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Turquie : Une lettre d’Asli Erdogan

dimanche 9 février 2020, par siawi3

Source :https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/02/02/une-lettre-dasli-erdogan-28-janvier-2020/

Une lettre d’Asli Erdogan

28 janvier 2020

« Chers amis, chers collègues,

Comme vous vous en souvenez peut-être, j’ai été arrêtée le 16 août 2016, au prétexte que j’étais membre du symbolique comité consultatif de Özgür Gündem, un journal pro-Kurde, tout à fait légal, en même temps que les deux rédacteurs en chef. Bien que nous ayons été six à faire partie du comité consultatif, seule Necmiye Alpay, linguiste et critique littéraire, a été arrêtée deux semaines après moi. Les chefs d’accusation qui pesaient contre moi étaient « atteinte à l’unité de l’Etat » (réclusion à perpétuité aggravée) et « propagande et appartenance à une organisation terroriste » (jusqu’à quinze ans d’emprisonnement). Au bout de quatre mois et demi, j’ai été libérée mais l’affaire se poursuivait.

On l’a laissée traîner pendant trois ans, le procureur reportant continuellement le procès. Le mois dernier, un nouveau procureur a soudain pris une décision. Il a demandé que les rédacteurs en chef, ainsi qu’Eren Keskin, Président de l’Association des Droits Humains et ancien rédacteur en chef soient jugés pour avoir été membres du PKK (jusqu’à 15 ans d’emprisonnement). Il a aussi demandé une peine de prison de 2 à 9 ans pour moi, pour quatre articles que j’ai écrits, disant qu’il s’agissait de propagande.

Le plus absurde est que ces articles ont été publiés en 2016 et qu’ils n’ont alors suscité ni procès ni même une enquête. En fait aucun de mes articles dans toute ma carrière n’a jamais entraîné de procès. L’un d’eux est un monologue intérieur, un texte en prose intitulé, Journal du fascisme : aujourd’hui.* Il n’y a presque rien de politique dans ce texte, il est tout à fait abstrait et ne fait référence ni à un lieu ni à une époque. Il s’agit d’une description littéraire de la destruction intérieure d’un individu sous un régime autoritaire ainsi que du lourd poids qu’implique d’être témoin. En fait cet article a été inclus dans Le silence même n’est plus à toi et a été publié par plusieurs éditeurs dont Actes Sud, Penguin Knaus, Gyldendal, Ramus et Potamos notamment. Le livre a été récompensé par plusieurs prix littéraires.

Maintenant les éditeurs de plus de douze maisons d’édition, ainsi que plusieurs membres appartenant à des jurys littéraires sont indirectement tenus responsables de propagande terroriste. Le procureur affirme que j’ai fait des commentaires sur des « civils assassinés », alors qu’aucun « civil » n’a jamais été assassiné et que donc j’essaie de représenter les membres du PKK assassinés comme des « civils », en conséquence de quoi je fais de la propagande, etc. Je suis certaine que ces éditeurs ne savent même pas pour quelle organisation ils sont censés avoir fait de la propagande !

Mais l’attaque contre mon œuvre littéraire ne s’arrête pas là. L’un des articles qui figure dans mon dossier s’intitule « Le plus cruel des mois : avril  », en référence à T.S Eliot. Il décrit la mort d’un chien errant dans une ville entièrement en ruines. Étrangement, aucun des articles où je décris comment des civils ont été effectivement massacrés ne figure dans le dossier.

Le procès est pour très bientôt, avant qu’aucune vraie solidarité ou réaction forte n’ait le temps de s’organiser : le 14 février, jour de la Saint-Valentin.

J’en appelle instamment à vous pour que vous protestiez contre ce qui attaque très gravement la liberté d’opinion, d’expression et bien plus… La Turquie a lancé une guerre totale contre les Droits Humains, la littérature et pire encore, la CONSCIENCE, par son insistance à me poursuivre.

Mes salutations,

Asli Erdogan

Texte traduit par Cécile Oumhani, membre du PEN français et du Parlement des Écrivaines Francophones.

Le texte est à lire ci dessous :

Source : https://entreleslignesentrelesmots.files.wordpress.com/2020/02/journal-du-fascisme-aujourdhui.pdf

Journal du fascisme – aujourd’hui

un jour sans commencement ni fin, un jour de plus... comme une virgule place ?e au hasard entre deux longues phrases, entre le passe ? et le pre ?sent, et qui attend en silence a ? son point d’accroche... deux immenses phrases monotones qui se re ?pe ?tent l’une l’autre... sans dire comment elles sont arrive ?es la ?, comment elles se sont e ?gare ?es sans retour, ni pourquoi elles se perdront encore, une fois de plus... sans rien laisser parai ?tre du fait qu’elles n’arriveront jamais... deux mots pris dans des filets de ?rivant a ? la surface trouble de ce qu’on appelle la vie, et que tu as tire ?s hors des brumes infinies qui voilent la co ?te et les eaux. et qui re ?sonnent dans le vide, faisant e ?clater le rire e ?norme de l’infini, a ? vous en e ?craser les tympans... le “passe ?” qu’a ? mains nues tu as arrache ? aux te ?ne ?bres des roches et des profondeurs, mais sans pouvoir l’amener a ? la surface, et qui s’e ?coule hors de tes doigts gele ?s, ton seul passe ?, une boue muette et glace ?e... mais juste la ?, comme une arme ?e dont les bai ?onnettes scintilleraient au soleil de l’autre co ?te ? du fleuve, le “futur”, pre ?t a ? fondre sur la rive oppose ?e... et les secondes, les jours, aujourd’hui, qui s’e ?coulent hors de lui, comme ruisselant par une bre ?che qui n’aurait pas e ?te ? comble ?e... la vie, qui ressemble a ? une plaie dont la douleur e ?clate quand elle se referme, ou peut-e ?tre la pure et simple absence de cette vie dont la pre ?sence ne se manifeste que dans la douleur...
Jours de crime... cruaute ?, larmes et sang. mots qui de ?sormais ne sont plus ceux des “the ?mes” des marches oublie ?es, le ?gendes et “grands re ?cits” que personne n’est plus oblige ? de lire, ou au contraire ceux des “sujets” mille fois vus, lus et relus des informations, mais des mots qui e ?tranglent et obscurcissent l’horizon du re ?el, re ?ve ?lant les lueurs, les ombres et les cou- leurs de notre vie quotidienne... comme si nous avions encore tant de mots a ? dire mais plus de voix pour le faire. comme si cette voix qui re ?sonne dans le vide, pourtant avide de raconter, d’expliquer et d’e ?noncer, n’e ?tait plus la no ?tre, comme si de ?sormais, me ?me le silence qui s’est substitue ? a ? tous ces cris bien re ?els que nous n’avons su pousser, ne nous appartenait plus... nos poigne ?es de main plus molles et plus bre ?ves, en un tournemain nous construisons des phrases familie ?res, et plus vite encore nous les tendons... sans cesse a ? re ?pe ?ter, du mieux que nous pouvons et a ? la moindre occasion, que “nous avons ve ?cu des jours terribles”, nous le re ?pe ?tons et nous nous consolons. nos cris “nous existons, nous sommes la ?” se perdent en e ?chos toujours plus lointains, se perdent et demeurent sans re ?ponse. les uns les autres, comme des poupe ?es de porcelaine frai ?chement repeintes, nous tendons notre visage le plus dur, mais il semble que personne ne sache plus nous regarder au fond des yeux... pleins de la lassitude de ceux qui ont de ?ja ? tout vu, les regards se perdent au loin, apathiques, interdits, incre ?dules... le miroir nous les renvoie chaque fois plus arides, plus inhumains... des yeux vides et morts, des mots vides et froids, des cœurs morts de froid... comme si se refusait a ? prendre forme ce mauvais sosie de nous-me ?mes, pourtant dote ? de ce visage que nous renvoyons a ? notre propre passe ? et que nous pre ?sentons au futur, comme si on l’avait troque ? contre une espe ?ce de ne ?ant... et ces jours nous les quittons tout doucement, comme on s’en- fuit dans un couloir d’ho ?pital sur la pointe des pieds... comme si nous marchions dans une interminable aube grise, dans les brumes, dans un purgatoire, dans un re ?duit e ?lastique comme la langue, comme si nous marchions dans un lieu de ?sormais hors de porte ?e de tous les appels et de tous les cris.
l’e ?crasante pesanteur de vivre et d’e ?crire en ces jours ou ? des hommes – dont des blesse ?s, des enfants – sont bru ?le ?s vifs dans les caves ou ? ils sont assie ?ge ?s... l’atroce pesanteur des mots qui se substituent a ? la vie, et du silence qui enveloppe ces mots... Gouffre abyssal, omnipre ?sent, dans le passe ?, le futur, aujourd’hui... nous avons beau de ?tourner les yeux, a ? cette profondeur de ?mesure ?e, le gouffre ne distingue plus nos regards des leurs. dans le silence des phrases et des re ?cits dont le sujet s’est e ?gare ?, dans le silence e ?ternel de toutes ces vies et histoires ampute ?es, il scrute, il attend, et dans l’infini brouillard, marche sur nous.
un jour viendra peut-e ?tre ou ?, regardant en arrie ?re, nous dirons que “le fascisme c’e ?tait vraiment bien !”, recouvrant d’une couche de peinture frai ?che les cicatrices profondes qui e ?maillent le visage d’une poupe ?e de porcelaine...