus de 200, arbitrairement privés de leur liberté.
Aujourd’hui la rue est légitime car elle a montré l’étendue de la mobilisation. Plusieurs millions de personnes exigent la démocratie. En face il y a un régime illégitime. Il n’y a donc aucune négociation possible : le pouvoir doit céder. C’est tout, car c’est l’histoire qui l’exige.