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France : « Cinq ans après “Charlie”, le danger, pour les créateurs, est moins la censure que l’autocensure »

samedi 11 janvier 2020, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/01/10/cinq-ans-apres-charlie-le-danger-pour-les-createurs-est-moins-la-censure-que-l-autocensure_6025357_3232.html

« Cinq ans après “Charlie”, le danger, pour les créateurs, est moins la censure que l’autocensure »

CHRONIQUE

Michel Guerrin

Où en est la liberté d’expression et de création, cinq ans après le massacre qui a touché la rédaction de « Charlie Hebdo » ? Pour Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde », les mauvais signes se multiplient.

Que reste-t-il de l’esprit « Je suis Charlie » qui, il y a cinq ans, après le massacre qui a frappé le journal satirique, a soudé près de 4 millions de personnes dans les rues de France ? Pas grand-chose. L’hebdomadaire est devenu un bunker, sa nouvelle adresse est secrète et plusieurs de ses collaborateurs vivent sous protection. Le directeur de Charlie Hebdo, Riss, et tant d’autres parlent d’une liberté d’expression et de création qui recule. Moins en France qu’ailleurs, sauf que des sondages montrent que l’adhésion à l’esprit libertaire faiblit, surtout chez les jeunes.

Le New York Times a donné le ton en 2019 quand le quotidien a décidé d’effacer le problème : les caricatures politiques blessent ? Il les a supprimées. Un mauvais signe tant la caricature est un baromètre des libertés. Un signe aussi d’un basculement vertigineux à l’œuvre dans les démocraties.

Le danger, pour les créateurs, est moins la censure que l’autocensure. « La justice protège, la société interdit », résume Richard Malka, l’avocat de Charlie Hebdo, dans le numéro du 7 janvier. L’Etat censeur devient un Etat protecteur ; la société, hier permissive, demande des chaînes. Des associations et communautés, dès qu’elles s’estiment offensées, dédaignent la case justice, lui préférant l’intimidation et les réseaux sociaux.

Ecarter les débats « à problèmes »

Dans sa chronique du 7 janvier sur France Inter, Charline Vanhoenacker s’est mise dans la peau d’une dessinatrice face à l’obsession identitaire : « J’évite la religion, la politique, le sexe, les handicapés, les végans… Et alors le sexe chez les religieux handicapés, j’vous raconte pas. » Face au danger, le ministre de la culture, Franck Riester, annonce la création d’« une maison du dessin de presse et du dessin satirique » – une idée du dessinateur Wolinski, tué lors de l’attentat du 7 janvier 2015.

Mais une maison ne va pas changer les choses. Nombre de créateurs ou de responsables de musée et de théâtre, mais aussi des éditeurs de livres confient qu’ils évitent les sujets qui fâchent, tandis que des universités écartent les personnalités et débats « à problèmes ».

Un roman jubilatoire, Mécanique de la chute (éd. Liana Levi, 2019), de l’Américain Seth Greenland, restitue ce climat. Pour savoir où va l’Amérique de la bien-pensance et des communautés, avec les réseaux sociaux pour armes, lisez ce livre. Il ne faut pas grand-chose pour que le « héros », juif new-yorkais, mâle blanc, richissime magnat de l’immobilier mais qui coche les cases convenables – libéral, fan d’Obama, antiraciste, mécène de causes sociales – soit déchu. Il suffit qu’il s’écarte de la route tracée par les communautés. Il suffit d’une formule qu’il prononce en privé mais qui se retrouve sur Internet : « Pourquoi faut-il que tout le monde couche avec des Noirs dans cette famille ? »

Dans le livre, chaque personnage n’est pas défini en tant qu’être humain, peu par sa classe aussi, mais selon qu’il est homme ou femme, Blanc ou Noir, juif, chrétien ou musulman, hétéro ou LGBT, etc. Tant qu’il respecte ces codes, il peut user des moyens les plus cyniques pour gagner argent ou pouvoir. S’il en sort, il tombe. Il tombe, mais là seulement son statut social joue : une procureure estime que la boutade du héros vaut une inculpation pour « crime de haine » au motif qu’il « a eu suffisamment de chances dans sa vie ».

C’est un roman qui manie l’ironie. Sauf que les Etats-Unis regorgent d’histoires similaires bien réelles, sur les campus et dans l’art, qui tutoient la censure. Seth Greenland, New-Yorkais de gauche, a été guidé dans son écriture par un tableau, exposé en 2017 à New York, représentant Emmett Till, un Noir de 14 ans torturé et tué en 1955 par des blancs. Des journaux et des artistes noirs ont demandé que l’œuvre soit décrochée et ont démoli son auteure, Dana Schutz, au motif qu’une artiste blanche ne peut s’approprier une douleur noire.

De tels exemples poussent les créateurs à s’autocensurer s’est indigné Seth Greenland, le 6 septembre 2019, sur France Inter : « Aux Etats-Unis aujourd’hui, les bien-pensants de la culture disent que les artistes ne sont autorisés à créer qu’au sein de leur culture d’origine. Alors quand j’ai commencé à écrire ce livre, j’ai dit : allez vous faire foutre, j’ai le droit d’écrire ce que je veux. »

« La nuance est morte »

Sauf qu’il le paie un peu. Mécanique de la chute a reçu un accueil confidentiel aux Etats-Unis. Pas une ligne dans le New York Times, qui avait chroniqué ses livres précédents. Il nous a confié son commentaire : « Les libéraux, dont je fais partie, et qui contrôlent une bonne partie de la sphère culturelle aux Etats-Unis, ne veulent pas donner la parole à un homme blanc qui écrit sur la complexité des relations raciales. Un roman est souvent jugé en fonction du groupe identitaire de son auteur. Il y a des exceptions, mais la tendance est claire. Il est vrai que depuis trop longtemps, les voix des Noirs, des Latinos, des Asiatiques et des gays notamment ont été marginalisées. Qu’elles soient écoutées et que leur travail soit évalué, par exemple dans le New York Times, est à applaudir. Mais que cette attention se fasse au détriment d’autres écrivains, notamment des hommes blancs, est regrettable. »

En France, le livre a en revanche bénéficié d’une grosse couverture dans des médias de gauche comme de droite – il a fait la « une » du Monde des livres, le 25 octobre – et il s’est déjà vendu à 12 000 exemplaires. C’est remarquable pour un auteur méconnu chez nous, surtout dans le marasme actuel des ventes de romans. Il est vrai aussi que les écrivains français explorent peu cette veine, laissant la place à pléthore d’essayistes qui s’affrontent – communautarisme contre universalisme, et vice versa.

Greenland regrette que dans ce débat, « la nuance soit morte ». Lui ne prend pas parti dans son roman. Chaque personnage a sa logique. Chacun essaie de rester correct dans une chorégraphie complexe. Dans le contrôle. Sauf qu’entre contrôle et autocensure la frontière est fragile.