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France : Les trois révolutions de mai 68

Trois évidences - ’pédophilie’ et mai 68

samedi 11 janvier 2020, par siawi3

Source : auteure

11.01.2020

Trois évidences
(en tout cas pour moi qui ai participé à mai 68 avec enthousiasme)

Jacqueline Feldman

Trois évidences que je n’ai pas entendu jusque-là énoncées dans les discussions médiatiques autour de l’affaire Matzneff/Springora, et de la pédophilie revendiquée par certains dans les années post mai 68, position qui suscite aujourd’hui indignation et incompréhension.

1re évidence : Il est impossible aujourd’hui d’imaginer le lourd tabou qui pesait sur la sexualité en général avant mai 68. Ce tabou affectait plus ou moins les individus : certains s’en arrangeaient fort bien, cela donnait même un piment supplémentaire à leurs aventures érotiques (des hommes, le plus souvent) - et d’autres plutôt mal (les femmes tout particulièrement : cf Mais qu’est-ce qu’elles veulent ! Film de Coline Serreau, 1977).

Mai 68, avec ses slogans : Faites l’amour, pas la guerre – Jouir sans entraves, a été révolutionnaire à ce sujet : un grand souffle de libération a rejeté dans le passé le puritanisme et l’hypocrisie, qui allait avec.

On découvrait que la sexualité n’était pas sale, comme on nous l’avait appris, mais normale et, en gros, bénéfique.

Or, les enfants n’y étaient pas étrangers ; Freud avait même bâti, de façon audacieuse, ses théories dessus. La librairie Maspero du quartier latin, à l’avant-garde des luttes d’émancipation, vendait : Maisons de jeunes chez les Muria (Gallimard 1959), qui nous apprenait qu’ailleurs, dans des civilisations qu’on nommait encore primitives, les jeunes avaient accès à la sexualité. Nb : il ne s’agissait pas de pédophilie, mais de jeunes entre eux.

Les besoins de libération sont à la mesure des répressions qui les étouffent.
Il était donc naturel, dans ce contexte, de décider que la sexualité enfantine existe, et qu’elle a aussi des droits. Ce qui l’était moins, c’était que ses avocats étaient principalement des hommes, qui voulaient, en somme, étendre le champ de leurs libertés.

Mais cette révolution sexuelle allait aider une autre, encore plus importante, sans doute, dans l’Histoire humaine au long cours, à émerger, celle des femmes.

2e évidence : Le Mouvement de Libération des Femmes, qui explose en 1970, s’engage dans ce début de libération des mots de la sexualité. On ose parler publiquement d’avortement, un thème honteux jusque-là – des médecins à l’hôpital punissaient alors des femmes qui s’étaient abîmées avec leur « aiguille à tricoter » en les curetant sans anesthésie.

Là encore, il est difficile à la génération actuelle de se représenter la force du tabou.

On parle alors des corps de façon principalement médicale, mais en revendiquant la possession de son propre corps, le MLF ouvre peu à peu, et par à coups, la parole sur les réalités mêmes de l’échange sexuel : moment d’une relation entre deux personnes au plus près de leur intimité, à qui on concède « naturellement » le secret de l’alcôve, tant ce qui s’y joue est riche de sentiments, de jouissances, de créativité, mais aussi de malentendus, de misère, de déceptions et de violences diverses plus ou moins faciles à contrôler ; bref toute la palette humaine entre l’instinct pur et le contrôle, l’égoïsme et le don.

Chaque acte sexuel est un roman en soi, qui passe par des phases diverses, est à la recherche de l’absolu, et peut à tout moment mal se terminer.
Il faut rappeler ici l’histoire toute récente, mal aboutie encore, de la connaissance du clitoris, de son anatomie, de ses fonctions, de sa physiologie, une terre si longtemps inconnue.

Bienvenu, il y a seulement 2 ans, le mouvement me too qui a bousculé les puissants, et encouragé les femmes à parler, beaucoup d’entre elles s’étonnant d’avoir pu accepter jusque-là la situation de victime impuissante. De nouveaux mots rendent compte de situations sans parole jusque-là, de nouvelles lois organisent ce continent trop longtemps laissé aux fantasmes pervers de la pornographie. On parle de harcèlement, de consentement, de viol, de violence, d’emprise. On évoque désormais publiquement la bite dans la bouche, ou dans le cul.

Dans Partisans, Libération des femmes année zéro, 1972, Emmanuelle de Lesseps avait été la première à nommer viol le fait d’avoir subi un acte sexuel lors d’une aventure avec un inconnu, qui n’avait pas accepté qu’elle refuse au dernier moment ce qu’il avait considéré comme son du.

3e évidence  : La révolution psy
Certains s’interrogent : mais pourquoi la morale a-t-elle ainsi changé, et que ce qui semblait bénin, secondaire, inévitable – que des puissants jouent sexuellement avec des « inférieurs » - soit ainsi devenu criminel ?

C’est que mai 68 a apporté avec lui une autre révolution, plus discrète, plus profonde, moins spectaculaire, plus durable, et qui est aujourd’hui tellement implantée dans la société que l’on ne la perçoit même plus. On parlait alors de « partir de soi ».

Autrement dit, de rejeter les morales traditionnelles, celles des églises, des villages - qui existaient encore. Elles s’imposaient par le respect des hiérarchies, justement mis à mal par les étudiants. La nouvelle civilisation prônée, et plus ou moins arrivée en effet, a pour morale première le droit à l’épanouissement de chacun. Autrement dit, le droit universel de l’être humain à se développer selon son moi profond est passé au premier plan, avant celui de la société.

Cela a contribué, au plan économique, au libéralisme débridé que nous connaissons aujourd’hui, mais aussi à une attention nouvelle aux diverses possibilités d’un être humain, par exemple, celui de choisir son sexe, ou même, de ne pas en avoir.

Ce « partir de soi » a été fondamental dans les prises de conscience de l’aliénation subie par les femmes, tant il paraissait naturel à la grande majorité qu’elles soient définies par les autres, et élevées en conséquence en tant qu’objet sexuel et soignante, ou collaboratrice, dévouée.

Les groupes de parole du MLF se sont ainsi nettement distingués des groupes militants traditionnels, par ces mises en conscience communes de l’expérience individuelle vécue, dans un contexte d’écoute, de compréhension, de non jugement.

Le capitalisme s’est développé monstrueusement ces dernières décennies, dans une compétition effrénée. L’antidote a été le développement de la connaissance psychologique profonde. Le discours sur le « malaise au travail » a ainsi supplanté celui de la lutte des classes (qui n’en existe toujours pas moins). L’individualisme est devenu une valeur forte de notre civilisation, comme en témoigne la littérature du témoignage.

La psychanalyse, en France, a joué un rôle fondamental dans cette révolution psychologique. Elle propose une aventure difficile de déconstruction de son moi habituel, en prenant conscience des « surmois » qui les hantent, et d’arriver ainsi à un niveau plus profond, plus solide, plus « vrai » de leur personnalité.

C’est grâce à elle, nous raconte Vanessa Springora dans son livre Le consentement, qu’elle a réussi à se déprendre d’une emprise perverse et retrouver des repères moraux.

Parmi les nouvelles règles morales, la lucidité sur soi et ses relations aux autres, qui deviennent plus exigeantes et plus respectueuses de chacun. Une exigence qui explique l’accroissement du nombre de divorces et de séparations. Mais combien de couples malheureux, de familles déchirées, de renoncements, de violences, de tromperies y avait-il dans le contexte précédent des secrets de l’intimité ?

De fait, on ne peut guère imaginer revenir en arrière et se contenter de relations superficielles et souvent brutales.

En 1948, Kinsey, le premier scientifique à engager une vaste enquête sur les comportements sexuels – très controversée alors – remarquait qu’en matière de comportement sexuel, nous n’avons pas de sens commun. Il est heureux qu’il commence à se construire, et par cette priorité, aider les jeunes à aborder le monde secret, mouvant, riche de promesses de gratifications mais aussi de dangers, de leur sexualité.

Jacqueline Feldman,
Directrice de recherches honoraire au CNRS, auteure de
La sexualité du Petit Larousse
Éditions Tierce, 1980