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Pakistan : « J’ai l’impression de vivre dans la jungle au milieu des lions »

vendredi 24 janvier 2020, par siawi3

Source : https://www.youtube.com/watch?v=5S4DMWiiInI

vendredi 24 janvier 2020
Pakistan : « J’ai l’impression de vivre dans la jungle au milieu des lions »

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Saïf ul-Malook, l’avocat d’Asia Bibi, témoigne de la difficulté de défendre les personnes accusées de blasphème au Pakistan. Le 31 octobre 2018, après des années de bagarre judiciaire, Asia Bibi, une paysanne chrétienne pakistanaise, était enfin lavée des accusations de blasphème qui lui avaient valu de passer huit ans dans le couloir de la mort. Menacé, son avocat, Saïf ul-Malook, quittait le pays quelques heures plus tard sous la pression des...

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Source : https://www.liberation.fr/planete/2020/01/24/pakistan-j-ai-l-impression-de-vivre-dans-la-jungle-au-milieu-des-lions_1774824

INTERVIEW
Pakistan : « J’ai l’impression de vivre dans la jungle au milieu des lions »

Par Laurence Defranoux

24 janvier 2020 à 06:02

Photo : l’avocat de Asia Bibi, Saïf-ul-Mulook devant la Cour suprême à Islamabad le 29 janvier 2019. Photo Farooq Naeem. AFP

Saïf ul-Malook, l’avocat d’Asia Bibi, témoigne de la difficulté de défendre les personnes accusées de blasphème au Pakistan.

• Pakistan : « J’ai l’impression de vivre dans la jungle au milieu des lions »
Le 31 octobre 2018, après des années de bagarre judiciaire, Asia Bibi, une paysanne chrétienne pakistanaise, était enfin lavée des accusations de blasphème qui lui avaient valu de passer huit ans dans le couloir de la mort. Menacé, son avocat, Saïf ul-Malook, quittait le pays quelques heures plus tard sous la pression des diplomates étrangers et trouvait refuge aux Pays-Bas. Depuis, Asia Bibi a obtenu l’asile politique au Canada et Saïf ul-Malook est rentré à Lahore il y a un an. Il continue de défendre des citoyens victimes de la loi antiblasphème, souvent détournée pour régler des comptes personnels. Rencontré à Paris, où il était invité par le barreau à l’occasion de la Journée internationale des avocats en danger, il décrit la difficulté de travailler sur un sujet aussi explosif.

Pourquoi avez-vous choisi de retourner au Pakistan ?

Les Pays-Bas m’avaient délivré une carte de séjour permanente. En janvier, j’ai demandé la permission d’aller au Pakistan pour assister à la dernière audience de la Cour suprême pour Asia Bibi. L’autorisation m’a été refusée, car ils ont considéré que je risquais ma vie. J’ai décidé de partir quand même, en sachant que ma carte de séjour et celle de ma famille seraient annulées. Je suis retourné vivre à Lahore, avec ma femme, professeure de mathématiques, et notre fille de 14 ans.

Comment sont traitées les accusations de blasphème, crime qui peut être puni de mort au Pakistan ?

D’un bout à l’autre, les dossiers sont construits à charge en fonction de préjugés ancrés profondément dans la société. Les témoignages ne sont pas enregistrés, les pièces sont détruites, tout ce qui est en faveur de l’accusé n’est pas retenu. Les avocats et les juges subissent une énorme pression. Le sujet déclenche des réactions très émotionnelles, des milliers de gens envahissent les rues, s’attaquent aux ambassades. Quand on défend quelqu’un accusé de blasphème, on est considéré comme un blasphémateur soi-même. Pourtant, je ne fais que mon devoir au regard de la Constitution et de la loi, où il est écrit que tout accusé a droit au respect de ses droits et à un procès équitable. Le prophète lui-même a dit : « Il vaut mieux relâcher 99 coupables que condamner un innocent. » Je défends en ce moment un couple de chrétiens, condamné à mort en 2014 pour avoir envoyé un SMS blasphématoire en anglais, alors qu’ils sont analphabètes. Rien ne tient dans le dossier, toutes les preuves ont été fabriquées.

Votre confrère Rashid Rehman a été assassiné en 2014 pour avoir défendu des accusés de blasphème. Etes-vous toujours menacé de mort ?

Les menaces religieuses n’ont pas de fin. Parfois elles s’endorment, mais elles se réveillent toujours. J’ai l’impression de vivre dans la jungle au milieu des lions. Des gens me regardent avec haine. Mes collègues ont peur de monter dans ma voiture, mes voisins m’évitent. Ma fille et ma femme, sont montrées du doigt. Alors que le moindre politicien a une ou deux voitures qui le protègent, je n’ai même pas de protection policière.

En 2014, le gouverneur du Penjab, Salman Taseer, a été assassiné car il voulait réformer la loi antiblasphème. Y a-t-il une chance que le gouvernement d’Imran Khan la fasse évoluer ?

Pour l’instant, aucune. La question est très politique. Aucun gouvernement démocratique n’en aura le courage. Imran Khan lui-même se comporte comme un mollah. Au lieu que l’alcool soit enfin légalisé, le prix de la bouteille de whisky a été multiplié par dix depuis son élection, et être pris en train de boire est puni de trois ans de prison. Car personne ne veut prendre le risque de perdre le vote islamique.

Que pensez-vous de la levée du moratoire sur la peine de mort, après l’attaque d’une école à Peshawar en 2014 ?

La peine de mort n’avait jamais disparu, elle n’avait été que suspendue. Les condamnés attendaient durant des années. Pour moi, pire que d’être exécuté, c’est d’être condamné à perpétuité, de vivre sans liberté, sans famille, pour finalement mourir en prison.

Qu’est-ce que vous attendez de l’avenir ?

J’aimerais recevoir une récompense internationale pour la défense des droits de l’homme. Cela encouragerait d’autres avocats à suivre mon chemin. Si la communauté internationale déclarait : « Vous avez rendu service à l’humanité », cela serait une gifle pour les fondamentalistes. J’ai défendu un des cas les plus controversés au Pakistan. J’ai abandonné le statut de résident permanent, le confort, la protection sociale que les Pays-Bas m’offraient parce que je pensais être plus utile au Pakistan. Ces jours-ci, je suis invité à Paris, Amsterdam, Londres, Dubaï… Puis on me dit « merci et au revoir », et je dois retourner seul au milieu des lions. Une reconnaissance officielle changerait les choses, le gouvernement serait sous pression, il assurerait ma sécurité, et peut-être que peu à peu, la loi pourrait évoluer.

Laurence Defranoux